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Ludwig Oechslin


«L’horlogerie ne produit plus de véritables innovations»


Par Samuel Jaberg, La Chaux-de-Fonds


Ludwig Oechslin est une figure emblématique de l'horlogerie de haute complication. ()

Ludwig Oechslin est une figure emblématique de l'horlogerie de haute complication.

Considéré comme l’un des plus grands spécialistes des mouvements mécaniques complexes, Ludwig Oechslin a été durant plus de dix ans à la tête du Musée international d’horlogerie de La Chaux-de-Fonds. A la veille de son départ, il porte un regard affûté sur l’horlogerie suisse.

L’hiver a été doux à La Chaux-de-Fonds. Les toits sont dégarnis et on ne trouve pas trace des tas de neige qui s’accumulent habituellement à cette période de l’année le long des rues perpendiculaires si spécifiques à cette métropole horlogère. Construite pour et par l’horlogerie, une particularité reconnue depuis 2009 par l’UNESCO, la cité des montagnes neuchâteloises est aujourd’hui encore un haut-lieu de production des montres mécaniques suisses.  

La ville accueille également le plus important musée dédié à l’histoire de la mesure du temps, le Musée international d’horlogerie (MIH). A sa direction, Ludwig Oechslin, un horloger d’exception qui a notamment créé l’horloge astronomique Türler à Zurich, l’une des plus complètes et les plus complexes qui soit. Ce Chaux-de-fonnier d’adoption prendra sa retraite à la fin du mois pour se consacrer à ses propres créations.

swissinfo.ch: L’inscription de la ville au patrimoine mondial de l’UNESCO a-t-elle eu un impact sur la fréquentation du MIH?

Ludwig Oechslin: On ne peut pas parler de hausse significative. Nous recevons entre 30'000 et 40'000 visiteurs par an, un chiffre relativement stable depuis plusieurs années. Près de 60% des visiteurs proviennent de l’étranger, le reste essentiellement de Suisse alémanique.

En revanche, depuis l’inscription de La Chaux-de-Fonds au patrimoine mondial de l’UNESCO, nous avons constaté que les touristes ne viennent plus uniquement pour visiter le musée, mais également pour découvrir la ville.

swissinfo.ch: A quoi sert le MIH?

L.O.: Le but de ce musée est de raconter l’histoire de l’horlogerie et le développement de la mesure du temps au cours de l’humanité. Nous sommes dans ce domaine le musée le plus important sur le plan international car nous disposons de la collection la plus vaste et la plus complète.

Le MIH est également source d’inspiration pour les horlogers contemporains. Ces dernières années, j’ai en effet pu observer un certain manque de créativité chez ces derniers. Et lorsqu’ils n’ont plus d’idées, les horlogers viennent ici pour puiser dans ce qui a été fait par le passé.

swissinfo.ch: Pourtant, beaucoup de marques horlogères axent leurs publicités sur les nouveautés apportées à leurs mouvements de montres. Est-ce bien légitime?

L.O.: Non, l’horlogerie n’a pas produit ces dernières années de véritables innovations. Certes, les horlogers réalisent des combinaisons mécaniques ou des mises en valeur un peu différentes, mais en s’appuyant sur des choses qui existent déjà depuis longtemps. Cela sert uniquement à rendre la montre plus intéressante au moment de la vente, pas à résoudre un problème. C’est ce que j’appelle de la bijouterie mécanique. L’innovation, elle, est présente dans les domaines de la joaillerie, du design, mais, aussi et surtout, du marketing.

swissinfo.ch: Pourquoi les montres à haute complication sont-elles alors celles qui s’arrachent le plus?

L.O.: Plus la montre mécanique est dotée de complications, de choses intéressantes à montrer que l’on ne comprend pas forcément, plus elle s’apparente à un bijou. C’est d’ailleurs de cette manière que la montre mécanique suisse a survécu à la crise horlogère des années 1970.

Les bijoux sont en effet aussi indispensables que le pain: depuis l’homme de Neandertal, l’être humain a besoin de bijoux pour se faire voir, pour communiquer avec ses pairs. Ce qui se vit autour d’une montre est principalement d’ordre intellectuel. L’histoire qui entoure ces produits sert ensuite de base de communication. Et comme l’homme dépend de la communication, on peut prédire encore un bel avenir à la montre mécanique suisse.

swissinfo.ch: Proposer du rêve aux nantis, est-ce que ça a toujours été la mission de l’horlogerie suisse?

L.O.: Non, jusqu’à la crise des années 1970, l’horlogerie suisse tentait de convaincre le consommateur en mettant l’accent sur l’utilité et la précision des montres. C’est seulement après cette crise que l’on s’est rendu compte qu’il y avait un intérêt, une beauté dans la mécanique même de la montre et que l’on a commencé à en jouer. C’est ce changement de paradigme qui a sauvé l’horlogerie suisse.

swissinfo.ch: Le label «swiss made» est-il un élément essentiel de ce succès?

