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Les souvenirs de Jean-Pierre Gontard


Comment la Suisse a œuvré à la paix en Colombie


Par Marcela Águila Rubín


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Le président José Manuel Santos (à gauche) et le leader des FARC, 'Timochenko', se serrent la main sour le regard du président cubain Raul Castro, le 23 juin à La Havane, pour entériner un cessez-le-feu définitif. (Keystone)

Le président José Manuel Santos (à gauche) et le leader des FARC, 'Timochenko', se serrent la main sour le regard du président cubain Raul Castro, le 23 juin à La Havane, pour entériner un cessez-le-feu définitif.

(Keystone)

Le gouvernement colombien et les FARC ont scellé mercredi à Cuba un accord historique visant à mettre un terme à un conflit armé de 52 ans qui a fait des centaines de milliers de victimes. Ancien médiateur entre la guérilla et Bogota, le Suisse Jean-Pierre Gontard salue le rôle joué par la Confédération dans le processus de paix.

Au terme de près de quatre ans d’âpres négociations à La Havane, les parties se sont entendues sur «un accord final, intégral et définitif» qui devra être soumis à référendum le 2 octobre prochain avant d’entrer en vigueur.

Une «avancée capitale» vers la paix

La Suisse a adressé ses félicitations au gouvernement colombien et aux FARC pour l’accord historique scellé mercredi. «Il s’agit d’une avancée capitale vers la construction d’une paix durable en Colombie», indique le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) dans une prise de position adressée à swissinfo.ch. 

Les services de Didier Burkhalter soulignent que depuis 2001 la Suisse «s’est pleinement investie dans la promotion de la paix en Colombie et a soutenu le processus de paix dans différents domaines».

La Confédération continue par ailleurs à soutenir le pays d'Amérique du Sud par une contribution de 8 millions de francs aux fonds pour la paix et par la mise en œuvre de trois programmes de coopération dans les domaines de l'aide humanitaire, de la paix et des droits de l’homme, ainsi que du développement économique.

Cet accord sur les six points de l’agenda des pourparlers et voué à «mettre définitivement fin à un conflit armé de plus de 50 ans», indique un texte signé par les négociateurs. Il marque aussi la clôture officielle des pourparlers menés depuis novembre 2012 à La Havane sous l’égide de Cuba et de la Norvège.

Jean-Pierre Gontard ne cache pas son enthousiasme après cette journée qualifiée d’«historique» par le président américain Barack Obama: «Les historiens savent que tous les présidents colombiens ont eu des contacts avec la guérilla», mais jusqu’ici ces rapprochements n’avaient pas été couronnés de succès, explique-t-il. «Le processus de La Havane a été exemplaire, tant pour son professionnalisme que par la prudence avec lequel il a été mené», souligne l’ancien négociateur de la Confédération entre la guérilla (FARC et ALN) et Bogota.  

A ses yeux, le rôle joué par la Confédération a été pertinent. La Suisse a mené un vaste programme de coopération en Colombie en y incluant une stratégie post-conflit. «La Suisse a joué un rôle très important et a été un partenaire privilégié pour la Colombie», affirme-t-il.

«L’histoire ne pardonnera pas»

La campagne de soutien au référendum convoqué par le président Juan Manuel Santos a déjà gagné les rues du pays sous le slogan «La paz SI esta contigo» («OUI, la paix est avec toi»).

L’issue du scrutin s’annonce toutefois incertaine. L’ex-président Alvaro Uribe (2002-2010) fait partie des plus virulents détracteurs du processus de paix, alors même que de nombreux analystes considèrent qu’il s’agit là d’une opportunité sans précédent pour parvenir à la paix et qu’elle sera difficile à rééditer.

«L’histoire ne le lui pardonnera pas», estime Jean-Pierre Gontard. Un résultat défavorable dans les urnes aurait un impact important sur le processus de paix. Et il serait très difficile pour la guérilla d’accepter «qu’après un travail exemplaire dans les négociations, un ancien président tente de les saboter», affirme-t-il.

La population colombienne est très divisée sur la question. Les habitants des zones urbaines n’ont pas la même conscience de ce conflit qui a reculé dans les zones rurales, là même où la Suisse collabore étroitement avec les organisations locales.

«La Suisse dispose d’un bon accès aux zones rurales et d’une bonne connaissance des réalités du terrain», indique le ministère des Affaires étrangères (DFAE) à swissinfo.ch. Sa stratégie de coopération a permis de réduire les besoins dans les zones rendues inaccessibles à l’Etat, ainsi qu’à renforcer les mécanismes de protection civile en cas de déplacements forcés, d’accidents impliquant les mines antipersonnel et de recrutement d’enfants. 

Une femme en pleurs après une attaque des FARC qui a fait 10 morts et de nombreux blessés le 23 septembre 2003 dans le village de Chita. La population rurale a été la plus durement touchée par le conflit armé en Colombie.  (Keystone)

Une femme en pleurs après une attaque des FARC qui a fait 10 morts et de nombreux blessés le 23 septembre 2003 dans le village de Chita. La population rurale a été la plus durement touchée par le conflit armé en Colombie. 

(Keystone)

Espoir et soutien suisse

La coopération suisse est également active en Colombie dans les domaines de l’aide humanitaire, de la sécurité humaine et du développement économique. Lors de sa visite en Colombie au début du mois d’août, le président de la Confédération, Johann Schneider-Ammann, a annoncé une contribution de 22 millions de dollars de la Suisse pour soutenir le développement économique du pays dans le cadre de la paix.

