Dialogue avec le chancelier de la Confédération La pression du numérique sur la démocratie suisse




Walter Thurnherr, chancelier de la Confédération suisse.

Walter Thurnherr, chancelier de la Confédération suisse.

(Keystone)

Réseaux sociaux et «chambres d’écho», voitures autonomes et limousines Uber, robotisation, sécurité des données, drones, internet des objets… «La technologie numérique est aujourd’hui le principal domaine sur lequel le politique doit légiférer», estime Walter Thurnherr, qui en tant que chancelier, occupe une des fonctions les plus importantes de la Confédération.

Cet article fait partie de #DearDemocracyLien externe, la plateforme de swissinfo.ch pour la démocratie directe.

En Suisse, les insiders de la politique sont pratiquement seuls à connaître son visage. Pourtant, il apparaît comme huitième tête sur la fameuse photo des sept membres du Conseil fédéral (gouvernement) qui fait généralement le tour des médias en début d’année. A la tête de la Chancellerie fédérale, Walter ThurnherrLien externe occupe une des positions les plus sous-estimées du pays.

La dernière photo officielle du gouvernement suisse, avec Walter Thurnherr tout en bas à gauche. 

(Keystone)

Dans les faits, l’Argovien de 53 ans est un des rouages clé de cette mécanique fine qu’est la démocratie suisse. Il est à la fois une sorte de secrétaire général, qui aide le Conseil fédéral dans ses tâches gouvernementales, mais aussi à la tête d’un office qui sert d’interface entre le gouvernement, le peuple, le parlement et l’administration.

A l’occasion d’une manifestation au Centre pour la démocratie d’Aarau (ZDA), swissinfo.ch a pu s’entretenir avec Monsieur le chancelier.

«L’automobile est née en 1905, mais il a fallu attendre jusqu’en 1960, soit plus d’un demi-siècle, avant que la Suisse ait un réseau de routes nationales, rappelle Walter Thurnherr. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus nous permettre des délais pareils. Nos processus politique sont bons, mais ils contrastent avec la rapidité des prises de décisions à l’international, et les développements technologiques encore plus rapides. C’est que la recherche de solutions acceptables, capables de réunir une majorité, prend du temps».

Aujourd’hui, quand une loi entre en vigueur, il faut déjà penser à sa révision. «On doit gouverner et décider plus vite. Avec les interconnexions internationales, les opérations deviennent plus complexes, la pression sur les acteurs et les institutions politiques augmente. Et les développements numériques posent presque chaque jour de nouvelles questions aux politiciens. Quel cadre juridique pour les voitures autonomes? Quels algorithmes doit-on autoriser sur les marchés financiers? Qui est responsable? Qui se charge de la sécurité? etc.»

swissinfo.ch: Vous vous dites préoccupé de voir de plus en plus de simplifications populistes, comme dans la campagne pour le brexit en Grande-Bretagne, mais aussi en Russie, en Turquie, ou lors de la dernière campagne présidentielle américaine. Par contre, pour la Suisse, vous êtes optimiste, vous parlez de nos avantages locaux et plaidez pour plus de formation. Vous parlez de formation politique?

Travail de fourmi

L’an dernier, la Chancellerie fédéraleLien externe a publié près de 46'000 pages de texte légaux, y compris les messages, les rapports et les notifications.

L’administration envoie chaque année environ 90 projets de loi en consultation.

Le Conseil fédéral traite environ 2600 affaires par année.

Le système politique de la Suisse est basé sur un subtil mélange de démocratie représentative (parlement, gouvernement) et de démocratie directe (citoyens, droits populaires).

Les processus qui permettent d’aboutir à des solutions de compromis sont lents et contrastent dans une large mesure avec la tendance actuelle à l’accélération.

(Chiffres: Walter Thurnherr/Chancellerie fédérale)

Walter Thurnherr: Je ne pense pas au premier chef à l’enseignement des institutions politiques. Mais nous devons nous soucier des valeurs qui rendent notre démocratie possible, par exemple que la minorité accepte la majorité, mais aussi que celle-ci en retour ait des égards pour la minorité, et la protège. Ou que nous trouvions plus utile d’arriver à un compromis que de camper obstinément sur ses positions, attitude que certains confondent trop souvent avec la force.

