samedi 21.11.2009
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La pensée sauvage de l'humaniste Claude Lévi-Strauss

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Légende photo: Claude Lévi-Strauss en 2005, à son bureau du Laboratoire d'anthropologie sociale qu'il avait fondé à Paris. 

L'auteur de Tristes tropiques, mort dans sa 101e année, a révolutionné notre regard sur les «sauvages» et les «civilisés», et dénoncé avant l'heure les méfaits de la globalisation. Retour sur une œuvre magistrale avec l'ethnologue Pierre Centlivres.

Au début de sa carrière, l'ethnologue neuchâtelois Pierre Centlivres a rencontré à plusieurs reprises Claude Lévi-Strauss dans son Laboratoire d'anthropologie sociale au Collège de France. Sans être un disciple de l'ethnologue français, Pierre Centlivres a une connaissance intime de l'œuvre lévi-straussienne qu'il a transmise à des générations d'étudiants de l'Institut d'ethnologie de Neuchâtel. Interview.

swissinfo.ch: Quel souvenirs personnels gardez-vous de Claude Lévi-Strauss ?

Pierre Centlivres: C'était un homme très courtois et très attentif à l'égard de ses interlocuteurs, tout en sachant garder une certaine distance. Son expression était très mesurée.

swissinfo.ch: Claude Lévi-Strauss a remis en cause notre vision ethnocentrique du monde, et ce en montrant la rationalité des pensées dites sauvages. Est-ce son apport essentiel ?

P.C.: L'œuvre de Lévi-Strauss couvre de nombreux domaines. Elle est considérable. Mais il est exacte qu'il n'établissait pas une différence de nature entre «sauvages» et «civilisés». Pour lui, les cultures d'où qu'elles viennent fonctionnent selon un système de règles logiques. Chaque société, ses mythes et ses récits sont construits selon une rationalité compréhensible par les autres cultures.

L'opposition entre pensée logique et prélogique, telle que défendue entre les deux guerres mondiales était impensable pour Lévi-Strauss. Il était un partisan de l'unité de l'espèce humaine, tout en soulignant l'importance des diversités au sein de cette humanité. Sa pensée est un rationalisme parfois excessif. Mais le réduire à cela serait injuste.

Claude Lévi-Strauss était très sensible aux diverses manifestations des cultures. Lui-même était d'ailleurs un très bon musicien, un bon connaisseur de la peinture et il ne pouvait travailler sans musique en arrière fond.

swissinfo.ch: On l'a souvent accusé d'avoir fait le lit du relativisme culturel. C'était un faux procès ?

P.C.: Jusqu'à un certain point, Lévi-Strauss participe de ce relativisme culturel. Il estimait que nous n'avons pas une position et les critères qui permettent de porter des jugements hiérarchiques sur les autres cultures.

Mais son relativisme s'arrête, lorsqu'il s'agit de comprendre et d'analyser les autres. Selon Lévi-Strauss, toutes les cultures ont en commun une immense matrice. Les différentes cultures sont en quelque sorte traduisibles les unes dans les autres. Il ne va donc pas jusqu'à faire de chaque culture une sorte d'ilot inabordable.

swissinfo.ch: On le présente comme l'un des pères du structuralisme. Est-ce que le structuralisme lévi-straussien n'est pas précisément la quête de l'universel ?

P.C.: Il faut savoir ce qu'on entend par universel. Il ne s'agit pas d'un catalogue de traits partagés par toutes les sociétés humaines. L'universel pour Claude Lévi-Strauss, c'est la logique qui sous-tend les cultures et les façons de penser des habitants du globe. Il a analysé les mythes provenant de toutes les cultures en y découvrant la même rationalité. L'universalité n'est pas dans les choses, mais dans le rapport entre les éléments qui forment une culture.

swissinfo.ch: Précisément, que reste-t-il aujourd'hui du structuralisme, une théorie adulée puis rejetée par les sciences humaines ?

P.C.: Lévi-Strauss est un personnage d'une envergure considérable. On ne peut pas le réduire au seul structuralisme qui appartient aussi à d'autres, comme le linguiste Roman Jakobson ou le psychanalyste Jacques Lacan, même si Claude Lévi-Strauss en est l'un des théoriciens les plus féconds.

Aujourd'hui, le structuralisme reste un outil formidable qui nous permet de voir les logiques qui sous-tendent les récits mythiques, les règles de parentés et bien d'autres choses.

swissinfo.ch: Claude Lévi-Strauss n'est-il pas un des derniers grands penseurs des Lumières ?

P.C.: Il est très difficile de qualifier Lévi-Strauss d'homme des Lumières, car il était marqué par un désenchantement, un pessimisme profond. Il voyait dans le progrès, non pas la lumière justement, mais une menace.

Ce désenchantement est déjà présent dans Tristes tropiques. Il y décrit comment l'apport du Nord sur le Sud a des contreparties terribles. Selon lui, l'homogénéisation – ce qu'on appelle aujourd'hui la mondialisation – produit des pertes irréparables et continue de menacer les joyaux qui représentent la diversité des sociétés humaines, au nom du progrès.

Aujourd'hui, la pensée écologique est en accord avec une bonne partie de l'œuvre de Lévi-Strauss et y trouve quelques-unes de ses racines.

Frédéric Burnand, Genève, swissinfo.ch


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PASSAGE

Le monde a commencé sans l'homme et il s'achèvera sans lui. Les institutions, les mœurs et les coutumes, que j'aurai passé ma vie à inventorier et à comprendre, sont une efflorescence passagère d'une création par rapport à laquelle elles ne possèdent aucun sens, sinon peut-être celui de permettre à l'humanité d'y jouer son rôle.

Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, 1955


PARMI SES ŒUVRES

1949 Les Structures élémentaires de la parenté

1952 Race et histoire

1955 Tristes tropiques

1962 Anthropologie structurale et La Pensée sauvage

1964 Mythologiques I. Le Cru et le Cuit

1966 Mythologiques II. Du miel aux cendres

1968 Mythologiques III. L'origine des manières de table

1971 Mythologiques IV. L'Homme nu

1983 Le Regard éloigné

1985 La Potière jalouse

1995 Saudades do Brasil