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La Tunisie à un tournant


«Ennahda ne veut pas d’une société rétrograde»


Par Daniele Mariani, de retour de Tunisie


Badreddine Abdelkefi, vice-président adjoint de l'Assemblée nationale constituante de Tunisie. ()

Badreddine Abdelkefi, vice-président adjoint de l'Assemblée nationale constituante de Tunisie.

Le parti Ennahda n'a aucune intention de remettre en question la liberté d'expression, dans la mesure où la loi est respectée, affirme Badreddine Abdelkefi, membre de l'Assemblée nationale constituante de Tunisie, rejetant les critiques d'obscurantisme adressées à son parti.

Vainqueur avec 37% des suffrages lors des élections organisées en octobre 2011 pour former l'Assemblée nationale constituante (ANC), le Mouvement de la Renaissance (Ennahda) est le plus important des trois partis de la «troïka» qui dirige la Tunisie pendant la phase de transition post révolutionnaire, avec le Congrès pour la République et Ettakatol.

Pour l'opposition laïque, le parti islamiste de Rached Gannouchi a trahi les idéaux de la révolution et cherche à imposer une vision de l'islam rétrograde et contraire au modèle de société libéral développé en Tunisie. Au contraire, «nous croyons à un islam tolérant et ouvert au dialogue», répond Badreddine Abdelkefi, vice-président adjoint de l'Assemblée nationale constituante et responsable des relations avec la société civile.

swissinfo.ch: Quels sont les problèmes les plus urgents à résoudre en Tunisie?

Badreddine Abdelkefi: En cette période transitoire, il y en a surtout deux, le premier porte sur la sécurité et le second est d’ordre social. Je pense que tout le reste découle de là.

Il y a aujourd'hui beaucoup de gens qui souffrent, qui sont marginalisés. Il est urgent de trouver une solution pour empêcher que s’installe la conviction que cette révolution n'a rien apporté. En ce qui concerne la sécurité, le problème est très aigu et il doit être résolu pour permettre à la population de travailler en paix. Aujourd'hui nous avons beaucoup de libertés, tout le monde peut dire ce qu’il pense. Mais cela dépasse parfois le cadre de la loi.

Par la suite, il faudra laisser du temps au futur gouvernement, qui aura cinq ans pour fixer ses priorités et commencer à construire une nouvelle Tunisie. Nous sommes en train de construire pas à pas un Etat démocratique, respectueux des droits humains et de notre histoire, en mesure de représenter une expérience nouvelle pour tout le monde arabe.

swissinfo.ch: Vous avez parlé de liberté d'expression. Faut-il la limiter?

B.A.: Non, il faut simplement appliquer la loi. Ceci ne veut pas dire qu'il faut remettre en question la liberté d'expression ou le droit de grève.

Ce que nous ne voulons pas, ce sont des barricades dans les rues ou des violences qui obligeraient les entreprises de fermer. Ce n'est pas admissible. La loi est faite pour être respectée, quelles que soient les couleurs politiques des gens qui lancent ce genre d’actions.

Double langage?

Le Mouvement de la Renaissance (Ennahda) a été fondé en 1981 sous le nom de Mouvement de la tendance islamiste. Son principal leader est Rached Gannouchi, qui a vécu en exil à Londres du début des années 1990 jusqu'à la révolution tunisienne de janvier 2011.

Ses militants ont subi une forte répression sous le régime de Ben Ali. Badreddine Abdelkefi a, par exemple, passé onze ans dans les prisons tunisiennes.

Le parti occupe 89 des 217 sièges de l'assemblée nationale constituante élue en octobre 2011.

L'opposition laïque accuse Ennahda d'utiliser souvent un double langage: modéré et ouvert devant les micros des médias occidentaux, mais ultraconservateur loin des caméras de télévision.

Il y a quelque mois par exemple, on a diffusé une vidéo dans laquelle Rached Gannouchi encourageait les salafistes à créer radio, tv, écoles et associations coraniques pour répandre l'islam et appliquer la charia (loi coranique), à petites doses et pas à pas. Gannouchi s'est ensuite défendu en affirmant que la vidéo avait été truquée.

swissinfo.ch: Que répondez-vous à ceux qui affirment qu'Ennahda veut créer une société rétrograde?

