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Crise entre l’Iran et l’Arabie saoudite


«C’est toute la région qui est en proie à une guerre civile»


Par Daniele Mariani



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L'exécution du religieux chiite Nimr al-Nimr par les autorités saoudiennes a provoqué de vives réactions, en Iran, mais aussi dans les autres zones chiites, comme ici à Najaf, en Irak. (Keystone)

L'exécution du religieux chiite Nimr al-Nimr par les autorités saoudiennes a provoqué de vives réactions, en Iran, mais aussi dans les autres zones chiites, comme ici à Najaf, en Irak.

(Keystone)

La guerre plus ou moins froide déclenchée entre l’Iran et l’Arabie saoudite ne devrait pas dégénérer en conflit ouvert. En effet, les deux pays ont déjà beaucoup d’occasions de s’affronter par le biais d’intermédiaires, analyse Giacomo Luciani, professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) de Genève. Interview.

Expert de l’économie de l’énergie et ancien directeur de la Gulf Research Center Foundation de Genève, Giacomo  Luciani rejette par ailleurs l’idée que Ryad jette de l’huile sur le feu pour faire monter le prix du pétrole. «L’Arabie saoudite pourrait le faire simplement en acceptant de réduire la production», déclare-t-il dans un entretien accordé à swissinfo.ch.

swissinfo.ch: L’Arabie saoudite est le berceau du sunnisme et l’Iran celui du chiisme. La clef de lecture de la crise apparue entre Ryad et Téhéran est-elle reliée principalement à cet antagonisme religieux séculaire?

Né en 1948 à Rome, Giacomo Luciani a étudié aux universités de Rome, Yale et Harvard. Il s’est spécialisé dans l’économie de l’énergie et dans l’économie politique du Moyen-Orient.

Il est professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève depuis 2008. Il enseigne aussi à l’Université de Princeton et à l’Institut d’études politiques de Paris. Il a notamment travaillé en Arabie saoudite durant sa carrière. 

Giacomo Luciani: C’est seulement l’un des aspects du problème, mais il y en a bien d’autres. Des rivalités pour l’hégémonie dans la région ont toujours existé. Il y avait déjà des dynamiques entre l’Iran et l’Arabie saoudite lorsque le shah était au pouvoir à Téhéran. Il y avait aussi une rivalité entre l’Egypte et l’Arabie saoudite du temps du président Nasser.

La situation est très complexe et il ne faut pas regarder ces Etats comme s’ils étaient totalement autonomes. Contrairement à ce qui se passe en Europe, où les politiques internes des pays sont relativement indépendantes les unes des autres, dans cette zone, la politique régionale devient immédiatement aussi de la politique interne. Les frontières nationales ne coïncident pas avec celles des réalités politiques.

C’est toute la région qui est en proie à une guerre civile. Dans certains pays, cette guerre est chaude; dans d’autres, elle ne l’est pas ou pas encore. C’est une lutte entre divers extrémismes religieux et entre quelques rares franges laïques.

swissinfo.ch: Pourquoi l’Arabie saoudite a-t-elle décidé justement maintenant d’exécuter 47 personnes, dont le religieux chiite Nimr al-Nimr?

G. L. : Je ne comprends pas pourquoi le gouvernement saoudien a pris cette initiative. Parmi les extrémistes condamnés, 43 étaient sunnites et 4 chiites. L’une des thèses est que l’on a jugé al-Nimr parce qu’il était nécessaire de contrebalancer le grand nombre d’exécutions de sunnites.

En tout cas, on peut interpréter ça comme un signe de faiblesse de la part du régime saoudien. Cela me surprend, car je ne crois pas qu’il soit plus faible ou plus menacé qu’il y a quelques années ou quelques décennies. L’Arabie saoudite a toujours été confrontée à des défis liés au terrorisme. Mais dernièrement, le problème ne s’est pas accentué. Il y a eu des épisodes de terrorisme bien plus significatifs par le passé.

swissinfo.ch: Le nouveau roi Salman a repris les rênes du pays en janvier 2015. Son fils Mohammed a été nommé ministre de la Défense et a promu une politique étrangère plus agressive. La politique interne pourrait-elle expliquer la situation?

G. L. : C’est possible, mais nous sommes là dans le domaine des spéculations. Il faudrait des informations de l’intérieur, que nous n’avons pas. Ce qui est certain, c’est qu’il a y une situation nouvelle à la tête de l’Etat et que le pouvoir n’est pas encore consolidé.

swissinfo.ch: Peu avant la fin de l’année, l’Arabie saoudite a annoncé un déficit record de 98 milliards de dollars pour 2015 et des prévisions budgétaires très pessimistes pour 2016. Est-ce préoccupant pour Ryad? Dans quelle mesure ces difficultés financières ont-elles joué un rôle dans la crise?

G. L. : Depuis l’été 2014, le prix du pétrole s’est écroulé de 70% [il se négocie aujourd’hui à moins de 40 dollars le baril]. Mais cette chute est intervenue après une décennie de prix très élevés au cours de laquelle l’Arabie saoudite et les autres pays producteurs ont eu la possibilité d’accumuler des réserves financières significatives.

