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Kunsthaus à Zurich


Pipilotti Rist, la géniale vidéaste suisse enchante sa ville d’adoption


Par Ariane Gigon, Zurich


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Pipilotti Rist, Die Geduld (La patience), 2016 - installation vidéo au Kunsthaus de Zurich, 2016 ( Lena Huber, Courtesy the artist, Hauser & Wirth and Luhring Augustine)

Pipilotti Rist, Die Geduld (La patience), 2016 - installation vidéo au Kunsthaus de Zurich, 2016

( Lena Huber, Courtesy the artist, Hauser & Wirth and Luhring Augustine)

Dix-sept ans après sa dernière grande exposition à Zurich, Pipilotti Rist investit le Kunsthaus, qu’elle enchante avec ses mises en scène colorées et mélancoliques. Les motifs classiques de ses créations s’y retrouvent, avec un final éblouissant en hommage au pixel.

Végétaux tournoyant dans des nuages de couleurs, figures nageant au ralenti, bibelots, livres et vidéos projetées sur les supports les plus improbables: les connaisseurs retrouveront dès ce vendredi l’atmosphère enchanteresse et énigmatique, joyeuse et mélancolique à la fois, typique de Pipilotti Rist. Pour ce retour de l’artiste dans un musée de sa ville d’adoption, après la Kunsthalle en 1999, c’est un vaste aperçu des mille facettes de la St-Galloise qui est proposé au public.

Chez celle qui tire son nom de Fifi Brindacier, la joie et la bonne humeur naturelles des jeux d’enfants n’empêchent pas des questionnements complexes. La nostalgie côtoie les technologies les plus sophistiquées. L’artiste aborde la sensualité et le corps, la place des femmes, les peurs, les rêves, l’état du monde ou nos souvenirs personnels – la liste n’est pas exhaustive.

Bio express 

Pipilotti Rist est née en 1962 à Grabs (SG), dans la vallée du Rhin, aime-t-elle à souligner. 

Elle a étudié l’art commercial, l’illustration et la photographie à Vienne (1982 – 1986), puis la communication audio-visuelle à Bâle (1986 – 1988). 

Ses premières œuvres datent de 1986. Jusqu’en 1994, elle a aussi travaillé pour l’industrie. Parallèlement, elle a joué de la musique et organisé des performances avec le groupe «Les Reines Prochaines». 

Elle a été la première directrice artistique de l’exposition nationale suisse «Expo.02», un mandat qui l’a fait connaître du grand public romand. 

Depuis, elle a récolté de nombreux prix (dont le Prix de la Fondation Joan Miro en 2009 et le Prix Meret Oppenheim en 2014) et a été exposée dans les plus grands musées du monde. Elle a aussi enseigné, notamment à l’UCLA de Los Angeles de 2002 à 2003. 

Pipilotti Rist a un fils. Elle vit à Zurich et dans les montagnes suisses.

Avec Thomas Hirschhorn, Fischli/Weiss, Christian Marclay, Roman Signer ou Ugo Rondinone, pour n’en citer que quelques-uns, Pipilotti Rist est aujourd’hui une des artistes contemporaines suisses les plus célébrées de la planète. A la différence de nombre de ses collègues, la vidéaste représentée par la Galerie Hauser et Wirth s’expose, se met en scène, se déforme, en se filmant sous tous les angles. Musicienne, chanteuse, actrice et poète: elle combine les médias et les regards. 

Exposition-appartement 

Au Kunsthaus, qui compte un espace de 1400 mètres carrés sans pilier ni architecture fixe, les visiteurs pénètrent dans un gigantesque loft, avec salon, bureau, salle à manger et balcon-jardin. Il n’y a que peu de lumière, car, un peu partout, de courtes vidéos sont projetées sur toutes sortes de supports. 

Les visiteurs reçoivent un plan et une mini lampe de poche pour se déplacer. Ça et là, ils peuvent s’asseoir, se coucher, ouvrir des livres et méditer. A certains endroits, les images des vidéos les enveloppent entièrement. 

Pipilotti Rist restant avare en interviews, c’est la commissaire d’exposition Mirjam Varadinis qui guide la visite. Même si toutes les périodes de création de l’artiste sont présentées, en partant des années 80 marquées par les «single-channel videos» (la plus célèbre étant «I’m Not The Girl Who Misses Much»), il ne s’agit pas d’une rétrospective au sens classique.

«A Zurich, une génération entière n’a jamais vu les œuvres de Pipilotti Rist, explique Mirjam Varadinis. C’est pourquoi nous avons opté pour un mélange de toutes les époques, qui, comme dans tout le travail de Pipilotti, questionnent nos différentes formes de perception.» 

