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«L’Abri» de Fernand Melgar


Ces sans-abri venus d'Europe


Par Stefania Summermatter, Locarno


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En Suisse, toutes les nuits, des centaines de personnes doivent dormir à la belle étoile. Ce sont pour la plupart des ressortissants européens ou des personnes au bénéfice d'un visa Schengen. Dans son dernier documentaire, «L'Abri», présenté en première mondiale au Festival du film de Locarno, Fernand Melgar nous emmène dans la réalité quotidienne des sans-abri qui errent dans les rues de Lausanne.

"L'Abri", le nouveau documentaire de Fernand Melgar.  (pardo.ch)

"L'Abri", le nouveau documentaire de Fernand Melgar. 

(pardo.ch)

Une barrière en fer sépare ceux qui sont à l'intérieur de ceux qui restent dehors. Peu avant 22 heures, durant les mois les plus froids, le refuge de la protection civile de Lausanne ouvre ses portes. Cinq francs pour un lit, une douche et un repas chaud dans un abri. Chaque soir, une centaine de personnes font la queue.

L'Abri n'a pas assez de place pour tout le monde. Il dispose de 107 lits mais seules 50 personnes y sont admises pour des raisons de sécurité. Une dizaine de plus quand le thermomètre descend au-dessous de zéro. Les gens  jouent des coudes devant le portail, se désespèrent, s'agitent. Le refuge devient un lieu de triage. «Selon quels critères les sélectionnez-vous?», demande un policier appelé en renfort. Les vieillards, les femmes et les enfants ont la priorité; viennent ensuite ceux qui sont domiciliés en ville et qui ont un travail. «Ce soir, nous avons déjà beaucoup de Roms, prend deux Africains», s’exclame un des gardiens. Et son collègue de rétorquer: «Mais je suis qui, moi, pour choisir?» 

Six mois durant, jour après jour, le metteur en scène suisse Fernand Melgar a observé la lutte quotidienne des migrants pour un toit et un peu de dignité. Accompagné par Elise Shubs, preneuse de son, il a filmé des deux côtés de la barrière et a recueilli les propos des sans-abri et des gardiens du centre d’accueil de Lausanne, la ville où il vit.

Un travail mais pas de toit

Les hôtes du refuge sont en grande partie issus d'Europe du sud et de l'est. Il s'agit de migrants espagnols, portugais et italiens, de familles Roms souvent accompagnées de leurs enfants mais aussi de jeunes Africains et Latino-Américains qui, après avoir décroché un visa Schengen en Espagne ou en Italie, ont été les premiers à subir les conséquences de la crise. 

Tandis que quelques-uns d'entre eux sont encore en quête d'un emploi, d'autres l'ont déjà trouvé mais ne gagnent pas suffisamment pour payer un loyer. A Lausanne comme dans d'autres villes suisses, les appartements libres sont de plus en plus rares et souvent hors de prix alors que les salaires, eux, ne sont pas toujours corrects.

La caméra de Fernand Melgar s'éloigne parfois du centre d’hébergement pour suivre quelques protagonistes. Ainsi Cesar et Rosa, émigrés d'Espagne, qui après avoir tout perdu voudraient travailler dans une station de ski. Ils passent leurs journées dans une bibliothèque pour se protéger du froid et avoir un accès gratuit à Internet. Ils ne sont pas les seuls. Amadou, un jeune Africain au bénéfice d'un permis Schengen, est assis quelques tables plus loin. Lui aussi est hébergé à L'Abri. Et il y a aussi cette famille Rom, composée de deux parents et de deux fillettes, qui ont passé la nuit en voiture avant de mendier pendant quelques heures. Pour un maigre butin de 2,90 francs.

Ceux qui passent la nuit dehors se recroquevillent sur un banc, trouvent refuge dans un parc, une gare, une barque abandonnée ou dans une voiture pour qui en possède une. Loin des regards et l'oreille toujours à l’affut. S'ils sont attrapés par la police, ils risquent une amende pouvant aller jusqu'à 200 francs. Le règlement municipal interdit de camper, avec ou sans tente. 

Un problème suisse....

Le nombre de sans-abri n'est pas officiellement recensé en Suisse mais à en croire le dernier rapport de Caritas, plusieurs régions – comme celles de Bâle et de Zurich – enregistrent une hausse.

