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Conditions de détention


Ces détenus qui vieillissent et mettent au défi les prisons




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Les experts estiment qu'impliquer dans les études aussi bien les détenus que le personnel des prisons est une manière de respecter l'autonomie des prisonniers.  (Keystone)

Les experts estiment qu'impliquer dans les études aussi bien les détenus que le personnel des prisons est une manière de respecter l'autonomie des prisonniers. 

(Keystone)

Les prisons suisses sont peuplées d’un peu plus de 10% de détenus âgés de plus de 50 ans, et ce nombre devrait augmenter avec le vieillissement de la population. Les établissements carcéraux devront relever le défi de répondre aux besoins de ces détenus âgés.

La prison de Witzwil est aussi la plus grande ferme de Suisse. L’établissement à sécurité minimale, situé en dehors de Berne, la capitale du pays, dispose d’une surface agricole de 612 hectares. Faire le tour du périmètre prend du temps, même pour quelqu’un de jeune et mobile.

En compagnie du responsable de la sécurité Christian Ambühl, je suis entrée dans une grange pleine de machines et de sciure. Ici, difficile de se comprendre avec le bruit des scies. Un homme âgé arrive pour nous saluer. D’emblée, je suppose qu’il s’agit du contremaître, mais il porte des pantalons gris avec des rayures rouges. «Ainsi, en un coup d’œil, vous pouvez différencier les prisonniers, les responsables et les personnes qui font des livraisons», explique Christian Ambühl.

Witzwil peut accueillir 184 prisonniers hommes. Le profil type d’un détenu en Suisse est un homme jeune. Toutefois, il n’y pas que les jeunes qui commettent des crimes. Par exemple, en janvier 2016, une dispute a éclaté dans la buanderie d’un immeuble dans le canton du Tessin. Résultat du conflit: une vieille dame de 76 ans a attaqué au couteau un homme et une femme, de respectivement 76 et 75 ans.

Les prisons sont spécifiquement conçues pour les jeunes. Les détenus âgés fonctionnent toutefois différemment, selon Hans-Rudolf Schwarz, le directeur de la prison de Witzwil. «Ils veulent rester un peu attablés, après avoir mangé. Ils mangent plus lentement», constate-il. Ils sont aussi un peu moins sociaux: «Nous avons remarqué que s’il n’y avait pas d’activités de groupe planifiées, les détenus âgés se retiraient rapidement dans leurs cellules.»

Le vieillissement général de la population est un facteur qui contribue à l’augmentation des prisonniers âgés. La tendance à infliger des peines plus strictes et plus longues est un autre facteur d’explication. Ainsi, le nombre de détenus augmentent, tout comme le nombre de personnes qui vieillissent en prison. 

L’étude des besoins des prisonniers

En 2010, après avoir constaté le manque de données documentant les changements démographiques dans les prisons suisses, une équipe de chercheurs du programme national de recherche a lancé une étude sur le sujet («Agequake in prisons: Reality, policies and practical solutions concerning custody and health care for ageing prisoners in Switzerland»).

Le projet, dirigé par Bernice Elger, professeure d’éthique biomédicale à l’Université de Bâle, a notamment compilé des interviews avec des experts de différents cantons et pays, avec des directeurs de prisons et des employés, mais aussi avec 35 prisonniers. «Ils ont parlé de ce qu’ils avaient vu, des problèmes qu’ils ont identifiés, des solutions qu’ils imaginent», dit-elle.

Selon Bernice Elger, les chercheurs étaient «très positivement surpris par les contributions des directeurs de prison et par leur grand intérêt, parce qu’ils étaient directement confrontés à cette problématique complexe, et que prendre des décisions sans avoir de données est beaucoup plus difficile.»

Différents problèmes ont été étudiés: l’utilisation croissante de services de soins pour les prisonniers âgés, la préservation de leur autonomie, les attitudes des détenus envers la mort, l’accès aux soins palliatifs ou la diminution des capacités physiques des prisonniers dans un environnement carcéral inadapté.

