Parlement de milice Quand les politiciens suisses brillent par leur absence







L'absence du journaliste et député UDC Roger Köppel, qui a préféré se rendre au 100e anniversaire du célèbre acteur Kirk Douglas, n'est pas passée inaperçue au Parlement. 

L'absence du journaliste et député UDC Roger Köppel, qui a préféré se rendre au 100e anniversaire du célèbre acteur Kirk Douglas, n'est pas passée inaperçue au Parlement. 

(Keystone)

Le député Roger Köppel a raté des votes importants au Parlement, préférant se rendre aux Etats-Unis pour célébrer le 100e anniversaire du légendaire acteur Kirk Douglas. Un scandale? Non, une pratique tout à fait normale en Suisse.

La Suisse est une démocratie semi-directe: les citoyens élisent d’une part leurs représentants au Parlement et ont d’autre part la possibilité de se prononcer directement quatre fois par année sur des thématiques bien précises.

Cet article fait partie de#DearDemocracyLien externe, la plateforme de swissinfo.ch pour la démocratie directe.

La démocratie directe, malgré les critiques qu’elle essuie parfois, revêt une très grande importance aux yeux des Suisses et des Suissesses car elle permet de contourner l’une des grandes faiblesses du système représentatif: dans ce dernier, le citoyen élit une personne sans avoir la garantie qu’elle votera ensuite réellement dans le sens souhaité.

Et encore faut-il que le représentant du peuple participe effectivement au vote! «Pourquoi le député Roger Köppel n’était pas au Parlement? Il fêtait avec Kirk Douglas», titrait ainsi récemment le quotidien de boulevard alémanique «Blick»Lien externe.

Contrairement aux affirmations de Blick, le voyage de Roger Köppel, l’un des parlementaires les plus en vue de l’Union démocratique du centre (UDC / droite conservatrice), n’a pas été effectué uniquement à des fins privées. Roger Köppel a publié un long compte-renduLien externe de cet anniversaire dans les colonnes de la «Weltwoche», l’hebdomadaire qu’il dirige. «Je suis avant tout éditeur, rédacteur en chef et journaliste de profession, explique Roger Köppel à swissinfo.ch. Naturellement, j’ai dû prendre en considération l’occasion unique qui s’offrait à mon journal».

En Suisse, les parlementaires ne sont pas des professionnels de la politique. Ils exercent en règle générale un autre métier en parallèle. Ce système dit de milice a pour conséquence que les politiciens ne peuvent pas toujours être présents au Parlement, une situation qui concerne en particulier les entrepreneurs indépendants tels que Roger Köppel.

Système de milice

En Suisse, aussi bien l’armée que la politique sont organisées selon le système dit de milice. Cela signifie que les soldats et les politiciens effectuent leur mission à côté de leur activité professionnelle. De nombreux mandats politiques en Suisse relèvent pratiquement du bénévolat.

«Il est clair que dans le système de milice suisse, les parlementaires très engagés professionnellement ne mettent pas toujours leurs priorités dans la politique, affirme Sarah BütikoferLien externe, politologue à l’Université de Zurich. L’ancien conseiller fédéral Christoph Blocher [qui fut d’abord un chef d’entreprise et un entrepreneur à succès] était par exemple souvent absent lorsqu’il exerçait le mandat de député».

Faire du lobbying plutôt que voter

Roger Köppel n’est de loin pas le seul parlementaire qui brille par son absence. Les défections dans l’hémicycle, que ce soit au niveau fédéral ou cantonal, reviennent régulièrement sur le devant de la scène médiatique en Suisse.

Si de nombreux politiciens figurent aux abonnés absents à l’heure du vote, ce n’est pas uniquement en raison d’impératifs professionnels. Il arrive parfois qu’ils discutent avec des journalistes ou des lobbyistes dans la salle dite des «pas perdus» voire même qu’ils participent à des conférences de presse organisées en parallèle.  

