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Méfiance ancestrale


L’idylle des Alpes suisses troublée par le retour du loup?


Par Clare O'Dea à Näfels


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Le loup défraie la chronique en Suisse. Tandis que le Parlement envisage de faciliter les conditions de tir de l’animal protégé, de nouveaux loups font leur apparition. Pour le grand bonheur de certains et sous les peurs et les réclamations d’autres.

 (Keystone)

Des loups ont été repérés dans 17 des 26 cantons suisses.

(Keystone)

Le berger montre les touffes de laine noire sur le chemin rocailleux, preuve du récent carnage. Un loup est passé ici. C’est le premier canidé attesté dans le canton de Glaris depuis plus de deux cents ans, sur l’alpage de Wiggis, où nous nous trouvons. L’augmentation du nombre d’individus sur le territoire suisse repose la question de la co-existence entre humains et prédateurs.

Roebi Seliner a fait sa macabre découverte lorsqu’il a effectué une visite de routine du troupeau. «J’ai d’abord vu un mouton dont l’oreille avait été presque arrachée, raconte-t-il. Les blessures présentaient d’énormes traces de morsure. Ensuite, j’ai vu un premier mouton mort, et puis les restes d’une carcasse.» Au total, le loup avait fait dix victimes.

Le canton de Zurich a aussi enregistré son premier cas de loup, tué par un train à Schlieren en ce mois de juin 2014. La Suisse, qui avait exterminé le loup au XIXe siècle, a vu l’animal en 1995. Aujourd’hui, il a été attesté dans 17 des 26 cantons. Une seule meute est attestée, depuis 2012, dans le massif grison du Calanda.

Protection internationale

Avec la Convention de 1979 «relative à la conservation de la vie sauvage et du milieu naturel de l’Europe», dite Convention de Berne, le loup est protégé en Suisse. Une loi ad hoc a entériné cette protection en 1988.

La Confédération a aussi adopté un «Plan de gestion du loup», communément appelé «Plan loup», comme ceux qui concernent les autres animaux nécessitant une protection. Ce plan établit «des principes régissant la protection, le tir ou la capture des animaux, la prévention et la constatation des dégâts ainsi que le versement d’indemnités pour les mesures de prévention». Ces plans indiquent aussi dans quelles conditions des loups effectuant des ravages peuvent être abattus. Dans tous les autres cas, tout abattage de loup est illégal.

Plan loup

Un premier plan de gestion de loup a été adopté en 2004 et révisé une fois depuis.

Le concept prévoit les mesures de protection des troupeaux et les critères d’autorisation pour abattre des loups, mais il attribue aussi les compétences en matière de suivi de l’évolution des prédateurs et une aide aux mesures de protection, de même que des indemnités aux éleveurs.

Pour qu’un canton puisse décréter une autorisation de tir, il faut qu’un loup ait dévoré au moins 35 animaux de rente pendant quatre mois consécutifs, ou au moins 25 en un mois.

L’Office fédéral de l’environnement (OFEV) entend assouplir les conditions de tir dans un projet de révision actuellement en consultation. S’il est adopté, les cantons pourront aussi accorder des autorisations de tir lorsqu’un loup aurait attaqué trois fois au moins dix moutons et pour autant que le troupeau ait été protégé avec des mesures adéquates. 

Une motion aux Chambres fédérales demande également l’assouplissement des conditions de tir.

Les organisations de défense des animaux sauvages s’inquiètent de ces menaces et estiment que la coexistence est tout à fait possible.

Pour protéger les troupeaux, le meilleur instrument, depuis des siècles, est le recours à des chiens spécialement dressés. Agridea, «agence de vulgarisation agricole», s’est fixée entre autres la promotion des chiens de protection. L’association dispose aussi d’un dispositif d’urgence. Roebi Seliner y a fait recours après l’attaque et l’éleveur Walter Hildbrand lui a immédiatement alloué deux chiens.

«Nous n’avions plus de loups dans notre pays et avons donc perdu, comme l’Allemagne, la tradition du chien de protection des troupeaux, explique Walter Hildbrand. Depuis 1999, nous essayons d’en élever et de leur trouver des terrains d’action.»

«Lorsqu’un loup attaque pour la première fois quelque part, les éleveurs de bétail ne sont pas préparés. C’est pourquoi nous avons un groupe de chiens mobiles pour aider les éleveurs la première année», ajoute le spécialiste. La saison délicate est évidemment l’été, avec les cheptels laissés en haute montagne de mai à septembre.

