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«Les migrants environnementaux n'existent pas»

(Keystone)

Avec le changement climatique, des millions de personnes devront migrer. Problème: elles n'ont encore aucun statut en droit international, constate Etienne Piguet. Pour le géographe suisse, les pays industrialisés devront prendre leurs responsabilités.

Professeur de géographie des mobilités à l'Université de Neuchâtel, Etienne Piguet a fait paraître un article dans le numéro de mai de la revue française Futuribles.

swissinfo: Vous proposez la notion de «mouvements de personnes induits par l'environnement» plutôt que de réfugiés climatiques. Pourquoi?

Etienne Piguet: Le problème du terme «réfugié» est qu'il fait référence à la Convention de 1951 de l'ONU. Or, cette convention, justement, n'inclut pas les réfugiés de l'environnement.

Utiliser tel quel le terme de «réfugié» donne aussi l'impression qu'une nouvelle catégorie de requérants d'asile est en passe d'arriver dans les pays du Nord. Ce qui peut avoir un effet pervers: celui d'inciter à élever encore les barrières pour se protéger de ces personnes, au lieu de les assister.

Face aux récupérations politiques, éviter le terme de «réfugiés» doit permettre de faciliter la discussion et de mieux cerner l'ampleur et les besoins de protection à offrir à ces personnes.

swissinfo: Quelle est la dimension actuelle de ces migrations induites par l'environnement et à quoi faut-il s'attendre?

E.P.: Le problème touche déjà des populations relativement restreintes dans les îles du Pacifique ou en Alaska par exemple.

Les pronostics dans ce domaine sont assez délicats. On peut relever trois aspects principaux du changement climatique: l'accroissement des ouragans et autres phénomènes extrêmes, l'accroissement des sécheresses et, enfin, l'élévation du niveau des mers.

Les deux premières évolutions sont très difficiles à lier aux migrations. On ne sait pas du tout où les catastrophes vont avoir lieu.

Pour l'élévation du niveau des mers par contre, les pronostics sont relativement précis. On sait où sont localisés les gens habitant à moins d'un mètre au-dessus du niveau des mers. 150 millions de personnes sont concernées dans le monde. A l'échéance de quelques siècles, selon les pronostics des climatologues, il est clair que ces personnes sont directement menacées.

swissinfo: Et où en est-on aujourd'hui du régime de protection internationale de ces personnes?

E.P.: On peut difficilement affirmer que toutes les personnes menacées sont des migrants en puissance. Car il est possible de construire des digues, de nourrir les plages, de lutter contre l'érosion côtière, etc. Mais ces adaptations sont très coûteuses. Il faudra donc des bailleurs de fonds.

L'alternative pour ces personnes sera de partir. Or, la situation est très incertaine au niveau de la protection internationale. La Convention de 51 ne s'applique pas car elle implique l'idée de persécution et de risque individuel – face au changement climatique, les menaces sont collectives.

De plus, les déplacements induits par le climat se font souvent à l'intérieur des Etats. La convention ne protège que les personnes franchissant une frontière.

Pour ces trois raisons, il faut réfléchir à d'autres modes de protection. Il n'existe aujourd'hui que des esquisses de solutions. Les nouveaux statuts de protection provisoire, octroyés dans de nombreux pays, sont une première piste. Ils permettraient de faire face à des afflux ponctuels.

Pour la première fois en Suisse, dans le débat récent sur la révision de la loi sur l'asile, le gouvernement a justement évoqué les personnes fuyant les catastrophes environnementales comme pouvant éventuellement bénéficier de ce statut de protection provisoire. Mais pour le moment, la protection n'a encore jamais été octroyée à ce titre.

L'autre voie de protection est évidemment l'accroissement de la protection sur place, dans les pays touchés. Mais cela demande une clarification des responsabilités.

En clair, pour l'instant, le droit international humanitaire comme le droit international des réfugiés ne prévoit pas explicitement le cas des migrants climatiques. Aucun automatisme ni aucune possibilité n'existe pour eux de se réclamer d'un droit quelconque.

Appliquer à ces personnes des protections internationales exige de remonter aux critères les plus basiques du droit à la vie, qui justifient ensuite les interventions humanitaires.

swissinfo: Peut-on imaginer que la Suisse se profile sur ce dossier à l'échelon international?

E.P.: Ce serait une belle occasion. Le terrain est relativement vierge et ce thème émerge véritablement. La présence à Genève du Haut Commissariat pour les Réfugiés (HCR) et la tradition de la Suisse font penser qu'elle pourrait tout à fait se profiler.

swissinfo: Mais y a-t-il une vraie urgence à traiter cette question?

E.P.: Il faut nuancer. Il y a urgence à traiter du problème pour être prêts, sachant que les échéances catastrophiques elles-mêmes ne sont pas pour tout de suite, pour la plupart.

On pourrait voir une augmentation des problèmes environnementaux à l'horizon d'un demi-siècle ou d'un siècle. Ce n'est pas pour demain matin. Aucune raison de paniquer. Il y a parfois de l'exagération dans la peur des migrants environnementaux.

swissinfo: Le président ougandais a estimé que le changement climatique d'origine anthropique est «un acte d'agression» des pays riches à l'encontre des pays pauvres. Comment recevez-vous cette déclaration, en tant que chercheur?

E.P.: La tournure est probablement excessive. Pour qu'il y ait agression, il faut une intentionnalité, qui n'existe pas ici. Par contre, la question de la responsabilité se pose. Certains pays ont contribué de manière déterminante au changement climatique. Un jour ou l'autre, ils devront en assumer les conséquences.

Interview swissinfo, Pierre-François Besson

Une «responsabilité morale»

Pour la seule hausse du niveau des mers, une étude commandée dans le cadre du rapport Stern (2006) situe à 146 millions au minimum le nombre de personnes qui pourraient être déplacées.

Sur la base de leurs émissions (2004) de CO2, incriminé dans le changement climatique, Etienne Piguet a chiffré la «responsabilité morale» des pays industrialisés.

Les Etats-Unis seraient en charge de 32,4 millions de victimes et la Chine de 27 millions. La France devrait assumer 2 millions de déplacés, la Belgique 540'000 et la Suisse 220'000.

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La convention de 1951

Entrée en vigueur en avril 1954, la Convention relative au statut des réfugiés implique 147 Etats parties prenantes.

Elle concernait au départ les réfugiés européens avant tout. Elle a été élargie par un protocole en 1967.

La Convention établit ce qu'est un réfugié et quel type de protection juridique, d'assistance et de droits sociaux les États parties sont tenus de lui fournir.

Elle détaille aussi les obligations des réfugiés vis-à-vis de leur pays d'accueil et précise les catégories de personnes (un criminel de guerre, par exemple), qui ne peuvent obtenir le statut de réfugié.

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