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Expo Milan 2015


«Pourquoi un paysan ne gagne-t-il pas plus qu’un avocat?»


Par Armando Mombelli, Milan


Dans les pays du sud existe un énorme potentiel d’augmentation de la production alimentaire. Mais de nombreux agriculteurs n’ont ni la formation nécessaire, ni l’accès au marché. (Peter Lüthi/Biovision)

Dans les pays du sud existe un énorme potentiel d’augmentation de la production alimentaire. Mais de nombreux agriculteurs n’ont ni la formation nécessaire, ni l’accès au marché.

(Peter Lüthi/Biovision)

Invité de l’exposition universelle de Milan, l’entomologiste suisse Hans Rudolf Herren se dit optimiste quant à la possibilité de nourrir la planète dans les décennies à venir. A condition de transformer radicalement le système agro-alimentaire mondial et de valoriser le fruit du travail des petits agriculteurs.

Comment garantir à l’humanité entière une alimentation saine, suffisante et durable? Hans Rudolf Herren, président de la fondation Biovision et du Millennium  Institute à Washington, fait partie des experts invités à se pencher sur cette grande question dans le cadre de l’exposition universelle de Milan. L’entomologiste et biologiste suisse a remporté plusieurs prix internationaux pour ses activités de recherche et de développement des techniques de l’agriculture biologique, qui ont notamment contribué à sauver la vie de millions de personnes en Afrique. 

Hans Rudolf Herren

Né en 1947, le Valaisan Hans Rudolf Herren a étudié l’agronomie et la biologie à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich et à l’Université de Berkeley en Californie.

Au cours de ses 27 ans d’activité auprès de l’Institut international d’agriculture tropical (IITA) d’Abadan, au Nigéria, et au Centre international de recherche sur les insectes (ICIPE) de Nairobi, au Kenya, il a dirigé les plus importants programmes de lutte biologique contre les parasites réalisés jusqu’ici dans le monde.

Il s’est entre autres distingué pour avoir éradiqué, grâce à l’utilisation de guêpes, la cochenille farineuse, un parasite qui ravageait les cultures de manioc en Afrique et menaçait l’existence de plus de 200 millions de personnes.

Hans Rudolf Herren a été récompensé à de nombreuses reprises pour son travail de recherche et de développement. Il a notamment remporté le Prix mondial de l’alimentation en 1995, le Prix Brandenberger en 2002 et le Right Livelihood Award en 2013, considéré comme le Prix Nobel alternatif. Il a par ailleurs été élu «Suisse de l’année» en 2014.

En 1998, il a créé la Fondation Biovision, qui promeut la diffusion et le développement de méthodes agricoles écologiques dans divers pays en voie de développement, dans le but d’améliorer les conditions de vie et de réduire la pauvreté des populations locales. 

swissinfo.ch: Selon les prévisions, la population mondiale devrait passer le cap des 9 milliards d’habitants en 2050. La planète peut-elle nourrir toutes ces personnes?

Hans Rudolf Herren: Oui, puisque nous produisons déjà suffisamment de nourriture pour subvenir aux besoins de 10 voire 12 milliards de personnes. La question est surtout de savoir où, comment et quoi produire. A l’heure actuelle, on produit trop dans certaines régions du monde, pas assez dans d’autres.

Dans les pays du Nord et dans quelques pays émergents, il y a un excédent dans la production de certaines denrées alimentaires – comme le maïs, les céréales, le riz, le soja ou le colza –, qui sont en grande partie utilisées pour la fabrication de biocarburants, de fourrage, d’amidon et de sucre, dont nous n’avons pas besoin. Dans la majorité des pays du Sud, il existe au contraire un énorme potentiel pour produire davantage.

Il s’agit donc de rééquilibrer le système alimentaire et économique mondial. La production actuelle dépasse les besoins en nourriture, mais des millions de personnes meurent de faim. Cela signifie que le système actuel ne fonctionne pas.

swissinfo.ch: Mais comment peut-on changer le système agro-alimentaire mondial?

H.R.H.: Nous avons besoin de décisions politiques claires. Cette année, deux événements majeurs figurent à l’agenda mondial: en septembre, le Sommet des Nations unies à New York, où seront tracés les Objectifs du Développement Durable (à application universelle) de l’après 2015, et en décembre, la Conférence mondiale sur le climat à Paris. Ces deux événements offrent une occasion unique de changer radicalement de type de production agricole et de passer d’une agriculture conventionnelle et intensive, qui épuise les sols avec des substances chimiques et qui émet d’énormes quantités de CO2, à une agriculture durable, régénérative et en harmonie avec la nature.