Droit au logement

Le droit au logement n'est pas inscrit explicitement dans la Constitution fédérale. L'article 41e stipule: «La Confédération et les cantons oeuvrent afin que tout un chacun puisse trouver pour soi-même et pour sa famille une habitation décente à des conditions acceptables.» Contrairement à d'autres droits fondamentaux comme la liberté d'expression, le droit au logement ne peut pas être invoqué devant les tribunaux en cas de violation présumée. 

A Genève, on estime à un millier le nombre de personnes sans domicile fixe: «Les structures ne suffisent pas et garantissent uniquement une aide d'urgence, souvent limitée à quelques semaines», explique Camille Kunz, responsable de la communication de Caritas Genève, qui a lancé l'alarme à plus d'une reprise. «Il faudrait un accompagnement à long terme. Chaque jour passé dans la rue représente un pas de plus vers la précarité dont il est difficile de sortir».

Le droit au logement est inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l'homme. Sans l'évoquer de manière explicite, la Constitution suisse prévoit un engagement de la part des autorités fédérales et cantonales afin que quiconque puisse avoir accès à un toit. Dès lors, pourquoi ne pas ouvrir un autre centre de la protection civile, se demandent les surveillants filmés dans le documentaire, au lieu de laisser les gens dormir dans la rue?

Présent à Locarno pour la projection en première mondiale de «L'Abri», le conseiller municipal socialiste Oscar Tosato – en charge du dossier – a souligné que la ville de Lausanne pratique une politique très ouverte mais ne peut pas tout faire seule. «Nous sommes conscients de la pénurie de logements à prix modérés et nous avons ainsi prévu de construire de nouveaux immeubles sociaux. Une partie de la population s'y oppose toutefois et nous devons en tenir compte. Mettre à disposition d'autres places pour les sans-abri ne représente pas une solution à long terme: cela coûte à la communauté et risque d'attirer d'autres migrants et de créer ainsi un mode de vie parallèle.»

…qui devient européen

Frein suisse à l'immigration

Le 9 février 2014, le peuple suisse a accepté par 50,3% des voix, l'initiative populaire «Contre l'immigration de masse» lancée par l'Union démocratique du Centre (UDC / droite conservatrice) . Le texte prévoit l'introduction de contingents, de plafonds et la mise en place de la préférence nationale d'ici trois ans. En raison de l'incompatibilité de ces mesures avec la libre circulation des personnes, le gouvernement suisse a demandé à l'UE la renégociation de l'accord. Bruxelles a rejeté cette requête au mois de juillet. 

Fils d'immigrants espagnols, Fernand Melgar a passé son enfance dans l’illégalité. A ceux qui lui demandent quelles solutions il prône, il répète qu'il est seulement un «témoin» et que son cinéma « se veut une fenêtre» sur une réalité cachée. Le film ne montre pas «des bons ou des méchants mais seulement des êtres humains qui essayent de cohabiter», souligne-t-il.

«J'ai essayé d'expliquer comment, pour respecter un règlement communal voulu par les autorités, on en arrive à faire des choix inimaginables, sans l'intention de nuire. Nous-mêmes pourrions être les surveillants», explique le réalisateur. 

A ses yeux, cette barrière qui sépare le lit de la rue doit être comprise au sens large. Comme celle de la frontière qui sépare la Suisse du reste de l'Europe, un peu plus hermétique après la votation du 9 février sur l’immigration.

C'est l'été désormais et l'Abri a fermé ses portes depuis quelques mois. Il ne rouvrira pas avant l'arrivée du froid et, pendant ce temps, les sans-abri sont toujours plus nombreux à dormir à la belle étoile.

Fernand Melgar

Fernand Melgar naît en 1961 au Maroc dans une famille de syndicalistes espagnols exilés durant le franquisme. A l'âge de deux ans, ses parents l'emmènent clandestinement avec eux en Suisse où ils travaillent comme saisonniers. En 1980, il fonde à Lausanne le Cabaret Orwell, berceau de la musique underground de Suisse romande et, trois ans plus tard, il débute dans le cinéma. Ses documentaires sur l'accueil et l'expulsion des requérants d'asile – «La Forteresse» (2008) et «Vol Spécial» (2012) – ont obtenu de nombreux prix et suscité de vifs débats politiques. «L’Abri» est candidat au Léopard d'or du Festival international du film de Locarno.


(Traduction de l'italien: Gemma d'Urso), swissinfo.ch

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