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Débat sur l’initiative Ecopop Frein à l’immigration: une solution ou un désastre?



D'un côté on est à l'étroit, de l'autre on se sent bien dans la foule.

D'un côté on est à l'étroit, de l'autre on se sent bien dans la foule.

(Keystone)

«Stopper la surpopulation» et «garantir les bases existentielles naturelles»: ce sont les objectifs de l’initiative Ecopop, soumise en votation en Suisse le 30 novembre prochain. Ce qui semble raisonnable est en fait dangereux, selon les opposants à l’initiative. swissinfo.ch organise le débat.

 «La libre circulation des personnes charrie des concepts néo-libéraux. Les hommes deviennent des marchandises que l’on peut déplacer comme on veut, affirme Cornelia Keller, vice-présidente de l’association EcopopLien externe. Nous voulons que les êtres humains puissent mener une vie digne là où ils sont». L’initiative demande que la population issue de l’immigration n’augmente que de 0,2% par an au maximum, un chiffre calculé sur une moyenne de trois ans. En outre, selon le texte, 10% de l’aide au développement devrait être affecté à des programmes de planning familial dans les pays en développement.

Cornelia Keller.

(Keystone)

«La libre circulation des personnes est un acquis libéral permettant aux êtres humains d’améliorer leur niveau de vie», rétorque Stefan Schlegel, membre du comité du nouveau mouvement pro-européen «Operation Libero»Lien externe qui fait campagne contre l’initiative Ecopop. Cornelia Keller et Stefan Schlegel ont accepté de débattre pour swissinfo.ch

swissinfo.ch: Cornelia Keller, votre parcours montre que la défense de la nature vous tient à cœur. La nature est-elle plus importante que les êtres humains?

Cornelia Keller: Les êtres humains sont une partie de la nature. Ils n’ont pas d’avenir sans elle.

swissinfo.ch: L’humanité est-elle aujourd’hui un désastre pour la nature?

C.K.: Je n’emploierai pas ces mots-là, mais, depuis quelques décennies, on dirait que l’être humain n’est pas seulement une grande menace pour de très nombreuses espèces, mais aussi pour tout l’écosystème, donc, en fin de compte, pour lui-même aussi.

Stefan Schlegel.

(Ornella Cacace)

swissinfo.ch: Stefan Schlegel, la nature et les paysages en Suisse ne vous intéressent-ils pas?

Stefan Schlegel: Mon père était actif dans l’aménagement du territoire. La défense d’un environnement intact est inscrite dans mon ADN politique! Mais faire un lien entre écologie et immigration est grossier. La préservation de la nature et du paysage est une question d’aménagement du territoire et d’une utilisation intelligente des ressources.

C.K.: Depuis quarante ans, l’histoire de l’aménagement du territoire n’est qu’un long désastre. Dans le meilleur des cas, elle organise l’usure du paysage, mais elle ne l’empêche pas. La dernière phrase de la nouvelle ordonnance sur l’aménagement du territoire le dit clairement: les réserves de zones à bâtir peuvent être étendues si le développement démographique l’exige. 

swissinfo.ch: Stefan Schlegel, une Suisse à 8 millions d’habitants est assez différente de la Suisse à 6 millions de personnes que l’on a connue pendant des décennies.

S.Sch.: Oui, mais a-t-elle une écologie plus mauvaise qu’avant? L’équation «davantage de personnes égale écologie plus mauvaise» est trop simpliste. Cela dépend de notre manière de vivre. La qualité des eaux s’est améliorée malgré la croissance démographique. Il y a aujourd’hui plus de forêts qu’il y a dix ans.

C.K.: Stefan Schlegel oblitère complètement le fait que la Suisse produit toujours moins toute une série de biens, comme les meubles ou les produits alimentaires. Cette production est de plus en plus exportée et l’on importe les biens nécessaires, par exemple de Chine ou des zones de l’Amazone qui connaissent de gigantesques problèmes environnementaux.

L’association Ecopop

L’organisation Ecopop (contraction des mots «écologie» et «population») était peu connue avant le lancement de son initiative «Halte à la surpopulation - Oui à la préservation durable des ressources naturelles». Se déclarant politiquement indépendante, elle a été créée au début des années 1970 dans le cadre des inquiétudes de l’époque sur l’augmentation de la population mondiale et sur la limitation des ressources. 

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swissinfo.ch: Vous aimeriez revivre à l’époque de Jeremias Gotthelf?

C.K.: Non, je préfère vivre aujourd’hui. Mais les problèmes environnementaux n’existaient pas à l’époque dont vous parlez. C’est pourquoi nous devons nous en occuper aujourd’hui.

swissinfo.ch: En limitant l’immigration? En quoi cela change-t-il quelque chose aux émissions de CO2, lorsqu’un Allemand se déplace en voiture ici, en Suisse, plutôt qu’à Hambourg?

C.K.: Les êtres humains viennent parce qu’ils gagnent davantage ici. Mais ils consomment aussi davantage. Et quand ils rendent visite à leurs proches, ils doivent conduire sur de plus longues distances. Certains migrants viennent de régions climatiques où l’on utilise moins de ressources, où par exemple la construction est possible avec moins de matériaux. Mais ce n’est pas notre argument principal.

swissinfo.ch: Quel est-il, alors?

