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MUZEUM SUSCH, EN ENGADINE Dans un ancien couvent, le musée où les femmes donnent le ton

Two artworks

Au premier plan, une sculpture sans titre d’Ellen Cantor (1961-2013). Au fond, «Ethnic Wars», nature morte de Zofia Kulik (née en 1947). Deux œuvres de l’exposition inaugurale du Muzeum Susch.

(Carlo Pisani/swissinfo.ch)

Au pied du Col de la Flüela, le village de Susch, entre la haute et la basse vallée grisonne de l’Engadine, abrite désormais l’un des espaces artistiques les plus impressionnants de Suisse. Création de la collectionneuse milliardaire polonaise Grażyna Kulczyk, le Muzeum Susch a ouvert ses portes en janvier, avec un programme ambitieux, axé sur le rôle des femmes dans les arts et les sciences.

A deux heures de Zurich, le village de Susch (206 habitants selon le dernier recensement en 2014) est devenu un nouveau haut lieu de la carte touristique des Grisons. A côté de la Clinica Holistica Engiadina, ouverte en 2010 pour les patients en burnout ou en dépression, le Muzeum SuschLien externe offre un autre genre de thérapie… pour les sens.

La (re)construction massive de l’ancien monastère et de sa brasserie (dont certaines parties datent du 12e siècle) et la création d’un bunker souterrain reliant les bâtiments ont radicalement bouleversé la routine quotidienne du village. «Tout a changé», nous confie avec le sourire un habitant alors que nous traversons le pont sur la rivière Inn devant le musée.

Mareike Dittmers, la directrice, a aussi été surprise par le grand nombre de visiteurs que le musée a reçu tout de suite après son inauguration le 2 janvier: 2000 personnes en deux semaines, plus de 8000 les trois premiers mois, et une vaste couverture dans la presse internationale. «Je pense que le public a vite réalisé qu’il s’agissait de quelque chose de spécial, pas seulement d’exotique», dit-elle.


Le Muzeum Susch se démarque de la tendance actuelle des musées privés qui naissent un peu partout dans le monde, spécialement en Chine et aux Etats-Unis. «La plupart de ces musées privés créés par des milliardaires ne sont que de la frime», juge Chus Martínez, directrice de l’Institut Susch, le groupe de réflexion attaché au musée. «Ici, au contraire, nous avons un musée privé axé sur la recherche, ce qui est une chose très rare», explique-t-elle.

Issue de la Haute école d’art et de design de Bâle, où elle dirige l’espace d’exposition Der TankLien externe, Chus Martínez est une historienne de l’art renommée, qui s’intéresse depuis des années aux questions de genre. Sa position sur le féminisme va bien au-delà de la notion simpliste de «guerre des sexes». Pour elle, l’avenir verra une coexistence entre des genres égaux, et ce sont surtout les hommes qui devront changer.

La patronne qui supervise tout

Grazyna Kulczyk est restée à Susch durant toutes les phases de la rénovation. Elle a supervisé l’ensemble du projet et a choisi personnellement ses collaboratrices et collaborateurs. Mais le nouveau musée n’est en aucun cas destiné à n’être qu’un bel écrin pour sa vaste collection. A chaque exposition, ses propres pièces ne constitueront que 40 à 50% des œuvres montrées, afin de garder un échange constant avec d’autres institutions.

Et ceci ne s’applique pas qu’aux œuvres d’art et aux objets, mais aussi au personnel. Le musée n’a pas de conservateur en chef, et préfère travailler avec des experts invités. L’exposition actuelle, intitulée «Une femme qui regarde des hommes regardant les femmes», a été montée par Kasia Redzisz, conservatrice principale de la Tate Liverpool.

