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Un dissident azéri en Suisse


En Azerbaïdjan, «les voix critiques sont réduites au silence»




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De Bakou à Berne: l'opposant et journaliste azéri Emin Huseynov.  (IRFS)

De Bakou à Berne: l'opposant et journaliste azéri Emin Huseynov. 

(IRFS)

Abrité depuis août 2014 dans l’ambassade de Suisse à Bakou, le dissident Emin Huseynov est arrivé ce week-end en Suisse en compagnie du ministre des Affaires étrangères Didier Burkhalter. L’OSCE, Amnesty International et une œuvre d’entraide helvétique ont eux aussi été récemment bannis de ce pays autoritaire d’Asie centrale.   

Les premiers Jeux européens de l’histoire se déroulent en ce moment même en Azerbaïdjan. L’occasion est idéale pour les organisations de défense des droits de l’homme de mettre une nouvelle fois en lumière les dérives du régime autoritaire d’Ilham Aliev.

Mais les autorités, soucieuses de ne pas gâcher la fête, ne l’entendent pas cette oreille. Les représentants d’Amnesty International (AI) se sont ainsi vu refuser l’entrée dans cette ex-République soviétique où ils entendaient dévoiler jeudi dernier, soit un jour avant l’ouverture des Jeux, un rapport très critique sur la situation des droits de l’homme.

Sous le titre Azerbaïdjan: les Jeux de la répression, le texte, finalement publié un jour plus tôt, fustige l’absence totale d’une société civile indépendante en Azerbaïdjan. Les activistes qui ne sont pas en garde à vue ont fui le pays ou gardent le silence par crainte de représailles, dénonce Amnesty International.

«Un cas extraordinaire»

Emin Huseynov, dissident de premier plan et directeur de l’Institut pour la liberté de la presse, fait partie de ces hommes et de ces femmes que le régime a tenté de faire taire. Poursuivi selon AI pour de fallacieuses accusations de fraude fiscale, il avait trouvé refuge à l’ambassade de Suisse à Bakou en août 2014. Le week-end dernier, après des mois d’efforts visant à trouver une solution à ce «cas exceptionnel», il a pu quitter le pays muni d’un visa délivré pour des motifs humanitaires. Emin Huseyov a rejoint la Suisse dans l’avion du Conseil fédéral (gouvernement) en présence du ministre des Affaires étrangères Didier Burkhalter.

Présent à l’ouverture des Jeux européens de Bakou, Didier Burkhalter a évoqué au micro de la Radio-télévision suisse (RTS) des conversations difficiles et de fortes tensions avec ses partenaires azéris. «J’ai rencontré personnellement le président Aliev l’année dernière. Après plusieurs discussions, nous sommes parvenus à la conclusion que la meilleure solution était qu’Huseynov quitte l’Azerbaïdjan».

Presse au pas et corruption élevée

L’Azerbaïdjan occupe une peu reluisante 162e place (sur 180 pays) dans le classement de la liberté de presse établi par Reporters sans frontières (RSF). La lutte contre la corruption ne semble pas non plus être une priorité du régime d’Ilham Aliev: la République caucasienne se classe à la 126e place (sur 175 pays) dans l’indice de la corruption établi par Transparency International. 

Le jugement se réfère à des incidents survenus en 2008: la police était alors intervenue lors d’un rassemblement pacifique organisé dans un restaurant. Détenu arbitrairement et illégalement par les autorités, le dissident a par la suite subi des mauvais traitements lors de sa garde à vue.  

Juriste chez Amnesty International, Alain Bovard est soulagé qu’Emin Huseynov ait pu quitter le pays. Il relève cependant que son organisation a documenté 20 autres cas d'opposants toujours détenus pour des raisons politiques en Azerbaïdjan. «Nous voulons qu’eux aussi soient libérés», dit-il.

Alain Bovard n’en sait pas plus sur les circonstances du départ d’Emin Huseynov d’Azerbaïdjan. «Nous voulions lui rendre visite à l’ambassade, ce qui, pour des raisons inconnues, n’a pas été possible. La situation était intenable, on ne pouvait pas continuer ainsi. Je ne sais pas ce que la Suisse a promis à l’Azerbaïdjan… et je ne veux pas le savoir».