Le site spécialisé PolitznetzLien externe a scruté l’ensemble des sessions du Parlement de 2011 à 2016. Le taux d’absentéisme moyen s’est élevé durant cette période à 7% sur un total de 5655 votes Conseil national (Chambre basse) et à 7% sur 692 votes au Conseil des Etats (Chambre haute). Certains parlementaires ont dépassé le seuil des 40% d’absence, parfois même 80 à 100% durant les sessions spéciales. 

Au pas de course

La Suisse n’est pas le seul pays confronté à ce problème. En Allemagne ou en France, les images de sièges vides au ParlementLien externe sont monnaie courante. Il n’existe toutefois pas de données qui permettent de comparer le phénomène au niveau international.

«Il n’est pas aisé de faire des comparaisons directes», souligne Sarah Bütikofer, en mentionnant deux autres facteurs qui, au côté du système de milice, jouent un rôle: le Parlement suisse siège quatre fois par année alors que les parlements à l’étranger se réunissent beaucoup plus souvent. Par ailleurs, il faut bien distinguer les discours à la tribune du travail parlementaire de fond. 

Rythme des sessions

Les deux Chambres du Parlement (Conseil national et Conseil des Etats) siègent en général quatre fois par année pour une durée de trois semaines. Cette période est appelée «session» en Suisse. Les sessions ont lieu en mars, juin, septembre, novembre ou décembre et sont appelées sessions de printemps, d’été, d’automne et d’hiver. Dans des cas exceptionnels, le Conseil fédéral ou un quart des membres d’une chambre peuvent convoquer une session spéciale. 

Le Parlement suisse travaille en effet surtout en dehors de l’hémicycle: les séances de commission revêtent une bien plus grande importance dans le processus législatif que les débats en plénum. «Les propositions sérieuses sont émises et discutées en détail en commission, explique Sarah Bütikofer. Lors des débats devant le plénum, peu de nouveaux arguments sont avancés. La plupart des membres du Parlement se sont déjà forgés une opinion antérieurement et se contentent de courir dans la salle lorsque retentit la cloche qui indique un vote imminent – pour autant qu’ils soient présents sous la Coupole fédérale».

Les parlementaires parviennent généralement à bien évaluer l’issue des scrutins et adaptent leur comportement en conséquence, souligne la politologue. Pour les chefs des groupes parlementaires, il est cependant fâcheux lorsqu’un nombre trop important de leurs membres sont absents à l’occasion de votes disputés.

C’est ce qui est arrivé récemment à l’UDC. Après avoir perdu une votation serrée en raison de l’absence de cinq de ses députés, le parti envisagerait selon la «NZZ am Sonntag» de modifier le règlement du groupe parlementaire afin de remettre les mauvais élèves sur le droit chemin.

De l’effet vertueux de la transparence

Les choses se sont toutefois nettement améliorées ces dernières années. Selon un décompte effectué par le politologue Michael Hermann, 27% des parlementaires manquaient en moyenne à l’appel durant la législature 1995-1999. Lors de la dernière session, le taux d’absentéisme n’atteignait plus que 6% au Conseil des Etats et 3% au Conseil national.

Cette évolution est liée à un changement de système qui rend les absences bien plus visibles du grand public. «Il est indéniable que cela influe sur le comportement des parlementaires et diminue donc le taux d’absentéisme», estime Sarah Bütikofer.

Un peu comme pour les écoliers et les écolières adeptes de l’école buissonnière en somme: c’est lorsque qu’il faut présenter le carnet d’absence aux parents qu’apparaît généralement le mal de ventre.

Vous pouvez contacter l’auteur de cet article @SibillaBondolfi sur TwitterLien externe ou FacebookLien externe

Les parlementaires devraient-ils se consacrer principalement à leur activité politique? Votre avis nous intéresse. 


(Traduction de l'allemand: Samuel Jaberg), swissinfo.ch

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