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A l'aide sociale


La difficile intégration professionnelle des réfugiés en Suisse


Par Luca Beti, Azione*


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Treize réfugiés ont été engagés dans des exploitations agricoles suisse dans le cadre d'un projet lancé en 2015 par l'Union suisse des paysans.  (Keystone)

Treize réfugiés ont été engagés dans des exploitations agricoles suisse dans le cadre d'un projet lancé en 2015 par l'Union suisse des paysans. 

(Keystone)

Toute une série de programmes visant à faciliter l’accès du monde du travail aux réfugiés ont été lancées récemment. Les résultats sont toutefois pour l’heure insuffisants.

Vestes de maçons sur le dos, manches retroussées et cheveux couverts de poussière, les onze réfugiés écoutent attentivement les explications de leur professeur. Ils sont ici pour suivre un programme d’intégration professionnelle d’une durée d’un an qui doit leur ouvrir les portes de l’apprentissage dans le secteur de la construction. «Je suis Afghan et je vis depuis quatre ans en Suisse», explique Nasari, rencontré dans un hangar de l’école professionnelle pour maçons de Sursee, dans le canton de Lucerne. «Je veux obtenir le certificat fédéral de capacité, gagner ma vie et, à l’avenir, fonder une entreprise de construction», poursuit-il.

Le programme a été lancé en 2014 dans le canton de Lucerne en collaboration avec la Société des entreprises de construction lucernoise, l’organisation à but non lucratif ENAIP et l’école professionnelle de Sursee. Il a jusqu’ici connu un certain succès, même si des difficultés sont apparues au départ. «Il n’a pas été facile de trouver une place d’apprentissage pour tout le monde dans une entreprise de construction de la région. Il y avait parfois des préjugés de la part des chefs d’entreprise à l’égard des requérants d’asile», se souvient Patrik Birrer, directeur du centre de formation de Sursee.

Entretemps, tous les participants à la deuxième édition du programme ont trouvé un poste de formation. Les excellentes expériences réalisées par les employeurs avec les réfugiés engagés dans le programme de l’année précédente y ont contribué.

En plus d’acquérir les connaissances professionnelles, les stagiaires suivent des cours d’allemand, de culture générale, d’arithmétique, de géométrie et de développement personnel. «Dans le cadre du programme, on tente également de combler certaines lacunes de base», explique Patrik Birrer. «La plupart d’entre eux ne savent pas comment calculer une surface, le volume d’un solide et n’ont jamais entendu parler du théorème de Pythagore», souligne-t-il.

Tremplin vers le monde du travail

L’initiative lancée dans le canton de Lucerne n’est pas la seule du genre en Suisse. L’Union suisse des paysans, avec le soutien du Secrétariat d’Etat pour les migrations (SEM), a présenté en 2015 un projet pilote d’une durée de trois ans. Le bilan intermédiaire est positif: 13 réfugiés ont été engagés dans 8 exploitations agricoles.

«J’y arrive»: c’est le nom du programme lancé par les cantons de Zurich et Lucerne dans le secteur de l’hôtellerie et de la restauration. Grâce à une formation théorique et pratique d’un an, les réfugiés ont la possibilité d’accéder au monde du travail comme apprentis ou de décrocher directement un emploi. En neuf ans, près de 300 participants ont obtenu un certificat de formation pratique ou un certificat fédéral de capacité. De son côté, le SEM a présenté en décembre 2015 un projet-pilote d’apprentissage pour les réfugiés. L’initiative entend préparer chaque année 1000 réfugiés reconnus ou admis à titre provisoire à une formation professionnelle en Suisse. Il s’agit en quelque sorte de mettre sur pied un tremplin vers le monde du travail.

Seul un réfugié sur trois travaille

La liste présentée ci-dessus n’est pas exhaustive: d’autres initiatives ont été lancées au niveau national. Ces exemples témoignent de la volonté d’intégrer les réfugiés dans le monde du travail en Suisse. Une intégration longtemps négligée, qui permettrait pourtant de régler, du moins en partie, deux problèmes importants: d’une part la difficulté pour les requérants d’asile d’accéder au marché du travail, une situation qui engendre d’importants coûts sociaux, et d’autre part la pénurie de main-d’œuvre qui touche certains secteurs d’activité en Suisse.  

