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Art spolié


Collection Gurlitt: un sac de nœuds pour la Suisse


Par Frédéric Burnand, Genève


Femme assise, une huile de Matisse retrouvée dans la collection Gurlitt. (Keystone)

Femme assise, une huile de Matisse retrouvée dans la collection Gurlitt.

(Keystone)

La nouvelle est tombée mercredi après-midi. Le Musée des Beaux-Arts de Berne est le légataire universel de l'inestimable collection d'œuvres d'art de l'octogénaire allemand Cornelius Gurlitt, dont des centaines de toiles volées par les Nazis. Un cadeau embarrassant qui soulève de nombreuses questions juridiques et éthiques.

 «Dans ce qui ne peut être décrit que comme un cadeau empoisonné, Gurlitt, avant de mourir, désigne un musée à Berne comme la nouvelle demeure pour sa vaste collection d'œuvres d’art. En fin de compte, peu importe ce qui arrivera ensuite, Gurlitt aura eu le dernier mot », réagit sur sa page Facebook le Holocaust Art Restitution Project, une initiative créée à Washington en 1997 pour documenter les œuvres d’art pillées par les Nazis.

C’est suite à un banal contrôle lors d’un aller-retour  en Suisse que les douaniers allemands découvrent le très discret Cornelius Gurlitt en 2011 et son trésor de plus de 1400 œuvres d'art moderne (Otto Dix, Picasso, Matisse, Chagall, entre autres) et ancien (Canaletto). Une collection estimée à plus d’un milliard de dollars à l’époque de sa découverte.

Problème: la collection a en bonne partie été acquise par son père, le marchand d’art Hildebrand Gurlitt, pendant la période nazie. Le ministre de la propagande du IIIe Reich, Joseph Goebbels, l’avait chargé de vendre à l'étranger les œuvres d’un art qualifié de dégénéré par la propagande nazie et saisies chez des collectionneurs juifs persécutés.

Dans un autre post, le Holocaust Art Restitution Project enfonce le clou: «Ce pays neutre (la Suisse, ndlr) qui a fait du pied depuis des décennies à toutes sortes de types louches et accueilli dans son humble demeure un nombre incalculable d'objets pillés dans toute l'Europe et ailleurs, est maintenant la nouvelle et fière maison d’un ensemble complexe d'œuvres appartenant à un homme dont le père, Hildebrand, a eu de longues relations avec quelques-uns des meilleurs Suisses. »

Le Kunstmuseum hérite de la collection Gurlitt

Téléjournal de la RTS 07.05.2014

Grosse surprise

De fait, le Musée des beaux-arts de Berne ne cache pas un certain embarras : «La nouvelle est tombée sur nous comme la foudre (dans un ciel serein), car nous n’avions à aucun moment entretenu la moindre relation» avec le collectionneur allemand, a expliqué le musée dans un communiqué cité par Le Temps.

Les Principes de Washington

En 1998, sous la direction des États-Unis, 44 pays ont signé un accord pour promouvoir l'identification et la restitution de l'art spolié par les nazis. Un texte établissant les Principes de Washington.

N'étant pas contraignantes, ces règles ont été largement inefficaces. Quinze ans plus tard, malgré la volonté politique manifestée en Allemagne, en Autriche, en Hollande, en France et dans une moindre mesure au Royaume-Uni, les recherches de provenance ne sont généralement initiées qu’à la suite de demandes de restitution et sont rarement proactives.

L’Espagne, l'Italie, la Hongrie, la Pologne et la Russie continuent de montrer une franche hostilité à toute forme de restitution, bien que ces pays aient signé l’accord.

Et le quotidien de poursuivre: «Surprise et étonnée, l’institution bernoise admet que ce legs pose toute une série de questions épineuses, notamment de nature juridique et éthique. De l’avis d’experts allemands, il est peu probable que l’ensemble de la collection Gurlitt franchisse un jour la frontière helvétique, tant le dossier est complexe.»

Dans un tweet jeudi matin, le musée précise que son conseil de fondation se prononcera dans les prochaines semaines. Une prudence pour le moins justifiée pour le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung : «Avec ce cadeau, l’Etat accepterait une responsabilité éternelle. Ce qui explique que le musée hésite. Car si ce dernier gardait le trésor, on pourrait se demander si ce ne serait pas trop d’honneur fait à la famille Gurlitt.

« Quelle que soit la beauté de ces œuvres, cela reste un héritage détestable, poursuit le quotidien allemand. Car Hildebrand Gurlitt, le père de Cornelius, «a constitué son trésor essentiellement à la faveur du pillage des œuvres d’art effectué par les nazis».

