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Victimes masculines


Un havre, loin de la violence et des préjugés


Par Jo Fahy


La violence domestique se manifeste sous différentes formes.  (AFP)

La violence domestique se manifeste sous différentes formes. 

(AFP)

Lorsque le premier centre pour hommes victimes de violence domestique avait ouvert ses portes il y a un peu plus de cinq ans en Suisse, beaucoup de voix affirmaient que ce type d’endroit n’était pas nécessaire. Le centre accueille pourtant des dizaines d’hommes chaque année. Témoignage.

Le soir de la plus grande bagarre qu’il ait eue avec celle qui était sa compagne depuis cinq ans, Lucas (prénom fictif) a passé la nuit dans sa voiture. Le jeune homme de 27 ans n’a pas de frères et sœurs, n’a jamais connu son père et sa mère est décédée il y a quelques années. Lorsque sa partenaire a «perdu le contrôle», comme il dit, il s’est dit qu’il devait juste quitter la maison qu’ils partagent avec leur fils de deux ans. C’était il y a cinq ans.

Le refuge pour hommes victimes de violence domestique «ZwüschenHalt» a ouvert ses portes fin novembre 2009. Les hommes accueillis possèdent leur propre clé et sont libres d’aller et venir. Le centre se veut une solution transitoire permettant aux hommes de réfléchir à leur prochaine étape de vie. Les responsables soutiennent les personnes dans leurs démarches pratiques, que ce soit le processus de séparation, la recherche d’appartement ou des conseils et de l’écoute.

«Je ne voulais pas que mon fils voie nos problèmes, dit-il. Je ne voulais pas qu’il grandisse dans une telle famille.» Lucas raconte son histoire à swissinfo.ch, sur le canapé du premier refuge pour hommes victimes de violence domestique de Suisse. Nous sommes près d’Aarau, au centre «ZwüscheHalt», qui veut dire «arrêt intermédiaire». L’organisation gérant l’endroit ne dévoile pas publiquement son adresse précise.

Située dans une maison ordinaire, dans une rue ordinaire, la maison peut accueillir jusqu’à cinq hommes et cinq enfants. Mais en général, il y a deux personnes en même temps.

«J’ai toujours voulu une famille, raconte Lucas. Je pensais que ma copine voulait aussi que l’on se marie. Pour moi, la confiance et la loyauté sont très importantes. Il y a eu des moments où je me suis rendu compte que l’on n’avait pas la même compréhension de ces choses… des moments où j’ai été très blessé.»

Puis vinrent les problèmes financiers. «Je l’aimais, j’ai essayé de l’aider le plus longtemps possible, de toutes les manières possibles, mais vous perdez la vision de ce qui est réaliste et de ce qui ne l’est pas. Je lui ai donné tout ce que j’avais.»

«C’est devenu violent. Pas de ma part, mais de sa part. C’est allé trop loin», dit Lucas.

Après la fameuse nuit, il passe quelques nuits chez un ami, mais il repart, car il ne veut pas être «un fardeau». C’est à ce moment-là qu’il entend parler du «ZwüscheHalt».

Changement de mentalité

Le centre accueille «les hommes souffrant de violence domestiques sous toutes ses formes, des hommes qui sentent qu’ils doivent quitter leur foyer, avec ou sans enfants», explique le fondateur Oliver Hunziker. «Notre projet a suscité une prise de conscience du problème dans le grand public. Il y a cinq ans, la violence domestique contre les hommes était totalement ignorée, ou bien elle faisait même l’objet de risées.»

Le directeur du refuge, Hans Banziger, dit entendre toujours les mêmes remarques: «Les gens me demandent si la société en a vraiment besoin, ou alors ils ne croient pas que les femmes puissent être violentes avec leur compagnon. Mais, depuis cinq ans, le public a pu voir que le centre correspondait bien à un besoin.»

