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Printemps arabes


Le second souffle de la révolution égyptienne?


Par Frédéric Burnand, Genève


La place Tahrir quelques heures avant le coup d'Etat de mercredi (Keystone)

La place Tahrir quelques heures avant le coup d'Etat de mercredi

(Keystone)

Après une année au pouvoir, le premier président égyptien démocratiquement élu - le Frère musulman Mohamed Morsi - a été déposé par un coup d’Etat spectaculaire et inédit. Décryptage avec le politologue genevois Hasni Abidi.

L’Egypte, ses campagnes ancestrales, mais aussi ses mégapoles typiques du XXIe siècle. C’est dans ce cadre urbain et connecté au reste du monde que c’est déroulé mercredi un coup d’Etat réglé comme du papier à musique, sans bain de sang et soutenu par des foules en liesse conscientes d’être suivies en direct par le monde entier.

Politologue et spécialiste du monde arabe, Hasni Abidi dirige le Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen. Interview.

swissinfo.ch: Comment interprétez-vous ce coup d’Etat suivi en direct dans le monde entier?

Hasni Abidi: Sur la forme, nous avons assisté au coup d’Etat le plus twitté, le plus connecté de l’histoire. Il nous renvoie aussi une autre image de la démocratie. Notre perception européenne n’est pas la même que celle des Egyptiens descendus dans la rue. On ne peut en effet leur reprocher d’avoir soutenu un coup d’Etat. Ils sont persuadé que d’avoir appelé au secours l’armée pour renverser un homme élu est un redressement, un rétablissement de la révolution du 24 janvier 2011.

Nous avons donc assisté à un choc frontal de deux perceptions. Mais c’est aussi un choc entre les deux seules institutions existantes en Egypte: l’armée et les islamistes.

Une présidence Morsi contestée

16-17 juin 2012  - Le second tour de la présidentielle donne la victoire à  Mohamed Morsi, candidat des Frères musulmans, avec 51,7%.

22 novembre – Le président Morsi s'attribue par décret des pouvoirs étendus.

26 décembre - Morsi ratifie la nouvelle Constitution approuvée par référendum au terme d'une campagne électorale qui a polarisé l'Egypte.

27 janvier 2013 - Le président rétablit l'état d'urgence à Port-Saïd, Suez et Ismaïlia à la suite de manifestations contre le pouvoir islamiste qui dégénèrent en émeutes.

11 février - Des affrontements éclatent au Caire entre policiers et manifestants qui réclament le départ de Morsi à l'occasion du deuxième anniversaire de la chute de Moubarak.

7 mai - Le gouvernement d'Hicham Kandil, critiqué pour son incapacité à sortir le pays de la crise économique, est remanié, avec un renforcement de la présences des Frères musulmans.

30 juin - Des millions d'Egyptiens répondent à l'appel du mouvement Tamarud (Rébellion) et descendent dans les rues du Caire, d'Alexandrie et d'autres villes pour réclamer le départ de Morsi.

Source : AFP  

swissinfo.ch: Ce coup d’Etat rappelle celui du début des années 90 en Algérie. A l’époque, les militaires algériens avaient mis brutalement fin au processus électoral, largement favorable au Front islamique du salut…

HA: L’armée égyptienne a bien lu la séquence algérienne et essayé d’éviter ses travers. L’armée a pris soin d’organiser une conférence de presse en présence d’hommes de loi, de représentants de la société civile, de certains partis politiques, du grand mufti de la mosquée Al-Azhar - l’autorité suprême du sunnisme en Egypte -, sans oublier le patriarche de l'Eglise copte.

Ce qui signifie que l’armée est consciente que le religieux reste le référent numéro 1, que la société égyptienne reste tout de même conservatrice, malgré le courant civil qui réclame la laïcité et qui a voulu mettre fin au régime des Frères musulmans.

L’armée égyptienne a tout fait pour ne pas apparaitre comme putschiste, contrairement à ce qui s’est passé en Algérie.

swissinfo.ch: L’armée égyptienne ne veut donc pas diriger le pays?

HA: Avant tout, l’armée n’a pas les moyens de gérer une transition qui sera difficile et une situation économique et politique en pleine impasse. L’armée conserve un capital de sympathie, même s’il s’est fortement réduit après la chute de Hosni Moubarak.

De plus, elle n’est pas une armée républicaine comme en Turquie. C’est une institution constituée par les différentes composantes de la population et traversée par les mêmes courants que la société égyptienne.

Il faut rappeler que Hosni Moubarak a tout fait pendant 40 ans pour dépolitiser l’armée, pour qu’elle reste une armée qui défend le territoire, sans prendre de décision politique.

Cela dit, l’institution militaire cherche aussi à préserver ses intérêts économiques, soit 20 à 30% du tissu économique et financier égyptien. C’est d’ailleurs l’une des motivations de ce coup militaire que de sauver ces intérêts économiques que les Frères musulmans cherchaient à rogner.

swissinfo.ch: Comment voyez-vous la période transitoire qui s’ouvre?

HA: Ce qui rassure, c’est le profil des personnalités qui émergent. Représentant du Front de salut national (la coalition d’opposition) Mohamed El Baradeï est un homme rassurant qui a toujours été cohérent et constant dans ses prises de positions. Dès la chute de Moubarak, il a réclamé une transition dans l’ordre, c’est-à-dire une assemblée constituante et des élections organisées par un conseil intérimaire pour obtenir une constitution. Ce que l’armée n’avait pas fait.

De plus, l’homme ne se présentera pas aux prochaines élections présidentielles.

Quant au chef de l’Etat par intérim, Adli Mansour, c’est un juriste [né en 1945] qui venait d’être nommé président de la Cour constitutionnelle. Il se retrouve ainsi dans la situation paradoxale de gérer une transition qui a mis fin à la constitution dont il est pourtant le garant.

L’Egypte a besoin d’un gouvernement de technocrates à même de gérer en premier lieu la situation économique et sécuritaire et de remettre le pays sur pied. Un tâche d’autant plus difficile que le nouveau chef de l’Etat doit aussi tenir le calendrier prévu conduisant aux prochaines élections présidentielles, ne pas bâcler la nouvelle constitution comme cela a été fait avec la précédente, et intégrer toutes les forces politiques.

Autrement dit, il doit répondre aux attentes de l’armée et faire face à l’équation islamiste.

swissinfo.ch: Quelle marge de manœuvre reste-t-il aux Frères musulmans?

HA: Pour eux, le réveil a dû être très dur. Ils ont cru jusqu’à la dernière minute que la légalité constitutionnelle allait être respectée. Avec le coup de force de l’armée, on peut s’attendre à une accentuation des divisions que connait la mouvance islamiste entre partisans d’une participation, même en étant victime de ce coup, et ceux qui peuvent désormais plaider que la démocratie ne marche pas pour les islamistes et qu’il faut choisir une voie plus radicale.

L’appétit d’ogre des Frères musulmans manifesté durant la présidence Morsi leur coûte aujourd’hui très cher. Leur président chassé du pouvoir, comment vont-ils gérer leur base populaire énervée et déçue? C’est une question cruciale, à laquelle il est impossible de répondre aujourd’hui. A ce titre, les derniers propos de Morsi sont inquiétants puisqu’il a appelé à la résistance, même pacifique. Rappelons aussi que les Frères musulmans sont rompus à la clandestinité. Ils ont toujours vécu entre la clandestinité et la liberté conditionnelle.

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