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Théâtre


Milo Rau, l’homme de toutes les audaces


Par Ghania Adamo


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La pièce de Milo Rau se base sur des récits de vie. (Marc Stephan/IIPM)

La pièce de Milo Rau se base sur des récits de vie.

(Marc Stephan/IIPM)

Il n’est pas reporter de guerre, mais n’hésite pas à courir les zones de conflits. Dans «Empire», sa dernière création, le metteur en scène bernois aborde la question de la guerre et se demande «si l’exil est une fatalité». 

International Institute of Political Murder (Institut international du crime politique). Avec un nom pareil, qui résonne comme celui d’une section de la CIA, on ne risque pas de passer inaperçu. C’est le nom que Milo Rau (39 ans) a donné à sa maison de production fondée en 2007, entre la Suisse et l’Allemagne. «Au départ, je voulais créer avec des scientifiques internationaux un institut qui s’intéresse aux attentats. Je l’ai fait, mais sans les scientifiques», confie-t-il, non sans humour. 

Infos pratiques

«Empire», Théâtre de Vidy-Lausanne, du 5 au 8 octobre.

Un Forum, «Migrations et tourments», est prévu à cette occasion. Il se tient au Théâtre de Vidy le 8 octobre.

Les «crimes» du metteur en scène bernois font beaucoup de bruit lorsqu’ils sont reconstitués sur les planches. En un tour de main, Milo Rau vous dresse un tribunal, et hop! voilà les accusés et leur jury. Sa pièce de théâtre «Les procès de Moscou», qui retrace le jugement des trois membres du célèbre groupe punk russe Pussy Riot, fit couler beaucoup d’encre en mars 2013, suite à l’intervention de la police qui interrompit le spectacle présenté alors dans la capitale russe.

Recherche de la vérité 

Cet incident ne l’a pas pour autant dissuadé. Sur les planches, Milo Rau, en bon enquêteur, ne s’interdit aucune audace. L’Histoire qu’il interroge, avec une recherche forcenée de la vérité, sent toujours le souffre. Il malmène ainsi l’ancien dictateur roumain dans «Les derniers jours des Ceausescu», et les génocidaires rwandais dans «Hate Radio». Une radio diabolique et raciste qui a réellement existé à Kigali dans les années 1990 et qui attisait les rancœurs entre Tutsis et Hutus. L’Afrique, où Rau s’est rendu à plusieurs reprises pour y mener ses recherches et présenter ses pièces, occupe également le devant de la scène dans «Le Tribunal sur le Congo». Une pièce qui a réuni, en 2015, à Bukavu, 60 témoins et experts d’une guerre civile, cause d’un enfer qui dure depuis plus de 20 ans dans l’Est du Congo.

Autre enfer, celui qui brûle cette fois dans «Empire» nouvelle création du Bernois et dernier volet de sa trilogie européenne qui démarrait en 2014 avec «The civil Wars», suivi de «The Dark Ages», en 2015. Dénominateur commun à cette trilogie: les acteurs qui s’y produisent sont tous témoins de leur propre vie. 

Dans le premier volet de la trilogie, on découvrait l’histoire d’un jeune belge parti faire le djihad en Syrie, et de son père qui tente de le rapatrier. Dans le deuxième, le metteur en scène abordait le problème du démantèlement de l’ex-Yougoslavie. «Dans le dernier, je pose cette question, explique-t-il: l’exil est-il un destin tragique, une fatalité à laquelle on ne peut échapper?». Sa réponse reste prudente: «Il y a toujours chez l’être humain une possibilité d’apprendre, de progresser et de tirer profit même des situations les plus dramatiques. Le rôle de l’artiste consiste à évoquer tout cela ». 

Syrie, Grèce, Roumanie 

Milo Rau s’est rendu cet été à Erbil, dans le Kurdistan irakien, et à Qamichli dans le Nord-Est de la Syrie, à un jet d’obus de la zone terrorisée par Daech. «J’y suis allé accompagné de l’un de mes acteurs Ramo Ali, un Syrien kurde qui a fui la Syrie en 2011, raconte Milo Rau. Il vit, depuis, en Allemagne où il joue sur différentes scènes. L’accompagner me permettait de toucher des yeux la réalité d’un pays mal connu de bien de nos journalistes qui n’y ont jamais mis les pieds. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas la traversée de la Méditerranée par les réfugiés, dont la presse se fait pathétiquement l’écho, mais le cheminement de la réflexion chez un exilé qui peut dans un même élan aimer et rejeter ses origines». 

Cette dialectique est au cœur de son spectacle «Empire» qui réunit donc quatre récits de vie. Ils sont racontés par quatre acteurs/témoins: Ramo Ali, déjà cité; Rami Khalaf, également Syrien; Akillas Karazissis, Grec quant à lui, ayant fui dans les années 70 la dictature des Colonels, et Maia Morgenstern, juive roumaine dont la famille fut chassée autrefois de Biélorussie. Une mosaïque d’existences et de mémoires. 

Comme Frisch et Dürrenmatt 

«Je souhaite montrer comment cet «Empire» qu’est l’Europe confronte les exilés à sa réalité économique et sociale», avoue Milo Rau qui dans son parcours engagé fait penser à deux géants du théâtre suisse: Max Frisch et Friedrich Dürrenmatt. A cette différence près que ces deux-là, pour dire les injustices ou les dérives politiques et sociales, usaient de l’allégorie. Elle les protégeait. Milo Rau, lui, travaille sans filet. 

N’y a t-il donc pas dans sa démarche un petit côté suicidaire? Sa réponse arrive dans un rire: «Disons que je cherche un peu le suicide politique, social et euh!… physique. Quoique! Car pour ce qui est de ma personne, je sais quand même me protéger. Dans les pays à risque, et Dieu sait si j’en ai connus, je m’entoure de gens sur place, capables de m’éclairer dans mon travail et de détecter aussi le danger. Mais bon, vous me direz que personne n’est à l’abri d’une bombe qui explose sans crier gare!».

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