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Coopération suisse en Roumanie


Dans les villages roms, entre pauvreté et espoir d’intégration


Par Stefania Summermatter, de retour de Roumanie


Des enfants qui ne vont pas à l’école, des familles vivant dans des maisons en ruines avec trois euros par jour, sans eau ni électricité: ainsi se présente la vie quotidienne de milliers de Roms en Roumanie. La Suisse a fait de leur intégration une priorité dans le cadre de sa contribution à l’élargissement en faveur des nouveaux Etats de l’UE. Reportage. 

Un cours de soutien dans une école de la ville de Gradinari.  (Keystone)

Un cours de soutien dans une école de la ville de Gradinari. 

(Keystone)

Dans la petite école de Gradinari, à 200 km à l’ouest de Bucarest, les enfants les plus vulnérables se rendent à l'école également l'après-midi. Un fait rare dans les villages roumains. A l’intérieur des murs colorés et un peu vétustes, ils passent quelques heures accompagnés: ils jouent, suivent des cours de soutien et bénéficient de quelques conseils pour acquérir une meilleure confiance en eux-mêmes. En plus d’un repas chaud, peut-être le seul de la journée.

Il arrive encore que dans les zones rurales de Roumanie, victimes d’une pauvreté désolante pour un pays membre de l’UE, les enfants soient contraints de s’occuper de leurs frères et sœurs plus jeunes ou de travailler dans les champs. Les écoles y sont désertées, l’instruction sous-estimée. Au point que, selon les chiffres de l’Unicef datant de 2013, 12,2% des enfants n’étaient pas inscrits à l’école primaire ou l’avaient quittée, soit deux fois plus qu’en 2009. Les petits roms, les filles en premier lieu, sont ceux qui en paient le prix le plus élevé. 

Un soutien à l’Europe de l’Est

A la demande de Bruxelles, le gouvernement suisse a accepté en 2004 d’accorder une aide d’un milliard de francs au premier élargissement de l’UE à l’Est. Objectif: réduire les disparités sociales et favoriser le développement économique de la Pologne, de la Slovaquie, de la République tchèque, de la Hongrie, de la Lettonie, de la Lituanie, de l’Estonie, de la Slovénie, de Malte et de Chypre.

Combattu par un référendum, le «milliard de cohésion», ainsi qu’il est appelé, a été approuvé par le peuple suisse en 2006. Trois ans après, le Parlement a accordé un nouveau crédit de 257 millions pour la Roumanie et la Bulgarie, auquel se sont ajoutés 45 millions de francs pour la Croatie en décembre 2014. Au total, la Suisse a financé plus de 250 projets, dont 19 en Roumanie.

Dans les salles de classe de Gradinari toutefois, depuis quelques mois, aucun enfant ne manque à l’appel. Les enseignants expliquent qu’ils ont réussi à réduire l’absentéisme grâce à l’accueil extra-scolaire et à d’autres activités éducatives promues par le projet Zefir («Together for empowerment»). Coordonné par différentes ONG – dont Terre des Hommes – Zefir est actif dans une dizaine de villages, et est financé par la Suisse à hauteur de trois millions de francs dans le cadre de la contribution à l’élargissement de l’Union européenne. Au total, la Roumanie a droit à 181 millions de francs pour 28 projets, allant de l’économie au social; certains ont été présentés à la presse lors d’un voyage organisé en mars par le Département fédéral des affaires étrangères. Le soutien aux groupes les plus vulnérables est l’un des axes prioritaires de la Suisse. Et à Gradinari, les besoins sont nombreux.

«Autrefois, nous fabriquions des briques, aujourd’hui nous vivons seulement d’agriculture. Il n’y pas de travail. Les gens sont pauvres et vivotent dans des conditions difficiles. Jusqu’à 15 personnes dorment sous le même toit», indique le maire Mihai Iona. Il y a ici des personnes âgées qui n’ont jamais fait un seul contrôle sanguin, des enfants qui n’ont jamais été enregistrés parce qu’ils sont nés dans la rue ou à l’étranger. La pauvreté touche surtout les Roms, qui constituent près de la moitié des 2300 habitants de Gradinari.

«Au début, il a été difficile de faire comprendre aux familles roms l’importance de l’instruction», explique une enseignante. «La majeure partie des parents n’ont pas fini l’école, et seuls 10% sont en mesure d’aider leurs enfants à faire leurs devoirs». Le maire Mihai Iona, l’un des rares Roms à occuper une telle fonction, a probablement joué un rôle déterminant. «A Gradinari, nous n’avons pas de problèmes ethniques», affirme-t-il avec orgueil. L’intégration n’est toutefois pas encore à l’ordre du jour: sur les 211 enfants inscrits à l’école du village, 180 sont roms. Les familles qui en ont les moyens envoient leurs enfants à Dragasani, la ville la plus proche où, depuis quelque temps déjà, il y a des ordinateurs dans les écoles; et peut-être aussi moins de Roms, insinuent certains.

Apprendre à se connaître pour se comprendre

Bien qu’officiellement interdite par l’Etat, la ségrégation des enfants roms à l’école persiste en Roumanie. Les jeunes, mais pas seulement, souffrent de discrimination et d’un manque de modèles positifs avec lesquels se confronter. Ceux qui ont atteint la réussite sociale, des médecins aux avocats, sont rarement enclins à mettre en avant leurs origines roms. 

