Les «barbouzes» suisses sortent de l’ombre

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Economie  
Alors qu'il peine à se remettre de la catastrophe de Fukushima, le groupe nucléaire français Areva est embourbé dans une affaire d'espionnage au plus haut niveau.Légende:

Alors qu'il peine à se remettre de la catastrophe de Fukushima, le groupe nucléaire français Areva est embourbé dans une affaire d'espionnage au plus haut niveau. (AFP)

Par Simon Bradley, swissinfo.ch

Les révélations autour de cas d’espionnage impliquant des détectives suisses, Areva et Nestlé ont mis en lumière le rôle joué par les sociétés d’investigation helvétiques. Basées à Genève pour la plupart, elles tirent profit d’un cadre juridique peu contraignant.

Dans un domaine où la discrétion fait figure de maître-mot absolu, le récent scandale impliquant Alp Services et son directeur Mario Brero n’est pas du meilleur effet. La presse française s’est en effet largement fait l’écho du rôle joué par la société basée à Genève, soupçonnée d’avoir espionné illégalement l’ancienne patronne d’Areva, Anne Lauvergeon – surnommée «Atomic Anne» -, son mari, Olivier Fric ainsi que d’autres dirigeants du géant nucléaire français.
 
Evincée en juin 2011 par le président Nicolas Sarkozy, Anne Lauvergeon a déposé plainte le mois dernier à Paris contre la société d’investigation suisse, qualifiant son directeur Mario Brero de «barbouze». L’affaire Areva a eu le mérite de mettre sous le feu des projecteurs un secteur d’activité peu connu en Suisse, présent principalement dans les pays anglo-saxons, la France et l’Allemagne et dont l’une des spécialités est de permettre à des entreprises d’accroître leur compétitivité et de protéger leurs intérêts économiques.
 
Une douzaine d’entreprises se partagent le marché sur le territoire suisse, la plupart ayant pignon sur rue à Genève. Les plus connues d’entre elles sont Alp Services, One Intelligence, Kroll et Diligence. «C’est un secteur émergent en pleine croissance, relève Hélène Madinier, professeure à la Haute école de gestion de Genève. Ces entreprises sont relativement discrètes. Pour certaines d’entre elles, l’intelligence économique ne représente qu’une partie de leurs activités; elles sont aussi présentes dans l’investigation classique et le métier de détective».

Genève, nid d’espions

Leur présence à Genève s’explique par le statut international de la ville, le nombre élevé d’ONG et de multinationales qui y sont actives, et une attitude plutôt coulante des autorités, estime Stéphane Koch, un expert en sécurité informatique. «La France a une approche très formelle, tandis qu’en Suisse il n’existe pas de législation ou de règles pour encadrer la profession. Tout le monde fait ce qu’il veut», dit-il.  
 
Dans l’affaire Areva, Anne Lauvergeon accuse son ancien employeur de l’avoir espionnée et s’estime victime d’un complot destiné à la déstabiliser. Responsable du secteur minier au sein d’Areva, Sébastien de Montessus a confirmé récemment avoir mandaté Alp Services pour enquêter sur les circonstances de l’achat en 2007 de la compagnie minière Uramin pour un montant de 2,1 milliards de francs, qui s’est soldé par un fiasco, sans en informer Anne Lauvergeon, qui était alors sa supérieure. Il a expliqué avoir agi de la sorte afin de déterminer les conditions de l’accord et de vérifier si le mari d’Anne Lauvergeon en avait «bénéficié illégalement», et non pour s’ingérer dans sa vie privée.
 
Le 1er février, l’organisation non gouvernementale (ONG) Transparency International a annoncé qu’elle se joignait à Greenpeace et Woldwatch pour déposer une plainte pénale contre inconnu devant un tribunal parisien suite aux révélations de l’affaire Areva dans la presse.
 
En effet, selon le Journal du Dimanche, le directeur d’Alp Services Mario Brero a proposé, parmi divers services, «une surveillance préventive et une infiltration» des trois ONG pour une somme mensuelle comprise entre 40'000 à 60'000 euros. Une proposition rejetée à l’époque. L’avocat de Mario Brero, David Bitton, a affirmé dans l’intervalle que son client «n’avait pris personne en filature ni mené d’écoutes téléphoniques illégales».

Une pratique courante

A l’heure actuelle, la plupart des grandes entreprises font recours à des sociétés d’intelligence économique. «Ce n’est pas un problème, estime Marie-Laure Ingouf, avocate du cabinet Tamalet Ingouf Hollard Associés et conseillère de l’ONG Transparency International dans l’affaire Areva. Il s’agit simplement de respecter le cadre légal, même si celui est parfois un peu vague». Il n’est pas toujours aisé d’établir la ligne rouge légale ou éthique et il suffit parfois de très peu pour que l’intelligence économique bascule dans l’espionnage industriel.  
 
Alors que certaines activités comme les écoutes téléphoniques sont clairement illégales en Suisse, l’usurpation d’identité n’est pas considérée comme un crime, contrairement à l’usage français. Dans une affaire différente mais qui pose les mêmes questions, c’est le géant alimentaire Nestlé qui a récemment été épinglé.
 
La multinationale suisse a admis lors d’un procès civil à Lausanne le mois dernier avoir utilisé les services de l’agence Securitas pour infiltrer l’organisation altermondialiste Attac en marge des manifestations contre le G8 à Evian, en 2003. La multinationale a estimé que cette action préventive était justifiée, car «Attac avait déclaré la guerre à Nestlé». Le jugement n’a pas encore été rendu. Stéphane Koch estime pour sa part que l’infiltration de Nestlé s’est faite «en dehors du cadre éthique et légal».

Dérive importante

Ces pratiques sont toutefois communes, notamment par le biais du piratage informatique. «Il est en effet facile de louer les services d’un cyber-mercenaire afin de s’introduire dans l’ordinateur d’un tiers et d’y récolter des informations pertinentes», rappelle Stéphane Koch. En revanche, la surveillance préventive – participation à des conférences publiques d’ONG ou entretiens avec leurs membres – n’est pas illégale et n’est pas considérée comme de l’espionnage, relève-t-il.
 
Quant aux pratiques qui ont cours sur le lieu de travail, elles seraient plus ouvertes en Suisse. Bien que la législation protège la sphère privée, les entreprises disposent d’une marge de manœuvre si elles souhaitent contrôler leur propre personnel, a récemment déclaré le juriste Marc Henzelin au magazine L’Hebdo.
 
Hélène Madinier constate pour sa part une dérive légale importante. Mais dans le même temps, elle insiste sur la nécessité de faire la distinction entre la majorité des sociétés d’intelligence économique et les quelques officines qui proposent également les services de détectives qui peuvent recourir à des méthodes «opaques», comme l’infiltration d’une entreprise en se faisant embaucher sous une fausse identité.
 
«Ces activités existent, mais ce n’est pas quelque chose que nous enseignons ou préconisons, souligne la professeure genevoise. L’affaire Areva n’a fait qu’accroître la confusion du public à propos de l’intelligence économique, qui devrait être utilisée uniquement à des fins de croissance et de compétitivité des entreprises».

(Adaptation de l’anglais: Samuel Jaberg)

 
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