Entre 2009 et 2013, les victimes de violence domestique ont été en moyenne à 76% féminines, et à 24% masculines – une répartition qui reste grosso modo stable avec les années, selon les statistiques de l'Office fédéral statistique suisse. Les types de violence varient d'un sexe à l'autre: les femmes calomnient davantage et commettent davantage de tentatives de meurtre (parmi toute une série de types d'agressions). Le viol et la contrainte sexuelle dominent chez les agresseurs masculins.

Outre le refuge près d’Aarau, une autre maison existe en Suisse alémanique. Et cela s’arrête là. Le Royaume-Uni en compte plus de vingt. En 2013, sur l’île britannique, 84'799 cas de violence domestique ont été enregistrés contre les hommes et 304'522 contre les femmes, selon les statistiques de police.

L’Allemagne ne dispose pas de statistiques nationales. Sur 14'300 cas de violence domestique enregistrés à Berlin en 2013, 2385 ont été imputés à des femmes. L’Allemagne compte trois refuges pour hommes.

Aide étatique

Dans sa thèse de doctorat, Anne Kersten, sociologue de l’Université de Fribourg, s’est penchée sur l’évolution de l’aide que l’Etat propose aux victimes de violence en Suisse, entre 1978 et 2011. Elle montre que les demandes d’aide proviennent, pour trois quarts, des femmes, et pour un quart seulement des hommes, alors que les deux sexes sont pareillement touchés par la violence. 

La thèse n’établit pas de distinction entre les différentes formes de violence. La violence domestique est une forme parmi d’autres. Le travail de la sociologue donne toutefois une indication pertinente sur la réserve des hommes lorsqu’il s’agit d’aller chercher de l’aide.

Selon Anne Kersten, les autorités ne disent pas toujours clairement que les services d’aide sont aussi à disposition des hommes. Elle recommande de créer des lieux spécifiques, avec des ressources idoines, pour les hommes victimes de violence, et de faire la distinction entre les agressions domestiques et les autres.

Pour Oliver Hunziker, le manque de reconnaissance de la violence faite aux hommes reste une entrave au travail du refuge. Une nuit au «ZwüscheHalt» coûte 166 francs si la victime bénéficie de l’aide étatique. Le séjour est donc pris en charge par les pouvoirs publics. Mais si la victime n’a pas demandé l’aide ou ne l’a pas obtenue, les coûts de l’hébergement sont réduits et calculés sur la base de son revenu.

«Il n’est pas facile pour une femme d’être une victime, et ça l’est encore moins pour un homme», note Oliver Hunziker. «Il faut toujours présenter un rapport de police. Or la violence psychologique n’est pas toujours visible. La violence physique est en revanche constatable par un médecin.»

Le refuge est largement financé par des fondations, des dons et des bourses. Le budget de fonctionnement est de 130'000 francs par année.

Il faudrait des relais

«Nous nous trouvons au milieu du pays. Lorsque nous recevons un homme travaillant en fait à Saint-Gall, la distance devient un problème.» Interrogé sur le nombre relativement faible de personnes requérant l’aide des lieux (une vingtaine en 2014), Oliver Hunziker répond que «ce ne sont peut-être que deux personnes en même temps. Mais, sans nous, ces deux personnes seraient peut-être obligées de vivre dans la rue.»

Pour ses responsables, le «Zwüschenhalt» devrait être complété par d’autres lieux d’accueil dans tout le pays. La maison est aussi un lieu de rencontre pour les pères et leurs enfants, par exemple pendant le week-end. «Nous recevons entre 60 et 70 requêtes par mois», précisent les responsables.

«Les gens qui nous contactent veulent savoir combien cela coûte et comment cela fonctionne. Certains veulent juste parler de leur situation, explique Hans Banziger. Pour certains, le seul fait de savoir qu’il y aurait un endroit où aller, au cas où, est déjà une grande aide.»


(Traduction de l'anglais: Ariane Gigon), swissinfo.ch

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