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Le président de la Croix-Rouge


Les formes de conflit ne cessent de changer




 (AFP)
(AFP)

Le président du CICR Peter Maurer entend rendre son organisation plus transparente. Les défis en République centrafricaine et en Syrie sont, actuellement, au centre des préoccupations. C’est ce qu’il a expliqué dans une interview à swissinfo.ch.

Peter Maurer, président du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) depuis le 1er juillet 2012, a reçu swissinfo.ch au siège de l’organisation à Genève, après une longue tournée d’observations sur le terrain et de rencontres en Syrie, en Iraq, au Sud Soudan et en République centrafricaine.

 

En 2013, le CICR a fêté son 150e anniversaire. L’année en cours verra une nouvelle célébration, celle des 150 ans de la signature de la première Convention de Genève, qui fut le point de départ de tous les règlements du droit international moderne.

swissinfo.ch: Vous venez de rentrer de Centrafrique, où la situation est désastreuse. Quelles sont vos priorités pour cette région?

Peter Maurer: De nombreuses choses ne font pas partie de la mission de base du CICR. Nous encourageons d’autres acteurs à s’engager. Renforcer la présence internationale est l’une de ces priorités. Dans un pays n’ayant pas d’armée ou de police fonctionnant correctement, la sécurité doit être assurée par une présence internationale crédible. Je saluerais une opération internationale sous l’égide de l’ONU pour renforcer la contribution des forces de paix africaines et françaises.

Les efforts de désarmement doivent en outre être plus crédibles. Il ne se passe pas grand-chose en ce moment. Le CICR a aussi besoin d’un engagement plus marqué du côté du droit et de la justice.

Mais, plus que tout, c’est un processus politique crédible et non exclusif qui manque. Cela donnerait confiance à la communauté internationale pour investir davantage d’énergie dans tous ces efforts de stabilisation.

Le pays se trouve actuellement en mode «substitution»: il n’y a presque pas de structures d’Etat pour la santé, l’eau ou le système sanitaire. Des dizaines de milliers de personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays.

L'action du CICR en République centrafricaine

swissinfo.ch: Quels changements le CICR a-t-il pu observer depuis la résolution unanime du Conseil de sécurité de l’ONU du 22 février, demandant un accès rapide, sûr et sans obstacle à la Syrie?

P.M.: La dynamique générale n’a pas changé, malgré les efforts diplomatiques et la résolution du Conseil de l’ONU. La situation globale est toujours très difficile. Accéder aux personnes déplacées est un véritable défi, les besoins augmentent, les déplacements se multiplient et les préoccupations humanitaires grossissent. Les possibilités d’apporter un peu d’aide sont comme une goutte dans l’océan.

Je reconnais toutefois aussi quelques progrès. Depuis janvier, nous avons quelques opérations transversales dans les zones assiégées. Nous avons pu organiser un convoi important pour Barzeh et nous avons obtenu des visas pour certaines régions, ce qui nous a permis de travailler non seulement en dehors de Damas et d’Alep, mais aussi d’assurer une présence du CICR à Homs, Hama et Tartous. Nous aidons aussi davantage de personnes qu’il y a deux mois. Mais le problème est que les besoins augmentent aussi, au moins aussi vite. La différence entre ce qu’il faudrait faire et ce qui est fait reste donc très grande.

swissinfo.ch: Vous êtes depuis bientôt deux ans à la tête du CICR. Vous avez installé un nouveau style de gestion, demandant aux gens de vous appeler «Peter» et non «Monsieur le Président». Pourquoi?

P.M.: Je n’ai pas une idée toute faite de la manière de diriger. Je suis ce que je suis. J’ai été choisi à cette fonction et je ne veux pas être fondamentalement différent de ce que je suis. Sinon je perdrais ma crédibilité ou ma capacité à diriger.

Nous vivons à une époque d’interactions plus fluides entre la gouvernance et la direction de l’organisation, pas seulement le CICR mais aussi son environnement plus large, et c’est important. Nous avons besoin d’organisations souples capables d’évoluer de manière dynamique autour de leur rôle respectif et des processus de décision. C’est cela qui explique un style plus collégial, style qui me convient en tant que personne et qui convient aussi à l’organisation en tant que telle.

swissinfo.ch: Vous avez un compte Twitter et de nouveaux documentaires, diffusés sur les chaînes de télévision publique, dévoilent les coulisses du travail des délégués du CICR sur le terrain. Votre objectif est-il aussi d’instaurer davantage de transparence?