Ce n’est pas le cas de Delia Grigore, 43 ans, anthropologue, linguiste et activiste pour les droits de l’homme. Yeux sombres et regard sévère, il nous explique comment, de son point de vue, le seul moyen pour intégrer les enfants roms dans le système scolaire est de promouvoir l’éducation interethnique, qui prend en compte leur culture et leur histoire. «Il faudrait insérer ces éléments dans les manuels scolaires et développer l’enseignement du romani. C’est seulement ainsi que les Roms pourront se sentir comme faisant partie de la société et en reconnaître le système de valeurs, qui ne correspond pas forcément au leur».

Lucian Cherata, professeur de romani et médiateur, est lui aussi convaincu que de nombreux problèmes de cohabitation dérivent d’une ignorance réciproque de la culture et du mode de vie de l’autre. Comme dans cette école de campagne où, un jour avant Pâques, tous les enfants sont restés à la maison parce que l’enseignante avait apporté un lapin en classe. «Dans la culture rom, le lapin annonce l’arrivée d’une catastrophe», explique Lucian Cherata. De petits malentendus certes, mais qui dans certaines circonstances peuvent se transformer en vrais conflits.

Vivre avec 3,3 euros par jour

Avec une population estimée entre 1,5 et 2 millions d’habitants, la Roumanie est le pays de l’UE comptant la plus forte présence de Roms sur son territoire. La moitié d’entre eux vivent avec moins de 3,3 euros par jour, selon une étude de la Banque mondiale.

La maison de Jonela sera restaurée grâce à la contribution de la Suisse.  (Keystone)

La maison de Jonela sera restaurée grâce à la contribution de la Suisse. 

(Keystone)

A Vizuresti, un village rom situé à 40 km au nord de Bucarest, Jonela habite une petite bicoque en ruines, sans eau potable ni chauffage. Sur le toit, des bâches en plastique; sur le sol, des matelas. Elle a 38 ans, onze enfants, et quelques dents en moins. Alors que les voisins observent avec curiosité cette visite peu commune, Jonela nous explique que sa maison retrouvera peut-être un nouvel éclat; car sa rénovation a été déclarée prioritaire dans le cadre du projet «At home in your community», géré par différentes ONG et financé par la Suisse à hauteur de 165’000 francs. Son objectif est d’améliorer les conditions de vie de la communauté, mais surtout de la renforcer afin qu’elle prenne en main son propre destin.

Une tâche qui a été confiée à Magda, huit enfants et un charisme mêlé à de la timidité. Avec son aide et celui de son amie Gina – «nous sommes comme le lait et le café», dit-elle – la communauté a établi une liste de tout ce qui n’allait pas et, en unissant les forces, a réussi à faire pression sur les autorités. Bien sûr, on était en période électorale et les politiciens étaient à la recherche de voix, mais quelques pas en avant ont tout de même été accomplis. Le pont a été réparé, une maison de la culture et une place de jeux ont été créés, et le centre sanitaire sera développé. Pour éviter que d’autres femmes, comme Magda, doivent accoucher seules parce qu’aucun médecin n’a voulu la recevoir.

Un défi à relever, mais comment?

L’intégration des Roms n’est pas seulement une épine dans le pied de la Roumanie, mais aussi et surtout une opportunité sociale et économique. Avec 37% de Roms âgés de moins de 15 ans, cette communauté représente le futur pour un pays confronté à une société vieillissante. Selon l’évaluation de la Banque mondiale, garantir aux Roms les mêmes opportunités professionnelles apporterait à l’économie nationale une plus-value estimée entre 887 millions et 2,9 milliards d’euros par année.

Le gouvernement roumain semble vouloir s’engager dans ce sens. Début janvier, il a adopté une stratégie à l’horizon 2020 visant l’insertion des Roms, dont les coûts s’élèvent à quelque 100 millions d’euros. Reste à voir comment ces fonds seront utilisés dans un pays en proie à la corruption.

L’UE a de son côté déjà affecté plusieurs milliards à l’intégration des Roms dans les pays membres, dont la Roumanie. Toutefois, seule une toute petite partie a été versée. En cause, la bureaucratie excessive, les temps d’action longs et la nécessité pour les promoteurs de préfinancer les projets sans savoir s’ils seront ensuite acceptés. La Suisse fait quant à elle figure de bon élève et sa contribution semble être particulièrement appréciée des organisations non gouvernementales locales.

Les initiatives ne manquent donc pas, mais les progrès sont encore peu tangibles, selon Angela Matti, de l’Association pour les peuples menacés, sise à Berne. Le problème principal, à ses yeux, est le fait que la communauté rom n’est pas représentée directement dans l’organisation des projets, souvent confiée à des tiers. Un point faible qui, pour elle, touche aussi directement les projets suisses.

Mais la communauté rom a également sa part de responsabilité. Divisée en une multitude d’associations, elle peine à s’exprimer d’une seule voix. En outre, tous les Roms ne voient pas d’un bon œil le développement de programmes spécifiques. «Les Roms sont une communauté hétérogène et mettre l’accent uniquement sur les problèmes favorise le processus de stigmatisation. De plus, ce ne sont pas les seuls qui se trouvent en difficulté: il y a aussi des Roumains qui arrivent à peine à joindre les deux bouts et le fait d’aider davantage les Roms crée des rancœurs», affirme Marian Ursan, responsable d’un projet visant à soutenir les toxicodépendants dans le quartier le plus pauvre de Bucarest, et financé lui aussi en partie par la Suisse.

A la différence de l’UE, la Confédération a précisément privilégé cette approche: soutenir les populations les plus vulnérables sans se focaliser de manière particulière sur les Roms. Une façon d’éviter une guerre entre malchanceux, dans un pays où 20% des habitants vivent en-dessous du seuil de pauvreté.


(Traduction de l'italien: Barbara Knopf), swissinfo.ch

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