Interrogé par la radio publique francophone (RTS), Léonard Gianadda, père de la fondation du même nom, est d’un tout autre avis. «Pourquoi parler d’un cadeau empoisonné ? Ça reste à prouver. Que ce cadeau pose des problèmes, c’est certain. Mais ça se résout. Que le père du collectionneur ait eu des problèmes, c’est certain. Son fils a été marchand d’art lui-même. Il a acheté des œuvres pendant 50 ans qui ne posent pas de problème », estime le mécène valaisan, qui souligne que pour les œuvres litigieuses, « il y a des commissions et les œuvres seront restituées. »

L’art spolié ou détruit par les nazis

Criminel en tous points, le régime nazi (1933-1945) se livra à un pillage systématique des collections d'art, en Allemagne et dans l’Europe sous son joug. L’objectif principal d’Adolf Hitler était d’alimenter son Führermuseum, un projet prévu dans sa ville natale de Linz, en Autriche.

Après la capitulation du IIIe Reich nazi, les Américains ont retrouvé une partie des œuvres entreposées dans des mines de sels aménagées, non loin de la ville autrichienne, avant de restituer celles dont les propriétaires étaient connus. Une part importante de ces chefs-d’œuvre inventoriés par le régime nazi est toujours manquante.

Adolf Hitler a invoqué une autre raison pour justifier les spoliations massives de l'art sous le IIIe Reich nazi : son combat contre l’art moderne qualifié de dégénéré et la promotion d’un art héroïque.

Sur les 20'000 pièces expropriées, quelques 5000 œuvres ont été détruites par les nazis; 125 ont été vendues aux enchères à Lucerne en 1939; d'autres ont été récupérées par des hauts-dignitaires nazis comme Goebbels ou des collectionneurs à leur service comme Hildebrand Gurlitt, dont plus de 1400 oeuvres d'art ont été retrouvées à Munich.

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Multiples questions juridiques

De fait, l'Office fédéral de la culture (OFC) estime que chaque toile doit faire l'objet d'un examen afin de déterminer si elle a été dérobée par les nazis ou non : «Les directives de la Déclaration de Washington (sur la restitution de l'art volé par les nazis, signée par Berne en 1998, ndlr)  préconisent de trouver des solutions justes et équitables pour les œuvres d'art confisquées par les nazis.»

Selon l'OFC, la Confédération (gouvernement) veillera à ce que l'exécution de l'héritage se déroule conformément aux normes nationales et internationales.

Mais ça n’est pas tout. Le transfert de la collection d'Allemagne en Suisse pourrait tomber en porte-à-faux avec la loi allemande sur la protection contre l'exode du patrimoine culturel. Cette législation prescrit que les œuvres figurant dans le répertoire national ne peuvent être transportées hors du pays sans autorisation officielle.

Les Länder allemands décident quelles pièces méritent d'entrer dans ce registre. Certaines œuvres de la collection Gurlitt pourraient éventuellement être concernées, selon l'expert allemand en droit des successions Anton Steiner, cité par l’agence allemande dpa. Le ministère bavarois de l'art a d'ailleurs déclaré vouloir examiner la signification de la collection pour le patrimoine allemand.

La justice bavaroise, elle, procédera à une autopsie du corps de l'octogénaire. Le Ministère public allemand compte identifier la cause de la mort avec certitude.

C’est pourquoi il est logique que le Musée des Beaux-Arts de Berne laisse pour l’instant ouverte la question de savoir s’il va accepter ce cadeau, note la Neue Zürcher Zeitung: «cette prudence est plus que compréhensible au vu de l’ensemble des questions juridiques et éthiques qui se posent pour chacune de ces œuvres». Pour le quotidien zurichois, on peut même carrément se demander «si un musée pourra un jour se parer des tableaux de la collection Gurlitt».

Un pied de nez à l’Allemagne

Reste à savoir pourquoi Cornelius Gurlitt a choisi le Kunstmuseum de Berne. La façon dont il a été traité par les autorités de son pays aurait «durablement fâché» Gurlitt, selon la Frankfurter Allgemeine Zeitung, ce qui l’aurait décidé à donner ses tableaux «à l’étranger, loin de la patrie allemande».

Le quotidien allemand avance également une autre raison possible pour ce legs: le fait que Gurlitt ait déjà vendu par le passé quelques œuvres par l’intermédiaire du marchand d’art bernois Kornfeld, mécène important du Musée des Beaux-Arts. A Berne toutefois, le directeur du Musée refuse d’attribuer l’encombrant héritage à cette relation.

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