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100 ans de dadaïsme


Le mouvement artistique qui remettait tout en question


Par Christian Raaflaub, Zurich


«Le Cabaret Voltaire est la Tour Eifel de Zurich!», a dit récemment en Israël une ancienne professeur d’histoire de l’art à Juri Steiner, curateur principal du jubilé du dadaïsme. C’est au Cabaret Voltaire que le mouvement dadaïste prit naissance il y a 100 ans.  (Martin Stollenwerk)

«Le Cabaret Voltaire est la Tour Eifel de Zurich!», a dit récemment en Israël une ancienne professeur d’histoire de l’art à Juri Steiner, curateur principal du jubilé du dadaïsme. C’est au Cabaret Voltaire que le mouvement dadaïste prit naissance il y a 100 ans. 

(Martin Stollenwerk)

Zurich célèbre cette année les 100 ans du dadaïsme, le seul mouvement artistique qui conquit le monde depuis la Suisse. A son épicentre se trouvait le Cabaret Voltaire. Ce local zurichois, ainsi que de nombreuses autres institutions, organisent toute une série de manifestations. Mais le dadaïsme n’est-il pas mort depuis longtemps?

L’œuvre d’art dadaïste la plus vendue? Le billet de banque de 50 francs! Y est représentée une œuvre de l’artiste suisse Sophie Taeuber-Arp. Le dadaïsme, c’est bien plus que «Gadji beri bimba», le célèbre poème sonore de son fondateur Hugo Ball (voir ci-dessous). Le dadaïsme, ce n’était pas seulement le non-sens, mais aussi l’aléatoire, le happening, le collage, la typographie, etc., pourvu que ce ne fût pas conventionnel.

Tout commença à la Spiegelgasse 1, dans le quartier zurichois du Niederdorf. Là-bas, après un long sommeil, le Cabaret Voltaire a aujourd’hui repris vie. La salle principale semble ne pas avoir changé depuis 100 ans, lorsque sous le même nom, la maison du dadaïsme voyait le jour. Des tableaux et des collages décorent les murs, autant de témoignages de célèbres dadaïstes, il y a un piano dans un coin, et à côté de vieux mannequins. C’est là que Hugo Ball et Emmy Hennings fondèrent, il y a exactement 100 ans, le 5 février 1916, en plein dans les turbulences de la Première Guerre mondiale, leur Cabaret bigarré. Ce fût le coup d’envoi du mouvement dadaïste; mais le terme dadaïsme ne fit son apparition que deux mois plus tard.

«Ils organisèrent des manifestations pendant plusieurs mois jusqu’à ce que, vraisemblablement le 23 juin, Hugo Ball déguisé en évêque commença à réciter, tel un prêtre, des poèmes sonores», raconte Adrian Notz, directeur du Cabaret Voltaire. Les artistes dadaïstes, dont la plupart étaient des immigrants, poursuivirent ensuite leur route. Le numéro 1 de la Spiegelgasse redevint l’œnothèque Meierei. Après la guerre, presque tous les dadaïstes retournèrent dans leur pays. A partir des années 1990, le bâtiment resta vide la plupart du temps, explique Adrian Notz.

Les dadaïstes

Le mouvement dadaïste réglait ses comptes avec la folie et l’absurdité de la Première Guerre mondiale, écrit le Musée national suisse. L’absurdité de cette guerre était un moteur fondamental pour les artistes, qui provenaient pour la plupart de l’étranger.

Parmi les noms les plus connus de cette première génération de dadaïstes, on trouve aux côtés des fondateurs allemands Hugo Ball et Emmy Hennings le Franco-Allemand Hans Arp et son épouse suisse Sophie Taeuber-Arp, les Roumains Tristan Tzara et Marcel Janco, de même que l’Allemand Richard Huelsenbeck.

A New York, Paris et dans les villes allemandes de Berlin, Hanovre et Cologne prirent par la suite naissance d’autres mouvements dadaïstes qui inspirèrent de nombreux artistes; parmi eux à New York le franco-américain Marcel Duchamp, le Français Francis Picabia, et l’Américain Man Ray, à Paris le Français André Breton, en Allemagne les Allemands Kurt Schwitters, Johannes Baader, Max Ernst et Johannes Baargeld.