Au Muzeum Susch, les femmes jouent pratiquement tous les rôles principaux, du haut en bas de l’échelle. Le seul homme de l’équipe est le conservateur exécutif Krzysztof Kościuczuk. Cependant, comme l’explique Chus Martínez, l’approche féministe ne constitue pas la carte de visite de l’institution: «il y a beaucoup d’autres questions importantes autour du genre: le colonialisme, le racisme, la pauvreté, les inégalités».

Pourtant, c’est dans cette direction que les première critiques ont été adressées à la conception du musée. «Que faire de ce nouveau musée?» s’interroge la critique d’art zurichoise Aoife RosenmeyerLien externe, qui soulève aussi des questions sur l’accessibilité du musée, dans une région pour touristes aisés, près de Saint- Moritz. De quoi renforcer l’aspect élitiste du circuit de l’art?

«Le classicisme, quant à lui, reste très présent. Le battage médiatique, l’exclusivité, le pedigree et la provenance font tourner le marché de l’art et le Muzeum Susch encourage cette tendance», écrit encore Aoife Rosenmeyer. Le débat va certainement se poursuivre, mais jusqu’ici, cela n’a pas perturbé le programme. Mareike Dittmers est fière de rappeler que chaque étape du projet a été accomplie en pleine collaboration avec la communauté locale.

De toutes les façons, la Suisse est en soi un lieu privilégié, un lieu sécurisé à l’intérieur du lieu sécurisé qu’est l’Europe. Et aussi un pays très traditionnel et patriarcal, n’est-ce pas? Oui et non, estime Chus Martínez.

 

Le nouveau musée comprend aussi une résidence artistique et un programme consacré aux performances. Il organisera en plus des symposiums et des conférences publiques. Mais au lieu de publier les programmes de ces événements par écrit, le Muzeum Susch les dévoilera par podcasts – il est prévu d’en sortir 15 cette année. Les visiteurs peuvent également télécharger une application pour naviguer dans les espaces d’exposition.


Grazyna Kulczyk

(Anoush Abrar)

Grażyna Kulczyk (née en 1950) est une mécène active, bien que discrète, de l’art contemporain, une passion qu’elle porte depuis la fin des années 60, alors qu’elle était encore une modeste étudiante en Pologne. Sans moyens pour acheter des œuvres d’art, elle a commencé par collectionner des posters. Dans les années 80, faute de galerie, elle utilise l’espace où feu son mari vendait des voitures pour exposer les travaux de ses artistes favoris. Alors que la fortune de sa famille augmente rapidement à la chute du régime communiste - Grażyna jouant un rôle actif dans l’entreprise -, elle décide de concentrer ses acquisitions sur l’art contemporain, privilégiant les artistes polonais et d’Europe de l’Est, femmes pour la plupart.

En 2003, elle achète une brasserie en ruines dans sa ville de Poznan, Stary Browar, dont elle fait un centre moderne pour les arts visuels et du spectacle. En louant le reste des surfaces à des boutiques et des restaurants, elle assure le financement du volet culturel. Elle a des plans d’extension pour le centre, mais les abandonne rapidement à cause du climat peu favorable à la culture instauré par l’arrivée au pouvoir du parti nationaliste Droit et Justice en 2005. Dix ans plus tard, Stary Browar sera vendu à un promoteur allemand, pour 290 millions d’euros.

Ayant déménagé dans les Grisons avec sa collection, c’est par un coup du hasard qu’elle imagine le futur Muzeum Susch. Prise avec sa voiture dans un bouchon au village de Susch alors qu’elle rentre chez elle à Tschlins, elle contemple les bâtiments en décrépitude du couvent et de sa basserie et imagine que son rêve pourrait prendre vie en Suisse.

Outre ses activités indépendantes dans le monde de l’art, Grażyna Kulczyk est également membre de plusieurs conseils d’administration dont celui de la Tate Modern au Royaume-Uni, du Musée d’art moderne de Varsovie et du Comité du fonds pour les artistes féminines du Moma (Musée d’art moderne de New York).

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(Traduction de l’anglais: Marc-André Miserez)

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