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Société civile en Russie


La Suisse, adresse de choix pour les Russes corrompus



Par Igor Petrov




«Apparemment, les autorités judiciaires suisses ne cherchent pas à protéger leurs propres citoyens contre les voleurs et les assassins.» (zVg)

«Apparemment, les autorités judiciaires suisses ne cherchent pas à protéger leurs propres citoyens contre les voleurs et les assassins.»

(zVg)

Pourfendeur convaincu de la corruption et virulent critique de Vladimir Poutine, l’opposant russe Alexeï Navalny n’épargne pas la Suisse. Il a accordé une interview à swissinfo.ch, juste avant l’éclatement de l’affaire des «Panama Papers». L’opposant soulignait déjà l’importance de ne pas sous-estimer les intérêts que peut susciter l’argent sale en Suisse. La découverte du système géant d’évasion fiscale donne une dimension encore plus explosive à ses déclarations.   

Alexeï Navalny

Figure principale de l’opposition russe, le politicien nationaliste Alexeï Navalny a crée la Fondation de lutte contre la corruption en 2011, une organisation non gouvernementale financée par des dons. Son objectif est de documenter la corruption dans l’Etat et de la dénoncer publiquement. En 2013, au terme d’un procès dénoncé comme politique, Alexeï Navalny a été condamné à cinq ans de camp pour détournement de fonds, mais a bénéficié d’une libération provisoire. Il est une nouvelle fois condamné avec sursis en 2014 lors d’un nouveau procès controversé. Son frère en revanche y a été condamné à une peine ferme. 

swissinfo.ch: La démocratie directe est solidement implantée en Suisse grâce à une longue tradition. Que représente la démocratie pour vous?

Alexeï Navalny: Elle est un des éléments les plus importants de notre agenda politique. Notre parti, le Parti du progrès, est la seule force politique en Russie qui s’appuie sur les principes de la démocratie directe. Non seulement pour désigner ses dirigeants, mais aussi pour trouver des réponses à des questions fondamentales.

Au sein de l’opposition politique russe, nous nous engageons avec détermination pour que des élections primaires transparentes soient reconnues comme un instrument de la vie politique. En ce sens, l’expérience de la Suisse est le meilleur exemple pour réfuter l’argument selon lequel les décisions populaires sont toujours trompeuses. Le peuple n’est pas idiot.

swissinfo.ch: La lutte contre la corruption est une de vos priorités. Quelle est la situation en Russie à cet égard? 

A.N.: Dans le système Poutine, la corruption est tout simplement la règle du jeu. On essaie même de lui donner une sorte de légitimation philosophique. Mais je suis intimement convaincu qu’elle est en fait l’ennemi public numéro 1 en Russie. Pourquoi est-ce que les investisseurs évitent la Russie? Pourquoi n’y a-t-il pas de structures commerciales normales? À cause de la corruption.

Et il y a plus encore: la guerre contre l’Ukraine est une manoeuvre de diversion. Poutine l’a déclenchée pour focaliser l’attention de la population sur un autre problème alors que la corruption avait été la principale raison pour laquelle les citoyens sont descendus dans la rue en 2010 et 2011.

On peut dire pratiquement que toute la richesse nationale de la Russie est entre les mains d’un cercle d’une douzaine d’intimes du président et de leurs proches. Dans ces conditions, il n’y a rien d’étonnant à ce que la libre entreprise n’ait aucune chance dans le pays.

swissinfo.ch: La lutte contre la corruption et le blanchiment d’argent est désormais une priorité internationale et vous-même avez une grande expérience dans la dénonciation des places financières servant de refuge à l’argent illicite. Comment jugez-vous la Suisse à cet égard?

A.N.: La Suisse est malheureusement l’adresse de premier choix pour les Russes corrompus. Ici, ces gens se sentent bien et en toute sécurité. Il suffit de rappeler le nom de Gennady Timchenko, le symbole même de la corruption russe. Il a fait fortune tout simplement parce que Poutine a contraint les sociétés pétrolières à vendre leurs matières premières exclusivement par l’intermédiaire de son entreprise, une société inscrite en Suisse.

Autre exemple: Artem Tchaïka, le fils du procureur général de Russie Youri Tchaïka. Il entretenait des liens avec une organisation criminelle qui a commis plusieurs meurtres dans le sud de la Russie. Cela ne l’a pas empêché d’obtenir une autorisation de séjour en Suisse et d’y investir quelque 3 millions de francs dans l’immobilier. Il a maintenant un cabinet de conseil avec un partenaire suisse et se sent parfaitement libre. Apparemment, les autorités suisses sont plutôt bienveillantes à son égard, le ministère public de la Confédération y compris.