A cette occasion, le dirigeant helvétique a qualifié le processus de paix (qui a débuté en 2012 à La Havane) d’«un des événements actuels qui font renaître l’espoir». Un processus dans lequel la Suisse a participé de différentes manières, dont une assistance fournie à Cuba.

L’agenda bilatéral comprend également la préservation en Suisse des accords de paix entre le gouvernement et les FARC, la participation helvétique dans les pourparlers avec l’autre guérilla colombienne, l’Armée de libération nationale (ALN), tout comme le soutien au Centre de mémoire historique et la lutte contre les violations des droits de l’homme. Un thème central qui concerne en particulier les activités menées par les sociétés transnationales en Colombie.

La paix, pilier de la diplomatie suisse

«Avec près d’un siècle de relations bilatérales, la Suisse a joué un rôle très important en Colombie»

Jean-Pierre Gontard

Les bons offices suisses pour la paix en Colombie ne datent toutefois pas d’hier. «Avec près d’un siècle de relations bilatérales, la Suisse a joué un rôle très important en Colombie», note Jean-Pierre Gontard. Les liens entre les deux pays se sont intensifiés en 1998, au cours des préparatifs en vue des négociations de Caguan. «Les représentants des FARC et de l’ALN sont venus à l’Institut universitaire d’études du développement (aujourd’hui rebaptisé Institut de hautes études internationales et du développement, dont Jean-Pierre Gontard était à l’époque directeur adjoint) pour voir si nous pouvions les aider», se souvient notre interlocuteur.

Quatre conférences ont alors été organisées entre 1998 et 2002 à Genève. La première avant celle de Caguan, la quatrième durant la campagne d’Uribe (président de 2002 à 2010), à laquelle tous les candidats à la présidence colombienne participèrent. «Ce fut un effort bien structuré et il semble qu’il ait été apprécié», commente-t-il. «La Suisse était un interlocuteur privilégié».

Toutefois, au fil des années et des défaites infligées aux FARC, puis à la suite de la libération rocambolesque et très médiatisée d’Ingrid Betancourt en 2008, Uribe, «qui avait toujours parlé de paix», opta pour le seul recours aux armes et décida de mettre un terme à la médiation internationale. 

Arrivée du facilitateur Jean-Pierre Gontard (au centre) à San Vicente del Caguan, où il est reçu par le commandant des FARC Ricardo Palmera. Le processus de paix mené à Caguan entre 1998 et 2002 a finalement échoué.  (Keystone)

Arrivée du facilitateur Jean-Pierre Gontard (au centre) à San Vicente del Caguan, où il est reçu par le commandant des FARC Ricardo Palmera. Le processus de paix mené à Caguan entre 1998 et 2002 a finalement échoué. 

(Keystone)

Des accusations à l’encontre de Gontard

Le président colombien recourut alors à un stratagème que le temps finit de révéler comme tel, accusant Gontard de «financer la guérilla» et lui imputant faussement la livraison, en 2001, d’une rançon pour la libération de deux employés de Novartis que les FARC avaient pris en otage.

La justice colombienne ouvrit une enquête contre le facilitateur suisse, ce qui eut pour conséquence de crisper les relations entre Berne et Bogota. Le DFAE exigea «la fin des attaques réitérées contre le facilitateur suisse».

«Monsieur Gontard, tout comme le médiateur français [Noël Saez] ont travaillé dans des circonstances extrêmement difficiles, parfois au péril de leur vie, dans le cadre de la facilitation internationale menée par trois pays (dont l’Espagne), à la recherche d’objectifs humanitaires. Cette facilitation a permis de sauver la vie et de libérer des personnes séquestrées dans des conditions très difficiles», nota le DFAE.

Dans un communiqué, le DFAE évoqua également les accusations à l’encontre de son facilitateur: «Monsieur Gontard a contribué au succès des négociations entre l’entreprise et les FARC. Il n’a jamais été le porteur de cet argent et l’entreprise suisse en question l’a également affirmé très clairement».

Une attente un peu longue

En août 2008, au cours d’une visite en Colombie dans le cadre du centenaire des relations bilatérales Suisse-Colombie, la ministre des Affaires étrangères d’alors, Micheline Calmy-Rey, confirma la position de la Suisse. «Nous sommes convaincus que notre négociateur a agi d’une manière exemplaire. Il n’a été impliqué dans aucun paiement à destination des FARC».

Il aura toutefois fallu trois ans et demi pour que la justice colombienne lave définitivement Jean-Pierre Gontard de tout soupçon et prononce un non-lieu à son égard. En 2012, elle reconnut que l’action du médiateur suisse «faisait partie des pouvoirs accordés par le gouvernement colombien» et qu’elle visait un objectif «éminemment humanitaire».

«J’avais confiance dans le fait que la décision viendrait, mais je trouvais que l’attente était un peu longue», indiquait alors Jean-Pierre Gontard à swissinfo.ch. Aujourd’hui, cette intimidation prolongée appartient au passé, et son enthousiasme pour la paix reste intact.

«Ceux qui ont travaillé pour la paix ont fait un grand pas en avant», se réjouit-il. «J’espère que la communauté internationale prendra une décision très claire» par rapport au processus de paix en Colombie afin de le renforcer de l’extérieur, conclut Jean-Pierre Gontard. 


(Traduction et adaptation de l'espagnol: Samuel Jaberg)

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