B.A.: Ce sont des critiques récurrentes mais injustifiées. Nous croyons en un islam tolérant, ouvert au dialogue. Le problème de la femme, par exemple, ne se pose pas pour nous. Contrairement aux autres partis islamistes, nous ne voulons pas confiner les femmes à la maison. Nous sommes favorables à une loi électorale qui prévoit l’égalité homme-femme. Du reste, presque la moitié de nos représentants dans les groupes parlementaires sont des femmes.

swissinfo.ch: Plusieurs partis craignent que le pays ne sombre dans la violence. Quelle est votre analyse?

B.A.: Après l’assassinat de Chokri Belaïd [ndlr: le leader du front populaire tué le 6 février 2013], certains membres de la gauche ont accusé un peu trop rapidement Ennahda d'être derrière l'attentat. Mais est-ce logique de la part d'un parti gouvernemental de vouloir déstabiliser le pays?

Après cet acte sanglant, quelques-uns de nos bureaux ont été incendiés. Nous avons cependant enjoint à nos militants de ne pas réagir. Ennahda ne croit pas à la violence et je pense qu'il a les capacités d’empêcher le pays de sombrer dans le chaos. On peut crier aussi fort qu’on veut, mais pas user de violence.

J'espère que l’assassinat de Chokri Belaïd n’est qu’un épisode et que nous réussirons à le surmonter. Toutes les révolutions passent par une période transitoire. Nous insistons sur le fait que nous sommes tous tunisiens, que nous avons besoin d’élections et que le résultat issu des urnes doit être respecté. Il y a malheureusement des gens qui croient que la violence est nécessaire pour affaiblir Ennahda ou pour changer la vie politique du pays. Heureusement, la majorité des politiciens tunisiens a su faire preuve de sagesse jusqu'à présent.

swissinfo.ch: Dans le domaine économique, une des pratiques les plus en vogue du régime de Ben Ali était d'attirer les entreprises étrangères en les exemptant d’impôt. Quelle est votre position?

B.A.: C'est une réponse que devra donner le prochain gouvernement. Je crois cependant que la Tunisie ne peut pas vivre comme si elle était une île. Nous sommes ouverts sur les plans culturel et économique, à condition que notre législation et notre spécificité soient respectées. Pour avoir une économie solide, nous devons donner une chance aux investisseurs tunisiens et étrangers.

swissinfo.ch: Après la révolution, d’autres investisseurs étrangers sont entrés en scène, en particulier le Qatar. La Tunisie serait-elle en train de s'éloigner de la région méditerranéenne?

B.A.: L'histoire de notre pays s'inscrit dans celle de la Méditerranée. Nous n'avons pas l’intention d'affaiblir nos relations avec l'Europe. Mais cela ne nous empêche pas de regarder aussi ailleurs et de diversifier nos liens avec d’autres pays, par exemple les pays arabes ou le continent américain.

swissinfo.ch: Pour la Tunisie, la prochaine grande étape sera l'adoption de la nouvelle constitution. Où en sont les travaux de l'Assemblée nationale constituante?

.A.: Le 27 avril, nous présenterons la nouvelle constitution. Deux semaines plus tard commencera la discussion, article après article. Elle devra se terminer au plus tard le 8 juillet pour l'adoption du texte en première lecture. Si nécessaire, il y aura un mois supplémentaire pour une adoption en seconde lecture. Si aucun accord n’est trouvé, il faudra aller jusqu’au référendum.

Mais nous sommes confiants, nous ne pensons pas qu'on en arrivera au référendum car il y a un consensus presque total. Peu de points restent à régler. Il manque encore un accord sur le futur régime politique – présidentiel ou parlementaire – et ensuite sur les pouvoirs du président. Je crois que la plus grande partie des membres de l'ANC sont d'accord sur le fait qu’il nous faut une constitution le plus vite possible. On ne peut pas fonctionner encore longtemps avec ce régime de transition.


(Adaptation de l’italien: Isabelle Eichenberger), swissinfo.ch



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