Bien que prometteurs, ces programmes concernent pour l’heure encore trop peu de personnes. Ces deux dernières années, la Suisse a accordé le statut de réfugié ou de personne admise à titre provisoire à près de 30'000 requérants d’asile. Une étude réalisée en 2014 sur mandat du SEM a montré qu’après cinq ans seul un réfugié sur trois exerçait une activité professionnelle. La proportion est encore plus faible pour les personnes admises à titre provisoire, puisqu’elle ne s’élève qu’à 17%.

La langue n’est pas le seul obstacle

Plusieurs facteurs, qui se retrouvent dans la plupart des pays de l’OCDE, expliquent cette situation. Selon les experts, la langue représente le plus grand obstacle à l’intégration professionnelle des réfugiés. Parmi les autres freins, on peut citer les expériences traumatisantes vécues dans le pays d’origine, les différences culturelles, l’absence d’un réseau de contacts sociaux sur le territoire suisse, les faibles compétences scolaires et professionnelles, mais également le long processus administratif qui précède l’octroi d’une autorisation d’exercer une activité lucrative. Cette situation engendre des coûts sociaux importants, comme le confirment les données publiées par l’Office fédéral de la statistique. En 2015, près de neuf personnes sur dix dans le domaine de l’asile dépendaient de l’aide sociale.

Les migrants qui arrivent en Suisse n’ont généralement pas de quoi vivre et sont donc à charge de l’assistance sociale. En outre, il est difficile pour eux de trouver un emploi au cours de la procédure d’examen de leur requête. Enfin, à ce stade, leur intégration n’est pas considérée comme une priorité, la peur étant d’accroître l’attractivité de la Suisse pour les migrants économiques. Mais même par la suite, les réfugiés reconnus ou admis à titre provisoire continuent d’éprouver d’énormes difficultés à accéder au monde du travail. En moyenne, 70 à 90% d’entre eux dépendent de la manne publique au cours de leurs premières cinq à sept années passées en Suisse, selon un rapport rédigé en 2014 par l’Association des offices suisses du travail et les services cantonaux de migration.

Un avenir après la guerre

Autre facteur à ne pas sous-estimer dans ces difficultés d’intégration professionnelle: les exigences toujours plus grandes du marché du travail. Aujourd’hui, en Suisse, on n’a plus seulement besoin de bras, mais surtout d’une main-d’œuvre étrangère hautement qualifiée. Par le passé, les milliers de réfugiés en provenance de Hongrie, du Tibet, de la Tchécoslovaquie, du Vietnam, et plus récemment des pays de l’ex-Yougoslavie, trouvaient rapidement un emploi. Les réfugiés d’aujourd’hui, qui proviennent principalement de pays extra-européens, ont souvent un niveau de formation qui ne suffit pas à répondre aux exigences du marché du travail helvétique. 

Et ceux qui ont obtenu un diplôme professionnel ou universitaire dans leur patrie d’origine ont des difficultés à le faire reconnaître en Suisse. Par ailleurs, les certificats ne sont souvent pas équivalents ou alors les réfugiés les ont laissés chez eux et leur situation particulière les empêche de faire une demande auprès des autorités du pays d’origine.

Bien que cela ne soit pas attesté sur le papier, la plupart des réfugiés reconnus ou admis à titre provisoire emmènent avec eux des compétences professionnelles, comme l’a mis en évidence une étude du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés. Il appartient aux autorités compétentes de déterminer les ressources et les déficits de chaque personne afin d’exploiter au mieux ce potentiel resté jusqu’ici inexploité.

A Sursee, dans les hangars consacrés à la formation professionnelle des maçons, ce potentiel a été reconnu. Capacité, volonté, intérêt et désir de revanche sont au rendez-vous. Après avoir vécu la tragédie de la guerre ou l’oppression d’un régime totalitaire, les onze requérants d’asile reconnus, neuf Afghans, un Erythréen et un Tibétain, ont désormais la possibilité de construire de leurs propres mains une vie indépendante et un avenir meilleur.

*Cet article a été publié initialement par Azione, un hebdomadaire édité par Migros Tessin 


(Traduction de l'italien: Samuel Jaberg)

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