Les historiens de l’art s’accordent pour reconnaître que plusieurs formes artistiques actuelles n’existeraient pas sans le dadaïsme, comme la performance moderne et les Ready-Mades, dont l’exemple le plus connu est l'urinoir de Marcel Duchamp. 

Un squat porte ses fruits

L’artiste conceptuel Mark Divo en entendit parler. Le 2 février 2002, il occupa les locaux avec quelques dizaines de personnes. «Avec style, tous étaient bien habillés», raconte l’artiste, la cinquantaine aujourd’hui, dans un café de Zurich. «Nous avions des guitares avec nous et nous avons organisé un concert». A un certain moment, la police est arrivée. Nous avons dit que nous avions hérité de la maison. Les agents s’en sont réjouis, ils ont mangé un morceau avec nous. Aucun d’entre eux n’a réalisé qu’il s’agissait d’un squat. Ils ont compris seulement un jour plus tard». Mark Divo sourit aujourd’hui encore de l’épisode.

Parmi les squatters se trouvait aussi l’artiste zurichoise Ajana Calugar. «Les murs étaient couverts d’images, de cartes postales, de textes, de cartes géographiques. C’était une installation à 360 degrés, une installation 3D, on était comme dans un autre monde», se rappelle la jeune femme de 36 ans. C’est grâce à l’occupation du Cabaret Voltaire qu’elle a eu accès à la subculture. «Cela a changé ma vie de façon durable», dit-elle. Deux ans plus tard, elle et Mark Divo jouèrent un rôle déterminant dans le film documentaire «Dada Changed My Life».

Le dadaïsme appartient à tous

Ce qui plaît à Mark Divo dans le mouvement dadaïste, c’est le collectif. «C’était un mouvement artistique créé par des artistes», dit-il. A l’occasion du centenaire, il prévoit un séminaire sur le dadaïsme à Prague, son domicile actuel, lors duquel il aimerait étudier l’influence qu’a eu le dadaïsme sur les mouvements subversifs qui se développèrent plus tard depuis Zurich. Ajana Calugar organise le 6 février au Cabaret Voltaire des Chaostage, qui jouent sur les mots «Chaos-Tage» (journées chaotiques) et «Chaos-Stage» (scène chaotique). «De la musique au film en passant par la performance, il y aura un peu de tout. Nous n’avons pas fixé de directives». Car pour elle, «le dadaïsme représente une rupture ludique avec tout ce qui est considéré comme conventionnel».

Il n’est pas possible de définir le dadaïsme de façon précise. «Les dadaïstes eux-mêmes ne savent pas ce qu’est vraiment le dadaïsme; ne le sait que le ‘chef suprême’ du dadaïsme, mais il ne le dit à personne», écrivait le dadaïste Johannes Baader en 1919 déjà.

Juri Steiner est co-curateur de l’exposition «Dada Universal» au Musée national suisse et dirige l’association qui organise les manifestations et gère le site internet du centenaire. Il a découvert le dadaïsme pendant sa phase rebelle. Pour lui, le dadaïsme consiste à «passer par une forme radicale de la gêne pour se trouver soi-même. Et derrière cette peur d’échouer se cache une nouvelle liberté créative, qui chez les dadaïstes a abouti à des œuvres d’art grandioses».

Dada 100: «Jusqu’à la démence»

Des manifestations les plus diverses sont prévues tout au long de l’année dans des théâtres, des musées, des salles de musique, lors de festivals ou sur Internet, et pas seulement à Zurich. Le site internet du centenaire offre un aperçu de tous les événements.

Le Cabaret Voltaire célèbre le dadaïsme sur 165 jours et présente l’exposition «Obsession Dada». Avec ses manifestations, il veut «créer un lieu artistique où l’événement est au premier plan, avec une programmation continue poussée à l’outrance, menant au surmenage et confinant à la démence, à la perte de connaissance».

