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L’apprentissage du monde Quand des étudiants suisses et khmers fabriquent des films à Phnom Penh

, Phnom Penh


Le groupe de Doeun (à la perche son), Laura et Iris filment une performance de l'artiste Leang Seckon sur le site de ce qui fut un lac au coeur de la capitale Phnom Penh. Le lac a été remblayé et des milliers de familles expulsées. Leang Seckon, auquel les jeunes consacrent un portrait a vécu de longues années en bordure de ces eaux. Il y revient pour la première fois depuis son départ. 

Le groupe de Doeun (à la perche son), Laura et Iris filment une performance de l'artiste Leang Seckon sur le site de ce qui fut un lac au coeur de la capitale Phnom Penh. Le lac a été remblayé et des milliers de familles expulsées. Leang Seckon, auquel les jeunes consacrent un portrait a vécu de longues années en bordure de ces eaux. Il y revient pour la première fois depuis son départ. 

(Anne -Laure Porée)

Encadrés par deux documentaristes chevronnés, le Suisse Fernand Melgar et le Cambodgien Rithy Panh, une vingtaine d’apprentis cinéastes formés en Suisse et au Cambodge se frottent ensemble aux réalités sociales d’une capitale en pleine mutation, Phnom Penh. Une expérience inédite.

L’ambiance est fébrile au centre Bophana. Voilà un mois que 16 jeunes inscrits en 2e année de cinéma à la Haute école d’architecture et de design de Genève (HEAD) travaillent avec de jeunes Cambodgiens formés par le réalisateur Rithy Panh. Ensemble, ils ont plongé dans les noirceurs de l’histoire récente cambodgienne et dans les méandres d’une capitale qui se transforme pour le meilleur et pour le pire, laissant en marge de son développement une frange importante de la population: ceux qui vivent avec moins de 1 dollar (environ 1CHF) par jour.

L’engagement suisse dans la formation

Pour la HEADLien externe comme pour le centre BophanaLien externe, ce travail de formation en commun est une première. Jusqu’ici, à l’initiative de Jean Perret, directeur du département cinéma de la HEAD, les étudiants avaient expérimenté un «grand voyage» par an, c’est-à-dire un travail à l’étranger, aux côtés d’un cinéaste qui les accueillait et leur ouvrait les portes de son univers, hors des sentiers battus. Cette année, l’échange s’est surtout construit entre des jeunes d’une même génération (20-30 ans). Les Cambodgiens ont été formés l’année dernière par Rithy Panh grâce au soutien financier de la coopération suisse (DDC) et de la Radio Télévision Suisse (RTS). 

Fin de l'infobox

Ce fut même le sujet de One DollarLien externe, une série de courts documentaires initiés par le centre Bophana, dont quelques épisodes ont été réalisés par les Cambodgiens participant à cette formation avec les Suisses.

Ce soir du 27 novembre, les étudiants présentent en public huit de leurs courts-métrages. Ils sont tendus, anxieux de savoir ce que leurs personnages, invités pour l’occasion, penseront du film. Timide, le vendeur de glace se serre contre sa femme pendant la projection. Ensemble, ils rient de se voir à l’écran. La grand-mère qui habite dans un cimetière est venue elle aussi, avec ses petits-enfants. Quant à l’ado qui passe ses journées à jouer sur son téléphone et sa tablette et qui réclame de l’argent à sa mère pour se teindre les cheveux, il se réjouit du portrait que Phally, Adrien et Noémie ont fait de lui.

La confrontation des approches

Les films (inachevés) révèlent aussi l’histoire d’une rencontre entre apprentis cinéastes. Ils portent les traces discrètes d’un processus compliqué, chaotique, douloureux même parfois, pour cheminer ensemble. Au début de la formation, les jeunes se montrent quelques-uns de leurs films. Les Cambodgiens n’en reviennent pas. «Les Suisses font un plan fixe, ça dure plusieurs minutes, et ils appellent ça un film», commentent, dépités, plusieurs d’entre eux.

Ils ont l’impression que leurs comparses n’approfondissent pas assez. Eux qui appliquent des règles de tournage strictes trouvent que leurs collègues ont beaucoup de liberté dans leur manière de filmer. Souvent ils s’interrogent sur le sens. Parfois ils sont étonnés par la créativité. «Les Cambodgiens ont été déconcertés par l’approche artistique des Suisses», analyse le réalisateur Fernand Melgar, qui encadre la troupe avec bienveillance. Pendant un mois et jusqu’au bout, jusqu’aux génériques des films, les uns et les autres confronteront ainsi leurs apprentissages et leurs certitudes.

«Les Suisses font un plan fixe, ça dure plusieurs minutes, et ils appellent ça un film»

Fin de la citation

C’est frappant: les questions techniques se posaient également pour l’approche cinématographique et le travail d’équipe. Et ce, en provoquant des désaccords (voire des conflits), des négociations mais surtout du dialogue. Car, au final, il leur fallait s’accorder sur l’histoire et la manière de la raconter. Les films les plus aboutis sont indéniablement ceux des équipes qui ont surmonté leurs difficultés.