Le cas Artem Tchaïka

Fils du procureur général de Russie Youri Tchaïka, Artem Tchaïka se serait illégalement approprié une entreprise d’Etat. Il entretiendrait en outre des relations avec la mafia, affirme Alexeï Navalny dans une vidéo produite par sa Fondation de lutte contre la corruption et diffusée dans les médias sociaux.

Dans ce film, Alexeï Navalny affirme que l’argent investi en Suisse par Artem Tchaïka serait d’origine criminelle. C’est pourquoi il a contacté le Ministère public de la Confédération et l’Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers FINMA.

Le procureur général de Russie Youri Tchaïka rejette toutes ces accusations, les qualifiants d’infondées et de mensongères, alors que le président russe Vladimir Poutine juge la vidéo «inintéressante».

Interrogé par Swissinfo.ch, le Ministère public de la Confédération a indiqué avoir chargé l’Office fédéral de la police (fedpol) d’examiner le cas. Celui-ci n’a relevé aucun indice concret de blanchiment d’argent. 

swissinfo.ch: Les Russes fortunés obtiennent trop facilement des autorisations de séjour en Suisse. Les autorités suisses ne sont-elles pas tout simplement naïves?

A.N.: Ce n’est certainement pas une question de naïveté. Ces gens sont bien connus en Russie et ils le sont aussi en Suisse.

swissinfo.ch: Est-il plus facile de rechercher des informations en Suisse que dans d’autres pays?

A.N.: Effectivement. En Suisse, le public peut consulter les registres du commerce. C’est plus difficile lorsque les recherches concernent l’immobilier. Toutefois, dans la plupart des cantons, nous finissons en général par trouver ce que nous voulons. Et nous pouvons toujours compter sur le soutien de bénévoles sur place.

swissinfo.ch: Le journal « L’Hebdo » parle d’une « Galaxie suisse de Poutine ». Y a-t-il réellement en Suisse une galaxie d’amis de Poutine?

A.N.: Il y a certainement en Suisse des groupes de lobbyistes qui font activement valoir le point de vue du Kremlin. Il ne faut pas non plus sous-estimer les intérêts que peut susciter l’argent sale. Une gigantesque infrastructure s’est mise en place dans ce domaine, impliquant non seulement des employés de banque normaux, mais aussi des fonctionnaires d’un certain niveau. Il suffit d’aller voir dans le quartier des banques de Genève.

swissinfo.ch: Comment travaillez-vous avec le Ministère public de la Confédération?

A.N.: Cette collaboration est malheureusement très unilatérale. En décembre 2015, nous avons rendu publics tous les documents concernant le cas du fils Tchaïka et, immédiatement après, nous avons envoyé au Ministère public une présentation très détaillée d’un peu tout ce qu’Artem Tchaïka trafique ici. Depuis, nous lui demandons presque chaque semaine de bien vouloir nous dire où en sont ses investigations.

Mais cette autorité ne juge pas nécessaire de partager ces informations avec nous, ce que, honnêtement dit, je trouve tout simplement choquant dans un cas aussi clair que celui d’Artem Tchaïka. Apparemment, les autorités judiciaires suisses ne cherchent pas à protéger leurs propres citoyens contre les voleurs et les assassins.

swissinfo.ch: Quels résultats avez-vous obtenus jusqu’à présent?

A.N.: Nous avons par exemple découvert qu’un parlementaire russe, nommé Vladimir Pekhtin, n’avait pas déclaré certains biens immobiliers. Cela a provoqué un scandale et il a dû remettre tous ses mandats. 

Toutefois, il y a déjà un moment que les autorités russes refusent tout simplement de reconnaître notre travail. Par conséquent, elles n’entreprennent rien qui puisse être interprété par l’opinion publique comme une réaction à notre activité.

Nous avons par exemple longtemps poursuivi le cas du président de la Compagnie des chemins de fer russes Vladimir Jakounine. Il a finalement été limogé, mais avec deux ans de retard. Son licenciement a été longtemps retardé pour ne pas donner l’impression qu’il était dû à nos recherches. En fait, nous nous attendons à un jeu analogue pour le cas d’Artem Tchaïka.

swissinfo.ch: Avez-vous envisagé de vous exiler?

A.N.: Non. Je n’y pense pas. Sans compter que je n’ai actuellement pas de passeport et qu’il m’est interdit de quitter le pays. Il est clair que mes activités ne sont pas sans risques. C’est pourquoi il est très important que je les partage avec mes collègues et tous les collaborateurs de la Fondation de lutte contre la corruption, sans quoi je ne serais pas crédible. 


(Traduction: Olivier Hüther)

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