P.M.: Au fil de son histoire, le CICR a été fortement marqué par la dimension de confidentialité, qui fonde aussi son identité. Mais nous devons aussi nous demander si cette dimension est toujours adéquate. Quand j’ai rejoint le CICR, j’ai trouvé de nombreux éléments dits «confidentiels» qui, à mon sens, ne le sont pas du tout.

La transparence et l’ouverture ne sont pas le contraire de la confidentialité, mais doivent être vus comme des compléments raisonnables à cette dernière.

Il y a de bonnes raisons d’être plus transparents sur de nombreux dossiers, d’être plus affirmatifs et plus ouverts concernant nos doutes et les questions que nous nous posons. Nous ne devrions pas avoir l’ambition de travailler entre nous dans une salle sombre puis de présenter la solution au monde. Ce n’est plus le monde dans lequel nous vivons. Nous vivons dans un système humanitariste international où d’autres réfléchissent tout aussi bien que nous. Nous devons donc participer à ce processus de réflexion et y trouver notre rôle. Cela requiert de l’engagement, des partenariats et de la transparence, mais aussi des activités qui, parfois et dans certains contextes, ne sont pas sous les projecteurs et où nous pouvons travailler calmement.

swissinfo.ch: Vous avez fêté le 150e anniversaire du CICR l’an dernier. Dans une interview, vous aviez déclaré que, «plutôt que l’occasion de s’auto-congratuler, l’anniversaire devrait être l’occasion de réfléchir à notre future orientation.» Quelles nouvelles idées en sont-elles nées?

P.M.: De nombreux éléments essentiels de l’approche du CICR, développés ces 150 dernières années, restent absolument valables et pertinents: nous offrons assistance, protection, développons le droit, tout en intervenant sur le terrain, en étant proches des victimes et en parlant avec tous les acteurs d’un conflit. Ce sont toujours nos principes opérationnels, aussi bien que notre nature neutre, impartiale et indépendante.

Mais les conflits évoluent, adoptent de nouvelles formes, avec de nouveaux types d’acteurs et de nouvelles armes. L’environnement humanitaire change également. Nous ne sommes plus les seuls à apporter aide et protection humanitaire.

Entre 2015 et 2018, nous tenterons de répondre aux nouveaux défis en mariant la tradition avec ce nouvel environnement. Notre mandat de protection continuera à occuper une grande partie du travail. Les partenariats seront définis avec soin. Il faudra analyser ce qu’ils apportent et quelles sont leurs limites. Nous aborderons aussi les nouveaux développements en termes de violence, d’armements et d’acteurs des conflits. Il n’y a pas de recette toute faite pour répondre à ces défis.

swissinfo.ch: Vous célébrez un nouvel anniversaire en 2014, les 150 ans de la signature de la première Convention de Genève. Quand on voit qu’en Syrie, en République centrafricaine ou au Sud Soudan, les hôpitaux sont attaqués et les blessés ne sont pas traités, il est permis de se demander si ce texte est encore pertinent…

P.M.: Ces problèmes ne veulent pas dire que le droit n’est pas pertinent. Cela veut dire qu’il y a toujours de nouveaux défis à relever. L’adéquation entre la réalité du champ de bataille et le droit est difficile à réaliser. Le fait qu’il s’agisse de bonnes normes est indéniable.

Nous devons trouver de nouvelles manières de parler aux acteurs des conflits pour que le droit soit respecté. C’est une question de mise en œuvre, pas du droit lui-même. Il est possible que le CICR et d’autres acteurs de l’époque aient sous-estimé, à l’époque, l’énergie et les efforts qu’il faut faire pour expliquer le droit.

Les principes sont bons, mais la situation actuelle montre que nous devons redoubler nos efforts pour les faire comprendre et respecter.

Peter Maurer

Né à Thoune en 1956, Peter Maurer a étudié l’histoire et le droit international à Berne, où il a obtenu un doctorat.

En 1987, il est entré au service de la diplomatie suisse, où il a occupé diverses fonctions à Berne et à Pretoria avant d’être transféré à New York en 1996, en qualité de premier collaborateur du chef de la Mission permanente d’observation de la Suisse auprès des Nations Unies.

En janvier 2010, le Conseil fédéral a nommé Peter Maurer Secrétaire d’État aux affaires étrangères à Berne. Il assume la présidence du CICR depuis le 1er juillet 2012, où il a succédé à Jakob Kellenberger.


(Traduction de l’anglais: Ariane Gigon) , swissinfo.ch



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