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Politique énergétique


Le marché pourrait bien avoir la peau du nucléaire




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Après les députés, les sénateurs suisses ont refusé mercredi de limiter la durée de vie des centrales nucléaires. Mais plus que des décisions politiques, ce sont peut-être les réalités économiques qui provoqueront leur fermeture. Décryptage avec un spécialiste du dossier énergétique, le député socialiste Roger Nordmann. 

Actuellement, un seul des deux réacteurs de la centrale nucléaire de Beznau fonctionne. (Keystone)

Actuellement, un seul des deux réacteurs de la centrale nucléaire de Beznau fonctionne.

(Keystone)

Mercredi, la Chambre haute du Parlement (Conseil des Etats) a clairement refusé, par 30 voix contre 12, l’initiative populaire «Sortir du nucléaire». Ce texte des Verts demande que les centrales nucléaires suisses ferment leurs portes après 45 ans d’exploitation. 

Comme leurs collègues députés la semaine dernière, les sénateurs préfèrent une sortie par étape du nucléaire, ainsi que le préconise la Stratégie énergétique 2050 proposée par le gouvernement. Celle-ci ne fixe pas de date limite d’exploitation. 

L’actualité récente laisse toutefois penser que la sortie du nucléaire pourrait s’accélérer. La semaine dernière, les Forces motrices bernoises ont annoncé la fermeture de leur centrale nucléaire de Mühleberg, située près de la capitale Berne, pour la date du 20 décembre 2019. 

En proie à des déficits chroniques, le groupe Alpiq, numéro un de l’électricité en Suisse et à la tête des centrales de Leibstadt (canton d’Argovie) et de Gösgen (Soleure), a de son côté indiqué vouloir vendre 49% de ses barrages hydroélectriques pour éponger ses pertes. La presse alémanique a par ailleurs révélé l’existence d’une stratégie de communication d’Alpiq destinée à faire reprendre les centrales nucléaires par la Confédération.

Enfin, la situation n’est pas idéale non plus du côté de Beznau (Argovie aussi), la plus ancienne centrale en activité au monde, aux mains de l’entreprise Axpo. Le réacteur numéro 2 vient de redémarrer après des travaux de révision, mais le réacteur numéro 1, actuellement à l’arrêt en raison de problèmes techniques, pourrait bien rester à tout jamais débranché. 

Pour le député socialiste Roger Nordmann, spécialiste de la politique énergétique, ces difficultés du secteur nucléaire ne sont pas vraiment une surprise. Interview. 

swissinfo.ch: Que pensez-vous de ces annonces des producteurs d’énergie nucléaire? 

Roger Nordmann: Ce que l’on savait depuis longtemps a enfin été admis par les entreprises électriques, à savoir qu’elles perdent de l’argent avec chaque kWh produit. Concrètement, Beznau et Gösgen facturent à leurs actionnaires le courant produit environ 5 centimes, et ces actionnaires – Axpo et Alpiq – sont obligés de le revendre sur le marché à 3 centimes. Ils perdent donc 2 centimes sur chaque kWh. 

La situation devient intenable pour Alpiq, qui est très endetté, et elle va le devenir bientôt pour Axpo. C’est pour cela aussi que ces deux entreprises cherchent désespérément des voies de sortie. De plus, comme elles ont des contrats qui les lient entre elles et avec leurs filiales communes, elles n’arrivent pas à se dépêtrer de ces contrats et de ces obligations. C’est donc une machine à détruire de l’argent. 

swissinfo.ch: Mais l’idée de refiler la patate chaude à l’Etat, cela ne vous choque pas? 

R. N. : Les coûts des centrales nucléaires, c’est beaucoup d’investissements, un peu d’exploitation et énormément d’argent pour démonter la centrale, car elle est radioactive et il faut gérer les déchets pendant des milliers d’années. Les exploitants ont mis de l’argent de côté pour le démantèlement, comme la loi les y oblige, mais pas suffisamment. Donc, de toute façon, à la fin, l’Etat paye. 

Maintenant, le problème, c’est que les centrales font déjà des pertes et que cela mange la substance de leurs entreprises. C’est une des raisons pour lesquelles Alpiq perd de l’argent. Vu que personne ne veut acheter des participations dans ces centrales nucléaires, Alpiq n’a pas d’autre choix que de vendre ses barrages pour financer ce trou nucléaire. 

Notre position est de dire qu’il faut maintenant empoigner le taureau par les cornes. En effet, si on laisse faire encore dix ou quinze ans à ce rythme, cela va creuser le trou et le contribuable devra payer encore plus. 

C’est pour cela que circule l’hypothèse d’une structure de défaisance qui reprendrait les centrales nucléaires, qui fermerait tout de suite les trois petites et qui ferait un calendrier relativement rapide de fermeture des deux grosses. L’objectif serait de limiter les pertes, car concrètement, au niveau suisse, j’estime qu’il y a au moins 300 millions de pertes chaque année entre les différentes entreprises sur les centrales nucléaires. Continuer à financer ce trou année après année, c’est enterrer la branche électrique suisse et dilapider ses plus beaux atouts. 

swissinfo.ch: La semaine dernière, Alpiq a aussi indiqué que la production hydroélectrique lui coûtait plus qu’elle ne rapportait. Ne faudrait-il pas davantage aider ce secteur qui représente l’essentiel de l’énergie renouvelable suisse? 

R. N. : Aider les centrales hydroélectriques est déjà prévu dans la Stratégie énergétique 2050. Ceux qui sont obligés de vendre sur le marché de gros leur hydroélectricité peuvent obtenir un centime d’aide – ce qu’on appelle une prime de marché – pour les aider à traverser cette mauvaise passe pendant cinq ans. 

Mais les prix sont très variables, dans l’hydroélectrique aussi. Quand un barrage est déjà amorti, c’est bien moins cher que pour une nouvelle installation. Ce qui est de toute façon sûr, c’est que le marché européen de l’électricité est complètement déséquilibré, pas seulement à cause du charbon bon marché, mais aussi et surtout parce que c’est un marché des coûts marginaux. 

Chacun produit tant que le prix du marché est au-dessus de ses coûts marginaux pour produire une unité d’électricité additionnelle. Mais avec ce système, le prix n’est pas assez élevé pour amortir l’investissement initial. C’est la raison qui explique que l’on ne construit en Europe que des installations fonctionnant avec du renouvelable encouragé par l’Etat ou du nucléaire subventionné. C’est aussi viable avec du charbon et du gaz bon marché, mais la tendance est actuellement de se passer de ces énergies très polluantes. 

C’est ce qui explique que le prix est bas et qu’il n’est pas prêt de remonter. L’autre aspect, c’est que les gains d’efficacité énergétique commencent à fonctionner en Europe. Il y a une légère diminution de la consommation électrique depuis 2010 et elle est stable en Suisse, alors qu’avant elle montait fortement. 

swissinfo.ch: Mais si le marché libre dysfonctionne complètement, quelle pourrait être la solution, selon vous? 

R. N. : Je suis convaincu qu’on va dissocier de plus en plus l’existence des installations électriques du fait qu’elles fonctionnent ou pas à un moment donné. On financera solidairement l’amortissement des installations en le partageant entre tous les consommateurs d’électricité, et le marché ne réglera que l’énergie produite. Ce qui veut dire qu’on va de toute façon avoir besoin d’une planification dans le marché électrique, sinon ça ne marchera pas. La démonstration est faite depuis 20 ans dans le marché libéralisé en Europe que personne ne peut investir sans aide.

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