Début novembre, pour les jeunes qui débarquent de Suisse, les défis sont nombreux. Ils ne comprennent pas la langue, ils ne connaissent pas le pays, et d’emblée, Fernand Melgar les plonge dans une semaine d’exploration de Phnom Penh. La visite fut intense, violente et passionnante à la fois. Des rencontres et visites sont organisées dans des lieux emblématiques (le musée du génocide de Toul Sleng, le stade olympique), avec les meilleurs connaisseurs de la société cambodgienne et avec ceux qui la questionnent (par exemple les artistes Leang SeckonLien externe ou Mak Remissa).

Déboussoler pour éveiller les consciences

En quelques jours, ils découvrent le génocide commis par les Khmers rouges entre 1975 et 1979, la pauvreté criante des bidonvilles, les mirages de l’île au diamant, la dure réalité du monde ouvrier. Selon Fernand Melgar, le choc était nécessaire afin d’inoculer une prise de conscience sociale, de réveiller l’indignation. «Aujourd’hui, le cinéma est déconnecté de la réalité sociale», estime-t-il.

Il fallait donc que les étudiants soient bousculés, qu’ils perdent leurs repères. «Certains ne l’ont pas supporté. Certains ont détourné le regard. Je ne mesurais pas à quel point la conscience sociale n’est pas innée», concède le réalisateur à mi-parcours de la formation.

Deux outils sont mis à disposition des étudiants pour les aider à reprendre pied: une caméra et une perche pour le son. Leur contrainte: expérimenter le cinéma direct, filmer le réel, ne pas céder au pittoresque et… boucler un court-métrage avant la fin du mois en équipe mixte khméro-helvétique. «Le cinéma, c’est notre bouclier et notre arme en même temps, notre légitimité et notre raison d’être ici», explique Noémie avec le recul.

«C’est l’humain le plus important»

Initiée sur le terrain du cinéma, cette formation a largement dépassé le cadre de l’expérience cinématographique. «J’aurais aimé connaître le miracle de la narration en images mais je crois que j’ai appris davantage sur le travail d’équipe», confie Sarah. «Au début, je planifiais tout, j’écrivais tout parce que je me sentais en insécurité. Mais les Cambodgiens travaillent différemment. C’est très intéressant. Eux, ils y vont et ils voient ce qui se passe. Je me suis mise en retrait, je les ai laissés faire.»

«L’expérience du tournage est plus forte que le film. C’est l’humain le plus important»

Fin de la citation

Alex et Julie disent avoir tout appris de Dana, 32 ans, petit bout de femme volontaire qui a préféré le documentaire aux spots publicitaires. Ils l’ont assaillie de questions pour ne pas tomber dans le piège du misérabilisme, du bien-pensant, tout en étant respectueux de leurs interlocuteurs. «Ce film, nous l’avons fait à trois, insiste Julie. Nous avons des techniques différentes mais nous partageons les mêmes idées. L’expérience du tournage est plus forte que le film. C’est l’humain le plus important.»

«Nous, les Cambodgiens, on se concentre sur les questions sociales et politiques, explique Dana. Eux, ils s’en fichent. Je comprends pourquoi. C’est parce que la Suisse est un pays propre. Mais ils ont proposé autre chose, ils ont proposé de travailler sur les rêves des Cambodgiens. Cela m’a plu.» De ces préoccupations décalées est né un diptyque sur le quotidien et les aspirations d’une ouvrière et d’un forain.

L’expérience, réussie, pourrait se renouveler avec un voyage inverse, celui des Cambodgiens en Suisse. «C’était un tourbillon!» confie Adrien, ébouriffé par l’intensité de ce mois de formation. «Le retour à Genève va être irréel. C’était un voyage à travers le temps, un voyage dans un autre monde. C’était un rêve.»  

Le rôle central du cinéma

Le réalisateur Rithy Panh espère que les échanges entre jeunes formés en Suisse et au Cambodge aiguiseront les points de vue. «Le cinéma apprend à regarder le monde. Tous ces jeunes ne seront peut-être pas réalisateurs mais, par cette démarche cinématographique, ils auront le souci des autres. C’est ça qu’il faut créer. Aujourd’hui, tout le monde filme avec des téléphones, tout le monde produit des images. Nous sommes dans un flux permanent où la sensibilité est noyée, où les images s’effacent. Il faut un regard pour créer une poche de respiration, de résistance au flux.»

Convaincu que les formations doivent être repensées afin que la pratique du cinéma soit plus démocratique, Rithy Panh prône un cinéma «plus présent dans les écoles, les institutions, pour être plus présent dans les esprits.» Depuis cinq ans qu’il a intégré la HEAD, Jean Perret développe des projets dans cette idée de faire pénétrer le cinéma dans la cité, dans les espaces publics. Il a initié des collaborations avec des musées, des rencontres publiques, la mise en réseau de lieux de formation, l’association avec des festivals: «Nous vivons dans un monde inquiet mais nous défendons l’idée que le cinéma peut enchanter le monde.» 

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