C.K.: C’est le principe de durabilité. Il a été décidé il y a plus de vingt ans lors de la première conférence sur l’environnement, le Sommet de Rio. La responsabilité du bilan environnemental a été laissée aux Etats. Selon le principe de durabilité, la relation entre population et utilisation des ressources doit rester stable. Les objectifs environnementaux de l’ONU concernent les Etats selon le principe «penser de façon globale – agir sur le plan local».

S.Sch.: Vos arguments révèlent un étrange mélange. D’un côté, vous argumentez en vous basant sur une perspective globale mais, de l’autre, vous faites comme si la Suisse était un écosystème fermé. Si l’écologie est importante pour vous, vous devez vous engagez à ce que des pays comme la Chine et le Brésil utilisent des méthodes de production plus durables. Au lieu de cela, vous voulez empêcher que les Chinois et les Brésiliens viennent ici.

Operation Libero

Le nouveau mouvement pro-européen est né en réaction à l’acceptation, le 9 février dernier, de l’initiative «contre l’immigration de masse» qui exige la réintroduction de quotas du nombre d’étrangers autorisés à s’installer en Suisse. La libre circulation des personnes avec l’Union européenne est ainsi menacée. Le mouvement a été lancé par de jeunes universitaires liés par une plateforme de réflexion, «Foraus», qui traite une large palette de thèmes en faveur d’une société libérale.  

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swissinfo.ch: Cornelia Keller, n’est-ce pas égoïste de vouloir empêcher que des personnes désireuses d’émigrer aient une vie meilleure chez nous?

C.K.: Nous ne disons pas que les habitants des autres pays n’ont pas le droit d’utiliser les mêmes ressources que nous. Mais nous n’aimerions pas que les gens suivent le capital et soient obligés de devenir des travailleurs itinérants. Ils devraient avoir une vie meilleure là où ils sont.

swissinfo.ch: Mais votre initiative ne contribue en rien à ce que la vie des gens s’améliore dans ces pays…

C.K.: Une initiative ne peut pas être un programme «pour sauver le monde». Mais l’association Ecopop est l’une des premières organisations environnementales qui a mis en relation l’environnement et le nombre d’habitants.

swissinfo.ch: Stefan Schlegel, depuis que la Suisse a conclu un accord de libre circulation des personnes avec l’Union européenne, l’immigration a beaucoup progressé. Voudriez-vous que les frontières soient ouvertes à tous, de façon illimitée?

S.Sch.: Je souhaite que tous les êtres humais puissent avoir une vie meilleure. C’est pourquoi je m’engage pour une libéralisation progressive de la politique migratoire. La migration permet le transfert de savoir-faire et d’innovation, elle est la voie royale pour sortir de la pauvreté, et pas seulement pour ceux qui émigrent, mais aussi pour leurs proches restant au pays.

swissinfo.ch: Mais n’avez-vous pas envie que vos enfants et petits-enfants aient encore des surfaces vertes ici, en Suisse?

S.Sch.: La Suisse a réussi à garder ses zones vertes malgré une forte pression à la construction.

C.K.: De nombreuses espèces ont disparu ou sont menacées car elles ne trouvent plus assez d’espace vital en Suisse. Si notre pays veut conserver un degré minimal d’auto-approvisionnement, il faut que l’agriculture produise de façon de plus en plus intensive sur des surfaces de plus en plus petites. C’est intensification est une menace pour la biodiversité.

swissinfo.ch: Pensez-vous que l’agriculture va produire de façon plus écologique si vous stoppez l’immigration?

C.K.: La Suisse compte désormais 8 millions d’habitants, ce qui pousse la production agricole. Je ne me fais pas d’illusion. La culture biologique ne va pas se développer fortement. Mais le statu quo, en terme de population, serait mieux qu’une Suisse à 12 millions d’habitants.

S.Sch.: Restreindre l’immigration avec des lois contre le déroulement conjoncturel n’a jamais fonctionné nulle part. Le droit des étrangers dit, à juste titre, qu’il est possible d’aller chercher des forces de travail en cas de besoin. Cet élément restera valable même en cas d’acceptation d’Ecopop. L’initiative revient à se mentir à soi-même, mais cette illusion n’est pas sans conséquence, car elle fait que la situation juridique des migrants se dégrade.

C.K.: La Suisse connaît une migration qui s’oppose à la conjoncture. Le produit intérieur brut stagne bien que l’immigration atteigne toujours de nouveaux records.

S.Sch.: C’est parce que la Suisse est un miracle pour l’emploi. Elle crée de bonnes places de travail, de haute valeur, comme nulle part ailleurs en Europe.

C.K.: Que pense la population résidente de cette évolution?

S.Sch.: Dans les pays à forte immigration, le taux de chômage chez les actifs plus âgés est le plus bas, comme le montre le dernier rapport de l’OCDE. Et les branches qui créent le plus d’emplois chez les étrangers en créent aussi le plus pour les Suisses. Tous profitent de la croissance.

C.K.: C’est un véritable chant d’amour pour le néo-libéralisme! La productivité du travail a pourtant diminué en Suisse, les coûts de maintien du niveau de vie et le chômage ont augmenté.

swissinfo.ch: L’augmentation de l’offre provoque une baisse des prix, dans un système d’économie du marché libre et donc, dans le cas du marché du travail, des salaires plus bas.

S.Sch.: En théorie, mais cela ne s’est pas produit. En outre, sans la libre circulation des personnes en Suisse, les entreprises suisses perdent aussi l’accès au marché intérieur européen. Penser que les salaires vont rester élevés sans accès à ces marchés est une pure illusion.


(Traduction de l’allemand: Ariane Gigon)

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