D’autres points forts sont les expositions «Dadaglobe Reconstructed» au Kunsthaus et «Dada Universal» au Musée national suisse.

40 institutions nationales et internationales participent au jubilée. Les festivités «doivent être reliées entre elles grâce aux connections avec d’autres métropoles internationales du dadaïsme comme Berlin, Paris, New York et Moscou», écrivent les organisateurs.

Le dadaïsme sous toutes ses facettes se célèbre dans un bouquet bigarré d’expositions, de représentations, de lectures, de débats, de bals costumés, de  visites guidées, de séminaires, de publications, de symposiums, d’émissions télévisées, de projets internet, d’un film documentaire, d’un «Manuel du dadaïsme» pour les novices et d’un journal. Le jubilé peut compter sur le soutien important de la ville et du canton de Zurich, ainsi que de l’Office fédéral de la culture.  

Un art déchaîné

«Ce caractère éruptif se manifeste encore aujourd’hui dans l’art», estime cet ancien directeur du Centre Paul Klee de Berne et spécialiste reconnu du dadaïsme. Selon lui, le dadaïsme a radicalement changé l’art qui est venu après lui. A ses yeux, le Cabaret Voltaire est un «monument de l’avant-garde». «Le dadaïsme fut le premier art transdisciplinaire», explique son directeur Adrian Notz. «Les héritiers du dadaïsme sont les surréalistes, les lettristes, les situationnistes, le Fluxus, le Punk, la Beat Generation, et aujourd’hui la performance artistique (art performance). Marina Abramović par exemple s’y réfère».

Le dadaïsme, c’était «créer un moment artistique (art moment), au cours duquel les frontières entre un public passif et un artiste actif s’annulaient», explique de son côté Juri Steiner. «C’est sans aucun doute un des aspects les plus intéressants du Cabaret Voltaire. Le dadaïsme comme attitude mentale est aujourd’hui encore virulent». 

Une dimension numérique

Le jubilé du dadaïsme n’a pas lieu seulement dans le monde réel, mais aussi dans l’espace cybernétique. Les deux projets les plus importants sont Dada Data, un hommage interactif en quatre langues, auquel participe la SRG SSR, et Dada Digital, un projet de numérisation du Kunsthaus de Zurich. La responsable en est la curatrice du Kunsthaus Catherine Hug. Dans la salle de restauration, son enthousiasme est contagieux. Les yeux brillants, elle nous montre plusieurs écrits originaux dadaïstes, qui attendent d’être numérisés. «Ce qu’il y de beau avec le dadaïsme, c’est qu’il constitue un appel à nous tous. Il y a un côté très participatif», dit Catherine Hug. Le Kunsthaus possède la plus grande collection d’œuvres dadaïstes en Suisse. Le public en connaît certes les œuvres phares, «mais d’innombrables documents et revues, qui font partie de la définition même du dadaïsme, dorment dans des archives». C’est pourquoi le Kunsthaus rend ces quelque 540 œuvres accessibles au public en ligne. Il a eu la chance de pouvoir collaborer étroitement avec le spécialiste du dadaïsme Raimund Meyer. 

«Accepter l’héritage»

Qu’une série conventionnelle de manifestations sur le dadaïsme suscite également des critiques, va de soi. Ainsi, la politologue Regula Stämpfli a écrit par exemple dans la «Basler Zeitung», en se référant au concept qui est derrière le jubilé: «les dadaïstes de l’époque seraient morts de rire». Juri Steiner conteste cette façon de voir: «une plateforme à partir de laquelle différents événements sont organisés de façon coordonnée ne doit pas nécessairement être elle-même dadaïste. Ce qui est bien plus important, c’est qu’on puisse se confronter une nouvelle fois au dadaïsme d’un point de vue historique, qu’on puisse accepter cet héritage en disant: il fait partie de nous-mêmes. Même si les dadaïstes n’étaient pas forcément suisses».




Traduction de l'allemand: Barbara Knopf, swissinfo.ch



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