L’Italie et les Pyrénées françaises n’ayant jamais éliminé les loups, ces régions ont aussi conservé les races de chiens capables de leur faire face. Les chiens de Walter Hildbrand, des bergers de Maremme et des Abruzzes, sont italiens. L’autre chien fréquemment utilisé est le chien de montagne des Pyrénées ou Patou des Pyrénées. Pour être capables de protéger efficacement le bétail, ils doivent faire partie du troupeau. C’est pourquoi ils sont placés dès la naissance parmi les moutons et grandissent avec eux.

Barrières électrifiées

Le bétail paissant en pâturages de montagne n’est pas particulièrement lucratif. L’alpage Wiggis, comme les autres alpages glaronais, est aux mains d’une collectivité et loué par Roebi Seliner pour l’été.

Agridea et ses spécialistes recommandent encore l’installations de barrières électrifiées. Cette solution n’est toutefois pas possible dans tous les cas et elle coûte relativement cher. «Les chiens sont particulièrement appropriés à ce type de terrain, souligne Walter Hildbrand. Avec tous les arbres et les irrégularités de terrain, il est impossible de l’entourer avec des clôtures électrifiées.»

En Valais, canton très montagneux où le loup a fait sa réapparition suisse, de nombreux éleveurs ont longtemps argué qu’il était impossible de protéger les troupeaux avec des clôtures étant donné le profil très accidenté des terrains de haute montagne. En concertation avec la Confédération, le travail de planification des alpages est désormais en cours.

Sujet très émotionnel

Selon Ralph Manz, de l’organisation Kora dédiée à l’«écologie des carnivores et la gestion de la faune sauvage», c’est le facteur émotionnel qui constitue la plus grande menace pour le loup. L’organisation est chargée par la Confédération de suivre l’évolution des carnivores, grâce à un système d’annonce ouvert. Selon la Kora, 23 loups ont été attestés en Suisse à ce jour. 

«Les gens doivent comprendre que les loups sont des animaux sauvages comme les autres, explique Ralph Manz. Il faut se débarrasser des mythes qui entourent le loup.» Le spécialiste ajoute que la Suisse compte un tout petit nombre de bêtes par rapport à l’ensemble de la population alpine. «D’un point de vue écologique, nous aurions de la place pour 60 à 65 meutes, soit 300 loups. Mais je doute que nous atteignions jamais ce nombre, étant donné notre agriculture.»

Chez Agridea, on est du même avis. «Du seul point de vue spatial, il y a effectivement assez de place, précise Daniel Mettler. Mais d’autres critères entrent en ligne de compte, comme la capacité sociale, qui est nécessaire au loup. Il y aura donc, à un moment donné, une masse critique.»

Mais les éleveurs et les paysans se plaignent. «Nous sommes censés freiner la reforestation des pâturages et emmener nos bêtes sur l’alpage pendant l’été. Mais où est l’utilité de maintenir le paysage juste pour que le loup puisse venir les attaquer?» demande Roebi Seliner.

En plaine, le loup tué aux portes de Zurich a fait sensation. Certains ont pu croire que le prédateur chasserait bientôt en terres urbaines. Mais les experts ont expliqué que ce jeune loup était très probablement en train de chercher des régions plus sauvages. Le risque d’attaque n’existe qu’en montagne, selon Daniel Mettler. «En été, les loups suivent les animaux en altitude et ils s’en prennent aux moutons. Contrairement au lynx, le loup aime chasser. Il apprécie donc les grands espaces ouverts.»

Densité de population

Une grande partie de la population suisse vit en plaine, mais les Alpes, qui représentent 60% de la surface du pays, sont non seulement l’habitat naturel des paysans, mais elles sont aussi très recherchées pour les loisirs et le tourisme.

Le loup n’est pas le seul prédateur à troubler l’idylle alpine. L’ours aussi fait trembler certaines chaumières. En 2013, le canton des Grisons avait autorisé l’abattage de l’ours M13, qui avait commencé à s’approcher de trop près des habitations. Ce mâle provenait du Tyrol du sud, en Italie, qui compte environ 40 ours.

En mai dernier, un nouvel ours est apparu en Engadine – M25, en provenance de cette même région, où il avait été attrapé et doté d’un émetteur. A coup sûr, les prédateurs referont encore parler d’eux en Suisse. 


(Traduction de l'anglais: Ariane Gigon), swissinfo.ch



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