En mars 2015, le gouvernement suisse a introduit des restrictions pour l’exportation de matériel de guerre vers les pays impliqués dans le conflit au Yémen, dont l’Arabie saoudite. La loi sur le matériel de guerre prévoit en effet l’interdiction d’exporter des armes si le pays de destination est impliqué dans un conflit interne ou international. 

Une interdiction cependant assez relative, comme on a pu le lire récemment dans la presse suisse. Selon des informations du quotidien alémanique Tages-Anzeiger, en 2015, les entreprises suisses ont exporté des munitions et des pièces de rechange vers l’Arabie saoudite pour une valeur de 5,5 milliards de francs.

Par ailleurs, du matériel militaire spécial (comme des avions d’entraînement) a été vendu pour une somme de 550 millions de francs. Mais il ne s’agit pas dans ce cas d’armes à proprement parler.

Les contrats approuvés avant l’introduction du moratoire ne sont pas concernés par la mesure, a indiqué de Secrétariat d’Etat à l’économie.

Certes, l’Arabie saoudite a enregistré un déficit en 2015, mais il y a quelques mois encore, elle n’avait aucune dette et une réserve financière de l’ordre de 700 milliards de dollars. En 2015, les dépenses n’ont pas été réduites, mais une réduction est prévue cette année. Mais le déficit peut être tranquillement couvert par les réserves, avec des emprunts ou de nouvelles coupes dans les dépenses. Il existe une large marge de manœuvre et ce n’est pas la situation actuelle qui a provoqué la crise de ces derniers jours.

Paradoxalement, c’est plutôt la décennie de prix élevés qui a créé des problèmes à l’échelle régionale. Durant cette période, les disparités entre les pays se sont accentuées. Elles sont l’une des causes principales du ressentiment qui a allumé la mèche du Printemps arabe et des guerres civiles en cours. Il y a une insatisfaction profonde parmi des populations qui se reconnaissent certes comme égyptiennes, syriennes ou jordaniennes, mais qui sont dans le même temps arabes et qui ne comprennent pas comment il peut y avoir d’aussi grandes disparités par rapport aux pays du Golfe.

swissinfo.ch: Certains commentateurs ont avancé l’hypothèse que Ryad jette de l’huile sur le feu pour chercher à faire monter le prix du pétrole. Est-ce une analyse plausible?

G. L. : Franchement, non. L’Arabie saoudite pourrait faire monter le prix du pétrole simplement en acceptant de réduire la production. C’est une chose qu’elle ne veut pas faire, car elle ne veut pas céder des parts de marché à l’Iran, à l’Irak, à la Russie et, naturellement aussi, au pétrole se schiste des Etats-Unis.

swissinfo.ch: Avec l’accord sur le nucléaire, l’Iran est en train de redevenir un partenaire fréquentable pour l’Occident. En provoquant l’Iran, l’Arabie saoudite n’aurait-elle pas voulu lancer un message aux Etats-Unis en leur disant en substance «choisissez entre nous et eux»?

G. L. : C’est ce que l’Arabie saoudite dit depuis longtemps. Elle dénonce le comportement iranien. J’ai l’impression qu’il y a beaucoup d’enthousiasme autour de cet accord, mais l’Iran continue d’être une réalité très complexe, une sorte de Janus aux deux visages. Il y a des forces qui cherchent un arrangement avec l’Occident, qui voudraient aller dans une direction différente que jusqu’à présent. Mais dans le même temps, les forces des conservateurs, des purs et durs, sont encore bien présentes. Il faut rester très attentif.

swissinfo.ch: Jusqu’à présent, l’Iran et l’Arabie saoudite se sont affrontés plus ou moins indirectement. Au Yémen, l’Iran soutient les milices chiites Houthi, alors que l’Arabie saoudite est intervenue directement. En Syrie, Téhéran appuie le président Assad, alors que Ryad est tout sauf favorable à ce régime. Cette guerre plus ou moins froide peut-elle se transformer en un vrai conflit ouvert entre les deux pays?

G. L. : C’est possible, bien que je pense que ce soit peu probable, étant donné qu’il existe tant d’occasions de se faire la guerre par le biais d’intermédiaires. Il y a en cours dans la région une guerre civile qui se joue sur différents théâtres d’opération, en Irak, en Syrie, au Yémen, en Egypte…

Il est toujours difficile de comprendre qui a commencé et qui a répondu. Il est aussi possible que l’aile conservatrice iranienne – qui a tenté désespérément et sans succès de bloquer l’accord sur le nucléaire – ait eu recours aux services secrets pour menacer de plus près le régime saoudien et que ce dernier ait répondu par des exécutions.

Il ne faut pas oublier que des élections sont au programme en Iran. Aux Etats-Unis également, les présidentielles s’approchent et il n’y a aucun doute que des messages arriveront du Moyen-Orient pour influencer le résultat. 


(Traduction de l'italien: Olivier Pauchard)

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