Expérimentations 

Des rideaux transparents font office d’entrée. C’est l’œuvre «Administrating Eternity» («Gérer l’éternité», 2011). Les visiteurs projettent des ombres et deviennent partie intégrante de l’installation. Puis tout le «loft» se dévoile à eux, avec de petites histoires racontées dans chaque objet, lettre d’alphabet pour enfant ici, «capsule spatiale» recréant une chambre d’antan, la fameuse table de maquillage là et, au fond, le grand lit. 

«Pipilotti Rist explose le cadre classique de la projection, note Mirjam Varadinis, qui a travaillé pendant plus d’une année avec l’artiste pour préparer l’exposition. Souvent, la source de l’image est difficile à trouver. Le but est de permettre à celle ou celui qui regarde d’expérimenter le changement de perception selon la position qu’il occupe.» 

Pipilotti Rist est aussi une artiste engagée et a participé à de nombreux appels politiques d’artistes (notamment contre des initiatives lancées par la droite conservatrice). Dès lors, il n’est pas étonnant d’en trouver des traces dans les livres exposés en plusieurs endroits. «The Face of human rights», un livre de photographies, côtoie des catalogues consacrés à d’autres artistes, à qui elle rend hommage. 

De l’autre côté de la salle à manger est installée une sorte de «studio sur l’histoire de la vidéo», explique Mirjam Varadinis: des premiers ordinateurs «Mac», que Pipilotti Rist bricolait pour obtenir de nouvelles vues, en collant par exemple un miroir sur le côté de l’écran, aux derniers appareils, c’est aussi le cheminement de la vidéaste que l’on appréhende. 

Frontières floues 

Pipilotti Rist fait vivre les lieux qu’elle investit, remettant également en question le lien entre espace privé et espace public. Elle a ainsi demandé aux employés du musée de conserver les emballages transparents de la nourriture qu’ils consomment, de les nettoyer et de les entreposer à la cantine. Le résultat forme une de ses «collections innocentes», qu’elle transforme par la suite. 

Une «forêt de pixels» («Pixelwald»), sa dernière création en date, ouvre la dernière partie de l’exposition. Derrière de longues guirlandes portant des sortes de cristaux changeant de couleur sont projetées trois vidéos, en grand format: d’un côté, «Sip My Ocean» («Sirote mon océan»), avec la célèbre chanson de Chris Isaak, «Wicked Games», défile en alternance avec «Ever Is Over All» et, de l’autre, «Worry Will Vanish Horizon». 

La forêt de pixels. ( Lena Huber, Courtesy the artist, Hauser & Wirth and Luhring Augustine)

La forêt de pixels.

( Lena Huber, Courtesy the artist, Hauser & Wirth and Luhring Augustine)

«Ces cristaux sont à voir comme les pixels d’un écran géant qui aurait explosé dans l’espace», explique Mirjam Varadinis. Dans un monde où la moindre image digitale compte des millions de pixels, on peut aussi y voir un hommage à la «résolution de mauvaise qualité», car il y a quelque 3000 pixels en tout. 

Au final, l’exposition elle-même est une œuvre d’art, ou une chorégraphie, selon les goûts. On en ressort joyeux, malgré les touches de mélancolie distillées. La légèreté colorée qui fait la marque de Pipilotti Rist pourra même s’admirer de l’extérieur, car des vidéos seront projetées sur des pans de façades - alors que de grandes bulles de savon s’échapperont du jardin intérieur. A voir jusqu’au 8 mai 2016.

L’exposition 

La première exposition de Pipilotti Rist dans une institution muséale à Zurich depuis 1999 porte le titre (l’original est en allemand): «Ta salive est ma combinaison de plongée dans l’océan de la douleur». 

«Cette phrase provient d’une chanson écrite il y a longtemps avec Anders Guggisberg, en anglais, explique la commissaire d’exposition Mirjam Varadinis. Elle renvoie à beaucoup d’éléments essentiels dans l’œuvre de Pipilotti Rist – la salive, le sang, tous les fluides – et thématise tout ce qui vient du dedans et s’écoule vers l’extérieur, y compris le sang.» 

Comme dans le film «Pepperminta» (2009), Pipilotti Rist n’a de cesse de remettre en cause de nombreux tabous, notamment liés au sang féminin. 

Le catalogue est aussi particulier: sous la forme d’un glossaire, il comprend une petite septantaine de termes, de la lettre A pour «Angst» (peur) à Z, pour «Zerstörung» («destruction»). 

Des amis, des écrivains, des chercheurs mais aussi des enfants ont été invités à livrer un texte. 

Le catalogue compte aussi douze images que leurs propriétaires peuvent utiliser comme ils l’entendent. 

La danseuse et chorégraphe jurassienne Eugénie Rebetez se produira pendant l’exposition, dans une production réalisée avec Pipilotti Rist. 


swissinfo.ch



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