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La légère nostalgie du cristallier du Gothard


Par Ariane Gigon, de retour d’Amsteg dans le canton d’Uri


Les cristaux découverts dans la région du Gothard sont attractifs à plus d’un titre. Ici lors d’une exposition à Flüelen dans le canton d’Uri, en 2007. (Reuters)

Les cristaux découverts dans la région du Gothard sont attractifs à plus d’un titre. Ici lors d’une exposition à Flüelen dans le canton d’Uri, en 2007.

(Reuters)

Le géologue Peter Amacher a passé dix ans à chercher des minéraux sur les traces des mineurs construisant le tunnel du Gothard. Ses trésors sont exposés et il peut désormais continuer à chercher… à l’air libre. Portrait.

Ce n’est pas qu’il attend l’hiver avec impatience, mais l’arrivée de la neige va de pair avec une nouvelle occupation, pour le géologue uranais Peter Amacher: dans son atelier et musée privé d’Amsteg, dans le canton d’Uri, sous un impressionnant pont de l’actuelle ligne du Gothard, le «cristallier» - chercheur de cristaux - va pouvoir patiner les marbres blancs et les gneiss trouvés sur le chantier du nouveau tunnel.

Les cubes et autres volumes aux belles marbrures grisées, étiquetés «Neat Steine» («pierres de la NLFA») sont déjà très appréciés des acheteurs. «Des collectionneurs allemands, italiens, autrichiens et même américains en sont friands, explique Peter Amacher, car le nouveau tunnel est évidemment quelque chose de spécial...»

Les erreurs du tunnel routier

Peter Amacher, qui réalise aussi des expertises géologiques et, entre autres occupations, organise des excursions minéralogiques dans la région du Gothard, exerce son art depuis quarante ans. «J’ai commencé avec mon oncle, dit le bourlingueur des cavernes et des sommets. J’ai su très tôt qu’on cherche parfois pendant des semaines sans rien trouver. Il faut de la patience…»

Lorsque la construction du nouveau tunnel ferroviaire a été décidée, Peter Amacher a immédiatement pensé qu’il ne fallait pas «répéter les erreurs de la construction du tunnel routier», inauguré en 1980. «A l’époque, on a donné aux invités d’honneur tous les minéraux trouvés durant les travaux», rappelle le géologue.

Des menaces

Dans un texte publié lors de l’ouverture de l’exposition des minéraux du Gothard, en 2006 à Seedorf, Peter Amacher rappelait que son prédécesseur Ludwig Lussmann, chargé par le canton de la surveillance et de la sauvegarde des roches d’intérêt lors de la construction du tunnel routier, n’avait pas eu la tâche facile.

«Les mineurs ne comprenaient pas qu’ils n’avaient pas le droit de ramasser les cristaux. Lussmann a reçu des menaces et a vu des fissures intentionnellement abîmées», expliquait Peter Amacher.

Pas que des amis

Il ne reste donc pas grand-chose des trouvailles de ce chantier. Dans la perspective de la NLFA, le gouvernement uranais a nommé un nouveau «surveillant» des minerais, et surtout décidé de conserver les trésors trouvés. C’est Peter Amacher qui a été chargé du travail. Il s’est entouré de quatre collègues pour arpenter les galeries fraîchement percées.

En comptant le temps la construction d’une nouvelle centrale électrique à Amsteg, spécialement pour le chantier, et la construction du puits d’accès, Peter Amacher a travaillé au total quatorze ans, jusqu’à l’année dernière autour du chantier de la NLFA. «Pas tous les jours, mais parfois des heures et des heures de suite.»

Comme son prédécesseur, Peter Amacher n’a pas eu que des amis dans le tunnel. Il a dénoncé des ouvriers chapardeurs. Certains ont été condamnés à des amendes pour recel, l’un a été licencié, mais en relation avec d’autres problèmes.

Arriver très vite sur les lieux

«Mais j’ai aussi trouvé de bons collègues, qui m’ont appelé au milieu de la nuit lorsqu’ils voyaient une fissure intéressante.» Une «fissure alpine», ou un «four alpin» est l’endroit où les cristaux, chlorites, quartz, adulaires, fils d’amiante ou pyrrothines et anhydrites (ces deux derniers ne se trouvant que dans le tunnel, car ils s’altèrent à l’air libre et prennent un aspect rouillé) se sont formés, il y a des millions d’années.

