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L'heure des choix


«Les landsgemeinde de Nuit Debout renouent avec la Suisse primitive»



Par Mathieu van Berchem, Paris




Les militants du collectif Nuit Debout occupent depuis plus d'un mois la place de la République à Paris. (Keystone)

Les militants du collectif Nuit Debout occupent depuis plus d'un mois la place de la République à Paris.

(Keystone)

Le mouvement citoyen, initié le 31 mars sur la place de la République à Paris, pratique démocratie totale et luttes sociales. Compatible?

Ce mercredi vers 18h, l’assemblée générale commence. Deux bonnes centaines de personnes se sont installées sur les dalles de la célèbre place de la République. Thème du jour, l’expansion géographique de Nuit Debout. Si les rassemblements se sont étendus à de nombreuses villes, telles Nantes ou Lyon, mais aussi Saint-Denis dans la région parisienne, la propagation semble marquer le pas. La place parisienne elle-même est moins bondée qu’aux premiers temps de Nuit Debout.

«Paris n’a rien à imposer à la banlieue ou au reste de la France», tonne un participant dans le porte-voix. Si le mouvement doit s’étendre, c’est par la base, en essaimant d’autres assemblées tout aussi souveraines que la parisienne. Le week-end prochain seront organisées les premières Rencontres internationales, avant le GlobalDebout (mondial) du 15 mai. 

«Vous ne représentez qu’une partie infime du pays. Et vous ne faites que parler, sans aucun impact sur la réalité»

Un jeune de banlieue

«Vous ne représentez qu’une partie infime du pays, vocifère un jeune venu de la banlieue. Et vous ne faites que parler, sans aucun impact sur la réalité». Nuit Debout, qui rassemble beaucoup d’étudiants, de militants de gauche et de «bobos», plafonne-t-elle, faute d’avoir su sensibiliser d’autres couches de la société ?

«La question centrale, confie Camille, ‘Nuitdeboutiste’ depuis le premier jour, est de savoir s’il l’on reste sur cette place, où nous dépendons du bon vouloir de la police et des autorités, où si l’on opte pour une zone autonome, en dehors du cadre légal».

«Convergence des luttes»

Rester ouvert à tous ou basculer dans la clandestinité. Car le mouvement est multiforme. Militant d’abord. C’est pour lutter contre le projet modifiant le droit du travail, porté par le gouvernement socialiste et la ministre Myriam El Khomri, que des centaines de personnes se sont réunies place de la République dès le 31 mars.

Ce militantisme ne quitte jamais la place de la République. Devant l’assemblée se succèdent les délégués de Nuit Debout qui viennent faire leur rapport: l’un alerte les citoyens sur l’expulsion programmée des 300 migrants occupant un lycée désaffecté. L’autre relate la manifestation devant l’Assemblée nationale contre la loi El Khomri – un texte facilitant notamment les licenciements économiques, en discussion depuis mercredi au Parlement.

Mais ce militantisme de gauche radicale se double d’une exigence démocratique tout aussi radicale. A l’assemblée générale de Nuit Debout, dans les commissions sur des sujets aussi variés que le féminisme, l’Europe ou la protection des espèces animales, la règle démocratique est méticuleuse.

Les interventions ne doivent pas dépasser deux minutes. L’orateur qui se répète verra les participants faire des moulinets avec leurs bras en signe d’ennui. D’autres gestes provenant de la langue des signes évitent le brouhaha d’un débat mal tenu.

Parfum de 1789

Les décisions se prennent par consensus, encore que le processus démocratique lui-même fait l’objet d’une commission. «Les landsgemeinde de Nuit Debout renouent avec la Suisse primitive, écrit le Suisse Jean-Marie Gumy sur son blog de Médiapart. Mais aux bons vieux mollets mâles suisses bourrus et exclusifs se substituent des jeunes gens et des jeunes filles de toutes conditions sociales et de toutes origines.» 

«Nous ne sommes pas ici pour être amis avec tout le monde. Nous n’apportons pas la paix, nous n’avons aucun projet d’unanimité démocratique»

Frédéric Lordon, économiste français

Nuit Debout n’élit pas de députés et personne ne s’érige en porte-parole du mouvement. Quand un participant s’adresse à la presse, il utilise un pseudonyme, type Camille Delaplace, en pensant sans doute au révolutionnaire guillotiné Camille Desmoulins. Le folklore révolutionnaire est d’ailleurs bien présent sur la place, sous forme d’allusions à la Commune de Paris (1871), de quelques bonnets rouges ou des «Cahiers de Doléance» de la Nuit Debout.

Cette horizontalité démocratique, qui fait tout le charme et l’intérêt du mouvement, n’est pas du goût de tous. La place est ouverte à tout le monde, ce qui ne facilite pas l’avancée des travaux. Et la démocratie directe n’est pas forcément conciliable avec l’idéal révolutionnaire.

«Nous n’apportons pas la paix»

«Nous ne sommes pas ici pour être amis avec tout le monde, tacle l’économiste français Frédéric Lordon, l’un des inspirateurs de la Nuit Debout. Nous n’apportons pas la paix, nous n’avons aucun projet d’unanimité démocratique».

«Pour en finir avec l’empire du capital, qui est un empire constitutionnalisé, ajoute l’universitaire, il faut refaire une Constitution. Une Constitution qui abolisse la propriété privée des moyens de production et institue la propriété d’usage.»

Comment concilier démocratie directe et «convergence des luttes sociales», pour reprendre un terme très courant sur la place? Frédéric Lordon estime que l’horizontalité totale est illusoire et qu’il faudra bien élire des délégués, pour des mandats précis. Créer un parti politique? Surtout pas: l’espagnol Podemos et le grec Syriza, institutionnalisés, ne sont guère des modèles pour Nuit Debout. Et Occupy Wall Street n’a pas changé la société américaine.

Plus d'un mois de Nuit Debout

23 février 2016: Un petit groupe autour de François Ruffin, réalisateur du documentaire «Merci Patron!» consacré au milliardaire Bernard Arnault, décide d’investir la place de la République.

31 mars: Début de l’occupation de la place, à l’issue de la manifestation contre le projet de loi sur le droit du travail. L'économiste Frédéric Lordon, qui est sollicité par le collectif d'initiative pour ouvrir cette première nuit parisienne, prononce un discours sur la convergence des luttes sociales. Dans un texte qu’il cosigne avec d’autres intellectuels, Frédéric Lordon écrit: «Les occupations de places à elles seules ne suffisent pas à bloquer le fonctionnement des institutions. À notre sens, elles doivent donc plutôt servir de base depuis lesquelles prendre les lieux (…) Mairies, conseils divers, assemblées soi-disant régionales ou nationales, tout cela mérite d’être investi, repris, assiégé ou bloqué. Nous devons viser le blocage organisé du pouvoir politique.»

28 avril: Le secrétaire général du grand syndicat ouvrier CGT, Philippe Martinez, reçoit à la Nuit Debout un accueil mitigé. Les appels du mouvement à la grève générale le laissent un peu sceptique: «Il faudra convaincre les salariés, car une grève générale ne se mène pas tout seul.»

29 avril: Après des incidents provoqués par des casseurs en marge des manifestations contre la loi travail à Paris, Nuit debout regrette «des violences qui discréditent le mouvement» dans sa Gazette Debout.

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