Alain Bovard entend prendre contact prochainement avec Emin Huseynov par l’intermédiaire du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) afin d’en savoir plus sur ses plans futurs. «Il doit examiner attentivement s’il désire déposer une demande d’asile en Suisse. Peut-être souhaite-t-il retourner en Azerbaïdjan, où son combat serait plus efficace?»

ONG pas les bienvenues

Les organisations non gouvernementales (ONG) locales qui tentent tant bien que mal de faire entendre leur voix dans ce pays des bords de la mer Caspienne riche en pétrole et en gaz naturel subissent une pression énorme. «C’est terrible, celui qui émet une critique doit s’attendre à être poursuivi et réduit au silence», affirme Alain Bovard.

Des relations bilatérales intenses

L’Azerbaïdjan est le partenaire commercial le plus important de la Suisse dans la région du Caucase du Sud. La Confédération y exporte surtout des bijoux, des machines, des montres ainsi que des produits pharmaceutiques.

Plusieurs entreprises suisses sont actives en Azerbaïdjan. C’est le cas notamment du groupe énergétique Axpo, qui participe à la réalisation du Trans Adriatic Pipeline (TAP). Cet oléoduc doit permette d’ici la fin de la décennie d’acheminer le gaz naturel azéri en Italie via la Géorgie, la Turquie, la Grèce et l’Albanie.

La compagnie nationale pétrolière et gazière d’Azerbaïdjan a repris le 1er juillet 2012 le réseau ESSO Suisse et ses 160 stations service, qu’elle exploite désormais sous la marque SOCAR. Le siège principal de SOCAR Trading se trouve à Genève.

Pour faire entendre leur voix auprès du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, la Suisse, l’Azerbaïdjan ainsi que d’autres Etats d’Asie centrale se sont alliés au sein d’un groupe de vote baptisé Helvetistan.

Source: Département fédéral des Affaires étrangères

De grandes ONG internationales, telles qu’Oxfam ou World Vision, ont elles aussi été contraintes de suspendre récemment leurs activités sur place. C’est le cas également de l’EPER, une organisation d’entraide helvétique qui a dû se retirer du pays et transférer tout son personnel en Géorgie.

Dans un communiqué daté du 15 juin, l’EPER affirme qu’elle a fermé ses bureaux et mis fin à ses projets en Azerbaïdjan en mars 2015: «Les autorités azerbaidjanaises, pour des raisons non communiquées, n’ont pas renouvelé l’enregistrement du bureau de coordination local de l’EPER nécessaire à toute activité dans le pays. La mise en œuvre des projets était déjà devenue difficile dès la fin de l’année 2014, les autorités n’octroyant plus à l’EPER et à ses partenaires locaux les autorisations de projet nécessaires», peut-on lire dans le communiqué.

Présente en Azerbaïdjan depuis 2004, l’EPER était active dans le domaine du développement rural et soutenait plusieurs organisations partenaires locales. L’organisation d’entraide déplore en particulier la suspension «précipitée» d’activités qu’elle juge «innovantes et prometteuses».

L’Azerbaïjdan rompt avec l’OSCE

Les relations avec l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), que l’Azerbaïdjan a rejoint en 1992, ne sont pas meilleures. Au début du mois de juin, l’OSCE a été enjointe par le ministère des Affaires étrangères azéri à fermer son bureau de Bakou dans un délai d’un mois.

L’OSCE est notamment impliquée dans la résolution du conflit entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, qui se disputent la région du Haut-Karabkh depuis la dissolution de l’Union soviétique en 1991. Interrogée par swissinfo.ch sur la façon dont elle entend répondre à cet ultimatum, l’OSCE n’a pas souhaité s’exprimer.

Le DFAE ne se montre pas beaucoup plus disert, se contentant de rappeler que la Suisse ne préside plus l’organisation depuis le 1er janvier de cette année et que ce rôle incombe désormais à la Serbie. «La Suisse reste bien évidemment à disposition pour soutenir les efforts de l’organisation et de la présidence de l’OSCE dans ce dossier», souligne son porte-parole Jean-Marc Crevoisier. 


(Traduction de l'allemand: Samuel Jaberg), swissinfo.ch

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