Le tunnelier étant suivi par des bataillons de mineurs chargés de sécuriser les lieux, les fissures et autres grottes sont bétonnées très rapidement. Il faut donc être très rapidement sur les lieux.

Peter Amacher savait quand il partait, mais jamais exactement quand il revenait. Or, dans un tunnel qui mesurera, une fois fini, 57 kilomètres, les distances sont… longues. «Souvent, pour ne pas revenir en marchant, seul, dans le noir quasi complet, je préférais attendre un train d’ouvriers rentrant du travail. Une fois, j’ai attendu deux heures et demie…»

Pas de conservation aux Grisons

Peter Amacher est heureux de pouvoir retravailler à l’air libre, mais il secoue la tête en pensant aux occasions perdues. Car si le Tessin a aussi nommé un «surveillant des minéraux» et s’il a pu inventorier toutes les fissures – environ 250 – sur le tronçon uranais et documenter quelque 50 minéraux différents, la partie grisonne est restée sans surveillance des minerais.

«C’est perdu à jamais, regrette l’Uranais. Aux Grisons, ce sont les communes qui sont compétentes. J’ai reçu un mandat de Sedrun, mais à partir de Tujetsch, il n’y a plus eu de cristallier. A un moment donné, la commune a voulu sauver les meubles et a envoyé deux cristalliers à la retraite, mais c’était trop tard et ils n’ont rien trouvé.»

Un impact favorable

Car il faut être là «dès le début, pour connaître les gens et se faire accepter», ajoute le spécialistes des quartz. Dans le canton d’Uri, le versement d’une récompense aux mineurs qui trouvaient des minéraux a également eu un impact favorable, rappelait le canton lors de l’ouverture de la nouvelle exposition.

La salle d’exposition du château A Pro, à Seedorf, abrite 250 minéraux trouvés durant les travaux au Gothard. Non loin, jusqu’à Brunnen, de nouvelles îles ont été construites sur les rives du lac des Quatre-Cantons avec des gravats du tunnel. Précieuses ou pas, les pierres du Gothard continuent à vivre.

Parcours d'une vie

Peter Amacher. Agé de 55 ans et basé à Amsteg, non loin du chantier de la NLFA à Erstfeld (UR), Peter Amacher est chercheur de minéraux depuis 40 ans, entre Altdorf et Airolo.

Egalement géologue de formation, il effectue des travaux pour la prévention de chutes de pierres et de rochers et dresse des cartes de zones à risques.

Il organise également des excursions pour les amateurs de minéraux.

En 1995, le canton d’Uri l’a chargé de «surveiller et sauvegarder» les minéraux lors de la construction d’une nouvelle usine électrique à Amsteg. En 1999, le mandat de réaliser le même travail sur le tronçon uranais lui a été confié.

Au Tessin, ce travail a été confié au directeur du Musée d’histoire naturelle de Lugano, Marco Antognini. Les Grisons ont renoncé à un travail de conservation.

Les échantillonnages de Peter Amacher ont été analysés par l’Institut de minéralogie et de pétrologie de l’Université de Bâle.

Le géologue et «cristallier» a inventorié 250 fissures alpines et 50 minéraux différents.

Les minéraux du chantier de la NLFA sont exposés au château A Pro de Seedorf (UR).

RICHE MASSIF

«Le massif du Gothard est un des plus riches des Alpes en minéraux et il est connu pour cela depuis le 18e siècle», rappelle Edwin Gnos, conservateur au département de minéralogie et de pétrographie du Muséum d’histoire naturelle de Genève, originaire du canton d’Uri.

Echec«Malheureusement, regrette aussi le professeur, le projet d’échantillonnage des roches et des fissures sur tout le trajet a échoué, car cela aurait coûté trop cher et cela aurait retardé les travaux.»

Analyses. Mais cela aurait permis de savoir, par exemple, combien de temps il a fallu à telle roche pour refroidir, à quelle température. «Après les travaux, c’est beaucoup plus difficile de mener de telles analyses, même si pas impossible… C’est toujours une question de budget», explique Edwin Gnos.

Vols inévitables Quant aux vols, Edwin Gnos soupire: «Ils sont inévitables et ont toujours existé. On ne peut pas surveiller chaque seconde de travail et chaque ouvrier. Les mineurs, qui font un métier difficile, estiment mériter cette sorte de pourboire… Mais il faut trouver une juste mesure, si possible, car, selon les lois non écrites et transmises de génération en génération, les trouvailles appartiennent au canton…»

swissinfo.ch



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