C’est une opportunité qui doit absolument être saisie car il n’y a pas de temps à perdre si nous voulons sauver notre sol, produire suffisamment pour nourrir le monde et freiner le changement climatique. Nous avons montré comment il est possible d’augmenter la production grâce à une agriculture respectueuse de l’environnement. Il s’agit maintenant de prendre des décisions rapides et concrètes. Le droit à une alimentation saine et suffisante est un principe fondamental reconnu par la Déclaration universelle des droits de l’homme. Les gouvernements doivent prendre leurs responsabilités pour assurer à tous la sécurité alimentaire.

swissinfo.ch: Quels sont les freins à la transformation que vous appelez de vos vœux?

H.R.H.: De puissants intérêts économiques et financiers influent sur les choix politiques. En Europe et en Amérique du Nord, l’industrie agro-alimentaire est fortement subventionnée, et ceci de la culture à l’exportation. Dans le port de Mombasa, on peut acheter du maïs en provenance des Etats-Unis qui coûte un tiers du prix de celui produit au Kenya. On détruit de cette manière la production et le marché local.

Dans les pays du Sud, de nombreux gouvernements sont sous l’influence de multinationales, de grandes Fondations privées et certains partenaires au développement qui commercialisent des semences génétiquement modifiées, des insecticides, des pesticides et des fertilisants chimiques. Avec ces méthodes de culture, on ne porte pas seulement atteinte à l’environnement et à la santé, mais on crée également une dépendance financière pour les agricultures, souvent contraints de s’endetter pour acheter ces produits.

swissinfo.ch: Quelles sont les alternatives?

H.R.H.: Nous avons besoin d’un changement systémique du modèle agro-alimentaire. Actuellement, à l’échelle mondiale, il y a une tendance croissante à la simplification. On privilégie par exemple les monocultures intensives destinées à la production de denrées alimentaires à haut rendement économique. Et qui ont souvent également une haute teneur en calories, provoquant des effets dévastateurs sur la santé. Alors qu’on dénombre près de 800 millions de personnes souffrant de la famine, plus d’un milliard et demi sont obèses.

Le domaine de l’agro-alimentaire a au contraire besoin de plus de complexité. Cela passe par le soutien à une agriculture à petite échelle, biologique et diversifiée, avec une plus grande production de fruits et légumes. Pour ce faire, en particulier dans les pays du Sud, il faut entreprendre les efforts nécessaires afin de donner aux agriculteurs une formation, des moyens de production, l’accès à la terre et au marché.

swissinfo.ch: Mais est-il vraiment possible de nourrir toute l’humanité avec une agriculture biologique et à petite échelle?

H.R.H.: La productivité par unité de surface d’une petite exploitation agricole est supérieure à celle des grandes monocultures. Cela a été démontré entre autres dans une étude publiée l’an dernier par la FAO. Dans les programmes agroécologiques promus par Biovision, nous avons prouvé que la production peut être doublée en utilisant des semences et des espèces végétales adaptées aux conditions locales, en mettant en place des cultures mixtes avec des trèfles ou des plantes qui nourrissent le sol et en utilisant des insectes pour combattre les parasites.

Mais l’agriculture biologique ou écologique doit encore faire beaucoup de progrès. Cette production est basée sur des principes scientifiques, sur la biologie du sol. Pour permettre à cette science de progresser, il faut des investissements dans la recherche, qui se consacre encore presque exclusivement à l’agriculture conventionnelle. Prenons le cas de la Suisse: le gouvernement soutient à hauteur de 270 millions de francs la recherche dans le secteur de l’agriculture conventionnelle, et à seulement 4 millions de francs celui de l’agriculture biologique. Ces proportions devraient être inversées.

swissinfo.ch: Cette agriculture exige cependant davantage de main-d’oeuvre dans une période marquée au contraire par un exode rural massif. D’après les prévisions, 70 à 80% de la population mondiale vivra en effet dans des centres urbains en 2050.

H.R.H.: Effectivement, ces prévisions se réaliseront si nous ne faisons rien. Mais nous ne pouvons pas croiser les bras et attendre que de tels scénarios se réalisent. Nous devons investir dans les campagnes, créer des communautés économiques locales, dans lesquelles les citoyens puissent avoir accès à l’école, aux hôpitaux, à l’électricité, à Internet. Les campagnes peuvent être attrayantes uniquement si des gens y vivent et y travaillent, et pas seulement dans le secteur agricole. Les gens ne veulent pas rester là où il n’y a personne.

Et il faut également valoriser le travail des paysans, afin qu’ils puissent sortir de la pauvreté. Cela n’est pas uniquement valable dans les pays du Sud. En Suisse également, de nombreux paysans ont du mal à s’en sortir et abandonnent leur exploitation. Les prix des produits alimentaires ne correspondent pas à leur valeur réelle. Etant donné que la nourriture est vitale pour tout un chacun, pourquoi les agriculteurs ne gagneraient-ils pas plus qu’un avocat ou un ingénieur? Leur travail est assurément plus important. 


(Traduction de l'italien: Samuel Jaberg), swissinfo.ch

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