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Basculement au Moyen-Orient Les Européens confinés au rôle de spectateurs en Syrie

Kurdes sur la place des Nations

Manifestation à Genève sur la place des Nations ce jeudi 17 octobre pour dénoncer l’offensive turque au nord-est de la Syrie. Un autre rassemblement en faveur des Kurdes de Syrie est prévu ce samedi au même endroit, soit devant le siège européen des Nations Unies.

(SWI-Frédéric Burnand)

Les Européens n’ont guère les moyens de peser en Syrie après le retrait des troupes américaines de sa frontière avec la Turquie. Le politologue Hasni Abidi souligne également l’erreur stratégique d’avoir lié le sort des Kurdes de Syrie à la lutte contre Daech et la gestion de ses combattants étrangers emprisonnés. Leur statut et leurs droits dans la Syrie à venir s’en trouvent fortement prétérités. Entretien.

La leçon est amère pour les Kurdes de Syrie, comme pour les Européens. À la suite du brusque retrait des troupes américaines au nord-est du pays et à l’offensive de l’armée turque dans cette région, les Occidentaux, dont les Suisses, ont condamné fortement ou à demi-mot Ankara, sans pouvoir aller beaucoup plus loin.

Malgré la trêve de 5 jours décidée par le président turc Recep Tayyip Erdogan sur la base d’un accord passé avec le vice-président américain Mike Pence, c’est une fois de plus la Russie qui tire les marrons du feu. Moscou a su saisir l’opportunité qui s’offrait à elle pour s’imposer encore plus comme la principale, voire l’unique puissance étrangère à même de peser sur l’avenir de la région.

Décryptage avec Hasni AbidiLien externe, directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (CERMAM) à Genève.

swissinfo.ch: Estimez-vous aussi que le retrait des troupes américaine du nord-est de la Syrie est une erreur stratégique majeure du président des Etats-Unis?

Hasni Abidi: Tout dépend de quel côté on se positionne. L’administration Trump reste dans une logique posée au début de son investiture. Le président Trump avait annoncé sa volonté de retirer les troupes américaines du nord-est de la Syrie et plusieurs réunions ont eu lieu à Ankara entre des responsables militaires et politiques turcs et américains. Pour dans un premier temps, assurer la gestion des patrouilles américano-turques dans certaines localités de cette région, puis la gestion du retrait des troupes américaines. On reproche donc au président américain un décision annoncée de longue date.

C’est probablement une erreur stratégique pour la sécurité régionale et les intérêts de certains pays occidentaux. Mais est-ce à l’administration américaine de préserver ces intérêts-là? Le président américain avait annoncé la couleur, alors qu’il ne croit absolument pas à la diplomatie multilatérale, ni au rôle des Etats-Unis comme parrain unique de la sécurité internationale.

Quitte à brusquer la situation?

C’est la nouvelle approche américaine dont les Européens n’arrivent pas à s’accommoder. Ils se sont habitués à confier la gestion des grandes crises, notamment en Syrie, à Washington. Le style du président américain est brutal. Mais le désengagement américain du Moyen-Orient était déjà à l’œuvre sous la présidence Obama.

L’actuel locataire de la Maison-Blanche ne donne pas la priorité à la négociation. Il décide. Et en retirant ses troupes du nord-est de la Turquie, il laisse un vide que les Européens n’ont pas les moyens de combler. De quoi inquiéter les Européens et les alliés de Washington dans la région.

Mais ce vide n’est-il pas déjà comblé par les Russes et sur le terrain par l’armée de Damas?

La stratégie russe brille par sa capacité à utiliser les opportunités fournies par les Américains. D’autant qu’ils sont déjà sur place et qu’ils ont sauvé de la déroute le régime de Bachar el-Assad en 2015. Mais ce n’est pas Moscou qui a poussé Washington à partir. Même si ce retrait faisait partie des objectifs de la Russie. Les Russes préfèrent de loin que les Turcs prennent la place des Américains, d’autant qu’Ankara est déjà un partenaire, notamment dans le processus de paix d’Astana conduit par la Russie. On peut donc parler d’une nouvelle configuration qui s’ouvre au Moyen-Orient, puisque les Russes se débarrassent de tous ceux qui gênent leur grand dessein au Moyen-Orient.

Ce développement est-il aussi favorable à l’Iran?