En conclusion, les chercheurs ont estimé qu’il fallait mettre en place des lignes directrices qui reconnaissent les besoins des prisonniers âgés et qui permettent d’y répondre. Ils ont aussi estimé qu’impliquer les prisonniers et le personnel des prisons dans la recherche était une manière de respecter l’autonomie des détenus.

Les conditions de détentions

La plupart des études sur les prisonniers ont été réalisées aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni, des pays qui ont un taux d’incarcération élevé, indique Bernice Elger. «Aux Etats-Unis, ce taux est plus de dix fois supérieur à celui de l’Allemagne, alors que l’Allemagne connaît déjà un taux d’incarcération deux fois supérieur à celui de la Suisse», indique-t-il.

Le nombre de prisonniers âgés explose dans les prisons américaines. Selon un rapport de l’ONG Human Rights Watch, le nombre de détenus âgés de 65 ans et plus a augmenté de 63% aux Etats-Unis, entre 2007 et 2010. «Les conditions d’incarcération en Suisse sont toujours assez bonnes, si on les compare à celles des milieux carcéraux aux Etats-Unis», note Bernice Elger, qui a exercé comme médecin pénitentiaire pendant 15 ans.

Cependant, de nombreuses prisons ne sont pas équipées pour répondre aux besoins des personnes âgées, en terme d’infrastructures tout comme en matière de soins dans le domaine de la gériatrie. C’est le constat de Jörg Pont, un ancien professeur en médecine interne à l’Université médicale de Vienne, en Autriche. Celui qui fut consultant du Conseil de l’Europe en matière de santé dans les prisons estime que les personnes âgées constituent une population carcérale que l’on peut qualifier de «vulnérable». «Beaucoup de vieux prisonniers ont un handicap physique. Ils souffrent par exemple de surdité, de problèmes de vue, de concentration, de mémoire ou de mobilité», énumère-t-il.

Des recherches antérieures sur les prisons ont montré qu’un détenu de 50 ans a la santé d’une personne en liberté qui a 10 ou 15 ans de plus. L’étude du programme national de recherche a confirmé que les prisonniers âgés en Suisse sont en moins bonne santé et utilisent davantage les services de santé. Une évaluation des données médicales de 380 prisonniers de 13 prisons différentes a démontré que les prisonniers de 50 ans et plus souffraient de 4,3 maladies en moyenne, contre 1,6 pour les détenus de moins de 50 ans.

Traitement égal

Les lois internationales et européennes stipulent que les détenus doivent conserver tous leurs droits, sauf leur droit à la liberté. Selon le principe de «l’équivalence des soins», les personnes emprisonnées et celles qui sont libres devraient avoir accès au même niveau de soins. «Si une prison ne peut pas garantir cela, ce n’est pas le bon endroit pour traiter ces personnes», déclare Jörg Pont.

Les détenus âgés ont le droit de s’autodéterminer concernant les soins médicaux qu’ils désirent recevoir. Toutefois, Bernice Elger estime qu’il convient de faire attention à ne pas entraver leur accès à des soins qu’ils désirent obtenir.

Parfois, des exceptions sont admises pour des détenus âgés. En décembre 2015, l’Office fédéral de la justice a extradé l’ancien vice-président de la FIFA Eugenio Figueredo en Uruguay, où il risquait une peine de prison de deux ans, au lieu de l’extrader aux Etats-Unis, où il aurait pu être incarcéré durant 20 ans. La Suisse a indiqué que l’âge avancé d’Eugenio Figueredo et ses problèmes médicaux avaient été pris en considération.

A l’inverse, en février 2016, la Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg a décidé qu’il était autorisé de demander de travailler à des détenus qui ont atteint l’âge de la retraite. De nos jours, «il possible d’être en santé à 72 ans», dit Jörg Pont. «Mais évidemment, l’âge avançant donne lieu à davantage de maladies. Les besoins en matière de soins augmentent, et il y a un moment où les prisons ne pourront plus faire face.»

Vous pouvez contacter l’auteure de cet article via Twitter @JeannieWurz


 

(Traduction de l'anglais: Katy Romy)

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