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Denrées alimentaires


La spéculation ne plaît pas trop aux paysans


Par Peter Siegenthaler



Les céréales ne sont pas seulement un aliment, mais aussi un objet de spéculation. (Keystone)

Les céréales ne sont pas seulement un aliment, mais aussi un objet de spéculation.

(Keystone)

Qui d’autre, si ce n’est l’agriculteur, devrait avoir son mot à dire lorsqu’il est question de nourriture? Bien que les paysans suisses ne soient guère concernés, ils témoignent beaucoup de sympathie pour une initiative populaire qui veut interdire la spéculation sur les denrées alimentaires. Ils n’aiment pas que des acteurs étrangers à la branche fassent des profits en bourse avec la nourriture. 

Un sondage de l’Union suisse des paysans (USP) a montré qu’une majorité de ses membres soutient l’initiative «Pas de spéculation sur les denrées alimentaires», lancée par la Jeunesse socialiste suisse. Mais alors que l’Association des agriculteurs bio et l’Union des petits paysans recommandent d’accepter l’initiative, l’USP, qui est l’organe faîtier de la branche, n’a pas voulu prendre position et laisse la liberté de vote. 

Mais que pensent de l’initiative les membres des comités des organisations agricoles, eux qui produisent des denrées alimentaires? swissinfo.ch s’est entretenu avec cinq d’entre eux. 

«Je ne voterai certainement pas non», déclare Christine Bühler, qui dirige une exploitation laitière avec son mari à Tavannes, dans le Jura bernois. Selon elle, avec des slogans tels que «Droit à l’alimentation» ou «Prix corrects pour les agriculteurs», les souhaits qui sont exprimés sont justifiés. «Je trouve immoral de pouvoir faire de juteux bénéfices sur la nourriture depuis un bureau, sans apporter aucune valeur ajoutée», dit-elle. Vice-présidente de l’USP et présidente de l’Union suisse des paysannes et des femmes rurales, Christine Bühler fait écho à quelque chose qui passe mal auprès de bon nombre de ses collègues paysans. 

«On ne doit pas spéculer avec les aliments sur le dos des plus pauvres», déclare également Jakob Lütolf, membre du comité de l’USP et producteur de lait à Wauwil, dans le canton de Lucerne. «Ce qui est moche, c’est que ce sont les plus pauvres parmi les pauvres qui souffrent de la spéculation. Il y a quelques années, lorsque les prix du maïs ont flambé, cela a eu des effets dévastateurs pour les personnes concernées», dit-il. 

Cet avis est partagé par Christian Galliker, le plus jeune membre du comité du l’USP, qui a repris l’exploitation laitière de ses parents l’an dernier et qui veut désormais faire de la production bio. «La spéculation peut faire des dégâts dans ce marché sensible des aliments», dit-il en faisant référence aux événements de 2008 et de 2011, lorsqu’il y a eu une pénurie d’aliments en raison des conditions météo et que des spéculateurs se sont immiscés sur le marché à coup de milliards. «L’offre a encore été réduite à causes de petits jeux boursiers. Cela me dérange aussi.» 

Quand même partagés

On peine cependant à obtenir un oui clair à l’initiative de la part de ces trois membres du comité de l’USP. «Je crains que cette initiative n’ait guère d’effets dans ce marché mondial», dit Christian Galliker. Christine Bühler ne sait pas si elle va s’abstenir ou voter oui. «Le problème avec de nombreuses initiatives, c’est qu’elles signalent un besoin d’agir, mais elles ont aussi des conséquences négatives», dit-elle. 

Jakob Lütolf est également indécis. «Voter oui serait clairement un acte de solidarité, mais si la Suisse se retire de cette spéculation, on spéculera davantage dans d’autres places financières», estime-t-il. Ce producteur de lait se demande aussi comment l’interdiction pourrait être contrôlée et les violations sanctionnées. Le gouvernement est aussi arrivé à la conclusion que cette initiative n’est pas la bonne méthode pour résoudre ce problème, relève-t-il. 

Le ministre de l’Economie Johann Schneider-Ammann justifie l’avis contraire du gouvernement par le fait que l’interdiction de spéculer serait sans effet dans le combat contre la faim, mais qu’elle aurait des conséquences négatives pour l’économie suisse. Les entreprises seraient aussi confrontées à un surplus de bureaucratie. «Il existe une menace de délocalisations, de pertes d’emplois et de revenus fiscaux», avait déclaré le ministre. 

Venant de la bouche d’un membre du gouvernement, de tels arguments sont difficiles à digérer pour Urs Brändli, président de Bio Suisse, l’organisation faîtière des paysans bio. «La riche Suisse ne peut-elle vraiment pas se permettre de renoncer à 50 ou 100 places de travail dont la tâche est de faire des profits aux dépens des pauvres?», se demande-t-il. Contrairement à l’USP, qui, selon Urs Brändli, «se laisse endormir» par l’économie, Bio Suisse recommande d’accepter l’initiative. «Je constate que de très nombreux paysans ont de la sympathie pour cette initiative, parce qu’ils ne comprennent pas qu’on fasse de l’argent sur le dos de gens obligés à travailler dur pour produire ou acheter des aliments», relève-t-il. 

Il est conscient que l’acceptation de l’initiative ne conduirait pas directement à un changement d’attitude dans le monde. «Mais il existe des conditions privilégiées dans notre pays. C’est pourquoi il est de notre devoir de ne pas penser uniquement à nous, mais d’aller de l’avant», estime Urs Brändli, qui a remis en 2015 à son fils son exploitation laitière de moyenne importance située dans les montagnes st-galloises.

L’Association des petits paysans recommande aussi de voter oui à l’initiative. Une raison importante expliquant ce choix est la solidarité avec les collègues paysans des pays pauvres, qui sont les plus touchés par la spéculation, explique sa présidente Regina Fuhrer-Wyss. Elle s’occupe d’une petite exploitation agricole dans le canton de Berne, avec son mari et ses enfants adultes. «Comme paysanne bio, je produis certes pour un marché local, mais en tant que société dans un pays riche abritant de très nombreuses firmes actives à l’international, nous avons aussi une responsabilité globale vis-à-vis de ces activités», dit-elle. 

La présidente des petits paysans a également été marquée par les événements de 2008 et 2011. «A l’époque, il y avait des problèmes de faim non pas d’abord à cause du manque de nourriture, mais parce que la nourriture était devenue trop chère pour les gens des pays du sud en raison de la spéculation», dit-elle.

Bon marché ici, mais cher là-bas

Les représentants des organisations agricoles sont d’accord sur le fait que ce ne sont pas seulement les spéculateurs qui ont perdu le respect de la nourriture, mais une grande partie de la société en Suisse. Alors que les aliments sont inabordables pour les plus pauvre dans le monde, «ils deviennent de moins en moins chers chez nous», constate Christine Bühler. Jakob Lütolf emploie de mots encore plus clairs: «Cette mentalité de bouts de chandelle, qui sévit ici, me dérange énormément.» 

Bien qu’en moyenne, un ménage suisse ne consacre plus que 6,5% de ses revenus à la nourriture, les prix de la plupart des aliments sont de plus en plus sous pression. «Comme s’ils n’avaient pas de valeur, déplore Regina Fuhrer-Wyss. C’est étonnant à quelle vitesse on a oublié qu’il n’y a pas si longtemps, la pauvreté et la faim étaient aussi largement répandues chez nous.»


(Traduction de l'allemand: Olivier Pauchard)

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