Pour l’Iran, la situation est plus complexe. Tout éloignement des Etats-Unis ne peut que profiter à l’Iran et à ses agents en Syrie. Mais Téhéran se méfie de tout rapprochement supplémentaire entre les Russes et les Turcs, puisqu’il menace la présence et l’influence de l’Iran en Syrie.

Et les Kurdes de Syrie. Ont-ils été sacrifiés par le président des Etats-Unis?

Les milices kurdes des Unités de protection du peuple (YPG) ont surestimé leur capacité à convaincre les Occidentaux, notamment les Américains, de rester sur place. Fort de leur victoire contre les milices de Daech qui leur ont valu une reconnaissance internationale unanime et un soutien militaire substantiel en armes et en entrainement, ils n’ont pas mener en priorité une politique à long terme  concernant leur avenir après la défaite de Daech. 

Ils se trouvent donc dans une situation difficile. Car le retrait américain est aussi une victoire pour le régime de Damas. Ce qui les place en position de faiblesse pour défendre leur futur statut dans la Syrie de demain. Les Turcs préfèrent naturellement le voisinage d’une armée syrienne capable de tenir les Kurdes de Syrie que de les voir s’installer durablement à la frontière.

Et qu’en est-il du risque de résurgence de Daech?

On en revient à l’erreur stratégique des Occidentaux qui ont lié le sort des Kurdes syriens - avec les Forces démocratiques syriennes (FDS) et les Unités de protection du peuple (YPG) - à la lutte contre Daech et en leur sous-traitant l’emprisonnement des combattants étrangers qui ont rejoint ce groupe terroriste.  Daech est en embuscade. Ses chefs n’ont pas tous disparu. Ils préparent déjà la mutation de l’organisation.

Mais l’essence du problème pour les Kurdes de Syrie, c’est avant tout leur statut et leurs droits dans la Syrie reconquise en quelque sorte par Bachar el-Assad.

La SuisseLien externe, comme les pays européens, ont dénoncé l’offensive turque en Syrie. Sont-ils une fois de plus hors-jeu ou sont-ils en mesure de développer leur propre politique à l’égard de la Syrie?

Dans les faits, ils se sont disqualifiés, car ce qui pèse de façon déterminante sur l’échiquier syrien, se sont les troupes présentes sur le terrain, soit celles de la Turquie, de l’Iran et de la Russie. Leur crainte, elle, est motivée par deux éléments: le sort des djihadistes européens et le rôle de la Turquie dans la question migratoire.

Y a-t-il un risque d’enlisement de l’armée turque en Syrie, si les combats devaient reprendre?

Personne n’ y a intérêt en Europe, parce que la Turquie a signé un accord avec l’UE pour la gestion des flux migratoires. La Turquie est aussi le principal passage des combattants européens de Daech et de leur famille. Il est donc dans l’intérêt des Occidentaux de ne pas rompre totalement leur relation avec la Turquie, ni qu’elle subisse des attentats et des représailles à la suite de son offensive en Syrie. Si la Turquie est un partenaire économique de taille, l’Occident est impatient de tourner la page d’Erdogan.

Contenu externe

tweet amnesty

Bilan humain. Plus de 2300 réfugiés syriens sont arrivé en Irak ces derniers jours. Ils ont mis plusieurs jours sous les bombardements pour arriver à la frontière, selon le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCRLien externe). Dans le nord-est de la Syrie, l'agence onusienne assiste plus de 60'000 personnes déplacées depuis le début de l'offensive turque.

Le Programme alimentaire mondial (PAMLien externe) a lui augmenté son dispositif et distribué de la nourriture à 170'000 personnes dans la zone. Au total, le PAM souhaite pouvoir aider 580'000 civils. Malgré l'annonce du cessez-le-feu, quelques tirs et affrontements étaient encore observés dans la matinée de vendredi autour de Ras al-Aïn, selon un porte-parole du Bureau de l'ONU pour les affaires humanitaires (OCHALien externe).

L'opération turque a tué 72 civils, et 235 combattants des FDS, selon un dernier bilan de l'Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), qui indique également que 187 combattants proturcs ont péri. Environ 300.000 personnes ont été déplacées par les combats, selon l'OSDH. De son coté, la Turquie a fait état de la mort de six soldats turcs en Syrie et de 20 civils tués dans les villes frontalières par des tirs des combattants kurdes syriens.

AFP

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