Il me semble également important d’avoir le réflexe démocratique-critique. Les projets sont parfois très complexes. Et là, c’est un avantage d’être capable de remise en question: «la solution est-elle vraiment aussi simple que ce que certains politiciens, partis ou associations veulent nous vendre? N’y a-t-il pas là une chose ou une autre que je devrais encore savoir?» En tant que citoyen ou citoyenne dans une démocratie directe, on a une grande responsabilité. Cela vaut la peine de se creuser la cervelle. C’est ce que je veux dire par formation ou formation continue.

swissinfo.ch: Un hit-parade du populisme autoritaireLien externe en 2016 établi par un think tank suédois a classé la Suisse au cinquième rang européen. Où voyez-vous les tendances populistes en Suisse dans les 15 à 20 dernières années?

W.T.: Généralement partout où on propose des recettes simples pour des problèmes et des défis complexes. Et c’est là qu’entre en jeu le recul de la diversité de la presse. Car la diversité assure que les problèmes complexes seront éclairés sous différents angles et discutés de différents points de vue. Souvent, personne ne sait exactement où est la vérité, mais la diversité des articles permet de s’en approcher davantage que si l’on n’a qu’un organe de presse, qui défend une thèse, qui peut être la bonne, mais qui peut aussi être bien trop simpliste.

swissinfo.ch: On observe un changement structurel rapide dans le monde des médias. La presse écrite traditionnelles perd de son audience, alors que les réseaux sociaux gagnent en importance, créant ce que l’on nomme des chambres d’écho, où les utilisateurs ne consomment et ne partagent que des nouvelles – parfois fausses – ciblées pour conforter leurs propres opinions. Comment soutenir la presse sérieuse, qui s’en tient aux faits et contribue au débat démocratique et à la formation de l’opinion?

W.T.: Il est difficile de soutenir directement la presse. Nous ne voulons pas que l’Etat aide directement les médias avec de l’argent. Cela créerait une dépendance qui ne serait pas saine. Une autre possibilité, qui me paraît préférable, est le soutien aux agences, comme l’Agence télégraphique suisse. L’ATS couvre toutes les régions, dans toutes les langues, et peut produire de nombreuses dépêches qui sont ensuite reprises par les petits journaux. Et ce sont eux qui forment la diversité des médias. Je vois encore des possibilités dans le soutien à l’ATS. Ainsi que dans la formation des journalistes.

swissinfo.ch: Pour vous, l’accélération massive des processus politiques en Suisse représente un défi majeur. La Chancellerie fédérale publie déjà 46'000 pages de textes par année. A quoi ressemblera le fonctionnement de la démocratie suisse dans cinq ans? Allons-nous vers un effondrement?

W.T.: C’est peu probable. En Suisse, nous avons des institutions très stables. A l’international, je ne ferais pas de pronostic. Regardons cinq ans en arrière: si vous aviez prédit exactement l’avenir, qui vous aurait cru? Les évolutions technologiques pourraient bien continuer à façonner la réalité de nos sociétés dans les cinq prochaines années. Et normalement, cela conduira aussi à des décisions politiques. Il y aura des régulations ou des protections, des encouragements ou des interdictions.

swissinfo.ch: Où voyez-vous des problèmes?

W.T.: Le problème se pose quand il ne reste pratiquement plus de temps pour les processus politiques habituels. Prenez la création d’une nouvelle loi: l’administration fédérale élabore un projet. Peut-être y a-t-il eu une intervention parlementaire en amont, qui a été discutée dans les conseils. Le Conseil fédéral se décide sur la proposition. Ensuite, elle sera présentée à tous les acteurs concernés: partis, associations, organisations. Cette procédure de consultation dure plusieurs mois. Puis on fait la synthèse des résultats et on rédige un message, qui est transmis au parlement. Et ce n’est qu’après cela que commence le vrai débat; d’abord dans les commissions parlementaires, puis dans les deux chambres. Et si le référendum est demandé, il y aura encore une votation populaire.

C’est vraiment un très bon système, parce que tous ceux qui sont touchés par les décisions vont être impliqués et responsabilisés dans leur élaboration. La question à l’avenir sera de savoir si pour les développements internationaux ou technologiques, nous aurons toujours assez de temps pour procéder de la sorte. Nous devons y veiller et créer les espaces temporels nécessaires. 



(Adaptation de l’allemand: Marc-André Miserez)

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