L.O.: Cette notion de «swiss made» est de mon point de vue fictive. Je m’explique: tous les matériaux de base utilisés pour fabriquer une montre, par exemple le fer ou le laiton, n’existent pas en Suisse. Il suffit qu’on les retravaille ici pour qu’elle bénéficie ensuite de ce label. Cette fiction tient certes la route dans la tête des consommateurs, mais pas d’un point de vue matériel.

En ce qui concerne la main-d’œuvre, la même logique est valable. Sans les travailleurs immigrés et les frontaliers français, il n’y aurait tout simplement pas d’horlogerie suisse.

swissinfo.ch: Mais le savoir-faire suisse, lui, est bien réel.

L.O.: Oui, et il semble que ce savoir-faire soit difficilement délocalisable. Pourtant, d’un point de vue physique et manuel, les montres pourraient très bien être produites ailleurs. Mais le noyau de connaissances qui s’est développé ici et qui se nourrit de centaines d’années d’expérience ne peut pas être reproduit d’un coup de baguette magique.

Cela fait par exemple 30 ans que la Chine tente de nous rattraper. Certes, aujourd’hui, les horlogers chinois produisent des montres à haute complication de même qualité que les montres suisses. Mais il leur manque encore la richesse de ce savoir-faire, ce qui se remarque dans les petits détails et dans la difficulté à réaliser de nouvelles créations. 

swissinfo.ch: L’horlogerie est de plus en plus dominée par les grands groupes (Swatch, Richemont, LVMH, Rolex). Y voyez-vous un danger pour la survie des petites marques indépendantes?

L.O.: Si elles parviennent à réaliser des produits intéressants dans une certaine niche, alors les petites entreprises auront une chance de survivre. Mais si elles essayent de faire la même chose que les grands groupes, alors leur mort sera assurée. La domination des grands groupes horlogers, qui sont des structures lentes et peu flexibles, représente surtout un danger pour la diversification de l’horlogerie.

swissinfo.ch: Cette situation de domination des grands groupes horlogers a-t-elle d’autres conséquences?

L.O.: Oui, notamment sur le tissu social des villes horlogères. La Chaux-de-Fonds offre de nombreuses places de travail dans l’horlogerie et pratiquement toutes les grandes marques (Patek Philipp, Cartier, Tag Heuer, etc.) y ont construit des fabriques ces dix dernières années, notamment le long de la route menant au Locle. Mais les centres de décision ne sont plus à La Chaux-de-Fonds et les patrons n’y paient plus leurs impôts. Ils n’investissent plus non plus dans les sociétés locales, et notamment dans les clubs de football et de hockey, qui faisaient autrefois la fierté de ses habitants. La ville a également perdu de nombreux commerces et ses rues sont parfois un peu mortes.  

swissinfo.ch: Est-ce que le métier d’horloger fait encore rêver aujourd’hui?

L.O.: Moi, ça m’a fait rêver. J’ai commencé par de petites pièces, pour ensuite arriver à des réalisations très performantes, en y mettant toujours beaucoup de créativité. C’est un grand plaisir de réaliser de telles œuvres d’art. A l’heure actuelle, la plupart des horlogers industriels sont spécialisés dans l’assemblage de pièces  - axes, roues, dents, etc. - produites par des machines. Je n’ai absolument rien là-contre, mais je n’y trouverais personnellement pas mon compte.

Ludwig Oechslin

Né en 1952 en Italie, Ludwig Oechslin a suivi des études universitaires d’archéologie, de grec, de latin et d’histoire ancienne - à Bâle puis à Berne – avant  d’effectuer un apprentissage d’horlogerie. Il est également titulaire d’un doctorat d’histoire et de philosophie des sciences.

Au cours de son apprentissage, il a étudié et restauré l’horloge Farnese au Vatican, une montre astronomique de plus de 400 pièces qui montre notamment les positions de la lune et du soleil et les phases de la lune. Il est le créateur de l’horloge astronomique Türler à Zurich, l’une des plus complètes et les plus complexes qui existe dans le monde. Il a longtemps collaboré avec la marque Ulysse Nardin.  

Depuis 2009, il possède sa propre marque de montres à Lucerne, ochs und junior. Il développe des montres qui affichent la date, les mois et les jours avec des points orange se déplaçant derrière des caches. Après s’être attaqué aux horloges les plus complexes, il vise désormais une sorte de simplification extrême dans ses travaux. «Je fais cela par pur plaisir, au sein d’une petite équipe d’amis», dit-il.

Directeur depuis 2001 du Musée international d’horlogerie (MIH) de La Chaux-de-Fonds, il prendra sa retraite à la fin du mois de février. Il compte néanmoins conserver son domicile dans la cité des montagnes neuchâteloises, dont il apprécie la qualité de vie. «C’est la ville la plus ouverte et la plus libre que je connaisse en Suisse, et je trouve cela très agréable. Près de 40% de la population est étrangère et pourtant, ce n’est même pas un sujet de discussions, contrairement à la Suisse alémanique d’où je viens», relève-t-il.

swissinfo.ch



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