Campagne présidentielle Refusé en Suisse, le revenu de base renaît en France


Par
Mathieu van Berchem à Paris


Candidat à la candidature de la gauche pour la présidentielle, Benoît Hamon (à gauche) propose un revenu de base à 750 euros pour tous les Français. Promesse que son rival Manuel Valls juge «irréalisable et infinançable».

Candidat à la candidature de la gauche pour la présidentielle, Benoît Hamon (à gauche) propose un revenu de base à 750 euros pour tous les Français. Promesse que son rival Manuel Valls juge «irréalisable et infinançable».

(Keystone)

Le revenu universel proposé par le socialiste Benoît Hamon a dominé les débats de la primaire à gauche en France. Un «rebond» très positif, estiment ses partisans suisses, qui comptent bien proposer une nouvelle initiative populaire.

Sans son «revenu universel», Benoît Hamon serait peut-être resté un député socialiste apprécié, plutôt coriace, mais sans envergure nationale. En tout cas, le «RU» a compté dans son score flatteur au premier tour de la primaire de la gauche, dimanche dernier: avec 36% des voix, il arrive en tête, devant l’ancien premier ministre Manuel Valls.

Le revenu universel a animé une primaire sinon assez terne et boudée par la majorité des Français même de gauche – seuls 1,6 millions de citoyens ont voté au premier tour, contre 4,3 millions lors de la primaire de droite.

Opportunisme? Manque de réalisme économique? Les critiques n’ont pas épargné Benoît Hamon depuis le début de la campagne. C’est vrai que le socialiste est loin d’être un pionnier du revenu universel. C’est seulement début 2016 qu’il se rallie à ce système développé par plusieurs économistes européens dans les années 1980 et bien connu en Suisse sous le nom de «revenu de base inconditionnel» (RBI).

Son rival Arnaud Montebourg a suivi le chemin inverse: ardent partisan du revenu de base dès 2012, il s’y oppose fermement lors de la primaire. Résultat: éliminé, avec moins de 18% des voix. Ce n’est certes pas l’unique raison de l’éviction de Montebourg, mais le revenu universel interpelle la gauche, divise, fait parler les Français, et c’est déjà une bonne chose pour un possible candidat à la présidentielle.

Hamon va plus loin que les Suisses

Visiblement, le rejet par une majorité de Suisses (76,9%) du revenu de base, en juin 2016, n’a pas découragé Benoît Hamon. C’est même à cette époque qu’il rédige son programme.

Tel qu’il était soumis aux Suisses, le RBI ne précisait pas le montant que toucheraient tous les citoyens. Le comité d’initiative avait formulé un chiffre – 2500 francs suisses – mais en laissant voter les gens sur le seul principe.

Benoît Hamon va plus loin. Il avance un montant, de 750 €. Et fixe les premières étapes: augmenter d’abord de 10% l’actuel Revenu de solidarité active (RSA, 535€) que touchent ceux qui n’ont pas d’autres revenus. Puis, entre 2018 et 2020, étendre le revenu universel à tous les Français.

«Infinançable»

«Promesses irréalisables et infinançables», fustige son adversaire du second tour de la primaire à gauche, Manuel Valls. La droite française parle d’«utopie». Coût du revenu universel? 380 milliards d’euros, soit environ l’actuel budget de l’Etat, note le journal Le Monde.

Pour le financer, Hamon suggère de réformer l’impôt sur le revenu, de supprimer des niches fiscales, de créer une taxe sur les robots. Mais on est loin du compte…

«Le contexte électoral n'est pas forcément le plus propice pour expliquer de fond en comble les détails d'un projet complexe», commente Camille Lambert, du Mouvement françaisLien externe pour un revenu de base.

La gauche n’a pas le monopole

«Benoît Hamon devrait expliquer aux Français qu’au final, le revenu universel ne coûte rien à l'Etat, assure Ralph Kundig, président de l'antenne suisseLien externe du Basic Income Earth Network, notamment grâce à la relance économique qu’il engendre.» Ralph Kundig, qui a mené la campagne pour l'introduction du revenu de base en Suisse, juge la vision de Hamon «en phase avec l'initiative helvétique». 

Test à Lausanne

Le revenu de base inconditionnel fait son chemin à Lausanne. En avril 2016, un projet lancé par les Verts était soumis au vote des députés. Par une courte majorité, le Conseil de la ville décidait de demander à la Municipalité (exécutif) d’étudier la mise en place d’une expérience pilote. Ce premier test devrait concerner avant tout des personnes bénéficiant de l’aide sociale. «Ce qui nous intéresse particulièrement, c’est de tester le caractère inconditionnel du dispositif, commente la parlementaire lausannoise Léonore Porchet (Les Verts), qui a défendu le projet au législatif. Ceux qui toucheront le revenu ne le perdront pas s’ils décrochent un emploi et ils ne seront pas soumis à un contrôle régulier.» 

La Municipalité devait rendre son rapport dans les six mois et cela fait maintenant neuf mois que Léonore Porchet attend. «Cela ne m’inquiète pas, l’exécutif a souvent un peu de retard sur son calendrier», rassure l’intéressée.

Car il n’y a pas qu’un seul revenu de base. Du moins les conceptions de ses adeptes peuvent-elles être radicalement différentes. La gauche n’a pas le monopole du système. Il y a aussi un revenu de base libéral, défendu par l’économiste américain Milton Friedman et soutenu aujourd’hui en France par l’essayiste libéral Guy Sorman.

Quelques critères permettent d'identifier le «vrai» revenu de base, «politiquement neutre», explique Ralph Kundig. «D’abord, il doit être versé sans condition ni exigence de contrepartie. Ensuite, son montant doit être suffisant pour permettre de vivre décemment et de participer à la vie publique. Enfin, il ne doit pas entraîner de démantèlement du système social, comme le prônent certains libéraux. Il constitue un socle, remplaçant les prestations jusqu'à la hauteur de son montant.»

Le contre-exemple finlandais

Le revenu de base se développe dans le monde «de façon exponentielle», se réjouit M. Kundig. Des expériences pilote sont menées en Finlande, aux Pays-Bas et au Canada. «J'ai été récemment invité par le Sénat du Mexique pour expliquer le système, rapporte Ralph Kundig. De nombreux élus y sont très favorables.»

Le gouvernement finlandais vient de jeter les bases d’un revenu universel. 2000 chômeurs reçoivent depuis le 1er janvier 560€ mensuels versés de manière inconditionnelle. L’objectif est de simplifier les aides sociales et d’inciter les chômeurs à retrouver vite un emploi.

«Ce projet, instauré par la droite au pouvoir, est très restrictif, déplore Léonore Porchet, présidente des Verts à Lausanne et partisane du revenu de base. Le montant ne couvre pas les besoins essentiels. Il s’agit d’inciter les chômeurs à accepter n’importe quel job!»

Vers une nouvelle initiative en Suisse

En Suisse, les partisans du revenu de base, requinqués par la percée de Benoît Hamon, ne baissent pas les bras. «Il n’était pas attendu que les Suisses acceptent cette idée novatrice du premier coup, note Ralph Kundig. Une nouvelle initiative populaire plus détaillée est à prévoir. Elle devrait préciser le montant, un mode de financement et les prestations sociales remplacées. Nous espérons ainsi bénéficier notamment du soutien de la gauche, divisée au moment de la première initiative.»

A quel horizon? «Pas avant cinq ans», pronostique Ralph Kundig.

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