«Monsieur Tout-le-monde, partout, achète de l’or»

Le métal jaune vit un âge d'or qu'explique sa qualité de valeur refuge. Keystone

Havre de sécurité qui rappelle le franc suisse, l’or bat des records de prix. Et tout porte à croire qu’il poursuivra sur cette lancée initiée après le 11 septembre 2001, juge Frédéric Panizzutti. Décryptage avec le vice-président de MKS Finance, importante maison active dans le négoce de l’or basée à Genève.

Ce contenu a été publié le 22 août 2011 - 05:56
Pierre-Francois Besson, swissinfo.ch

Tout le monde n’est pas d’accord et certains envisagent déjà une bulle prête à éclater. Seule certitude, l’or titille ces derniers jours les 1800 dollars l’once (environ 31 grammes). Depuis le début de l’année, son prix a même augmenté de plus de 20%.

swissinfo.ch: Pourquoi l’or est-il une valeur refuge?

Frédéric Panizzutti: Toutes les valeurs qu’il est possible d’acheter aujourd’hui – obligations, actions, devises – ont un risque de crédit. L’or est une des seules valeurs considérées comme monétaire n’ayant aucune relation débiteur-créditeur. Le seul risque est un risque de prix et de fluctuation.

L’or, en plus, est une valeur échangeable et fongible un peu partout dans le monde, de manière assez simple. Et qui est échangeable contre toute sorte de devises. C’est ce qui en fait, fondamentalement, une valeur refuge.

swissinfo.ch: L’or bat des records historiques en termes de prix. Parleriez-vous de bulle?

F.P.: La question à se poser aujourd’hui n’est pas de savoir si l’or vaut sa valeur ou non. Il vaut sa valeur puisque les gens l’achètent à ce prix. Le problème fondamental est le manque d’investissements à bas risque sur les marchés mondiaux.

Les devises, le dollar, l’euro, les marchés boursiers sont problématiques. Les obligations peuvent aussi le devenir avec les baisses de notation actuelles et à venir. Pour réduire le risque et se diversifier, individus et gouvernements s’intéressent donc à l’or. Ils n’achètent pas de l’or pour l’or lui-même mais parce qu’ils n’ont rien d’autre à acheter.

swissinfo.ch: Comment se compose la demande pour l’or?

F.P.: On peut catégoriser les achats en trois groupes: la bijouterie, la spéculation, et l’épargne qu’on peut ranger sous le souci de sécurité ou de refuge. La plus grosse partie tient aujourd’hui clairement du refuge. Et en grande partie sous forme d’or physique. C’est la seule condition pour éviter le risque de crédit. Si vous acheter de l’or à un institut [sous forme par exemple de part de fonds ETF, de contrats à terme, d’action d’une compagnie aurifère], vous aurez toujours un risque.

Une autre grosse partie des achats est constituée d’achats d’or non-physique, pour la même raison et, aussi, à des fins spéculatives. La bijouterie par contre n’est pas vraiment ce qui pousse le marché à la hausse de nos jours.

swissinfo.ch: Qui achète l’or?

F.P.: Tout le monde. C’est ce qui a beaucoup changé ces dernières années dans le marché. Il y a dix ans, l’or était traité par des spécialistes, par des bijoutiers, par des traders et certains investisseurs. Aujourd’hui, l’or s’est énormément popularisé. Monsieur Tout-le-monde, partout dans le monde, achète de l’or.

swissinfo.ch: Où et comment achète-t-on cet or?

F.P.: Pour l’or physique, la situation varie d’un pays à l’autre. Les gros consommateurs comme l’Inde, le Moyen-Orient ou l’Asie sont bien organisés, l’accès à l’or y est très simple. Vous avez des vendeurs d’or à tous les coins de rue, qui achètent et vendent.

En Europe, il était plus difficile d’accéder à l’or physique il y a quelques années. Mais avec la forte demande de ces trois dernières années, beaucoup de points de vente se sont créés et l’or est devenu plus accessible, avec de petites échoppes officielles spécialisées mais aussi les banques, beaucoup plus nombreuses à vendre de l’or physique à leurs guichets. Le système s’est donc adapté à la demande.

swissinfo.ch: De quand date ce retour en force de l’or?

F.P.: A la fin des années 80 et dans les années 90, nous étions dans un trend de vente où certaines banques centrales liquidaient leur or. Elles le faisaient surtout en fonction de critères de coûts de stockage, de manque de performance, de stabilité financière, considérant que l’or n’était plus un moyen de réserve nécessaire.

Avec les attentats du 11 septembre 2001, le marché a paniqué. C’est l’événement qui l’a fait tourner. Les acteurs sont rentrés dans l’or, les banques centrales ont lentement cessé de vendre. Ont suivi les crises successives, jusqu’à la dernière, actuelle, qui a renforcé ce sentiment que l’or est une assurance-risque contre les marchés baissiers.

S’ajoute le fait qu’aujourd’hui, comme le montrent leurs bilans, les banques centrales sont elles aussi acheteuses. (…) Beaucoup de banques centrales ont une grande partie de leurs réserves en dollars [monnaie, obligations, actions]. Une des façons les plus simples de réduire une petite part de cette dépendance est d’acheter de l’or et vendre du dollar. Il existe bien sûr d’autres monnaies, mais le choix de monnaies disponibles dans lesquelles une grande partie du marché pourrait avoir confiance est très réduit.

swissinfo.ch: L’or a-t-il déjà vécu un tel… âge d’or?

F.P.: Non, à part peut-être lors du mouvement spectaculaire du prix en 1980 [période d’inflation et d’incertitudes géopolitiques]. Il est vrai que l’or a sans doute eu d’autres périodes fastes dans l’histoire, mais les cours n’étaient pas répertoriés. Mais on peut dire que l’or est aujourd’hui à son apogée. Et comme les facteurs explicatifs de la hausse sont toujours bien là, à moins d’un revirement radical de la situation dans la zone euro et l’économie américaine, on peut présumer que cette hausse va se poursuivre.

Repères

Débuts. L’or est utilisé en Suisse depuis les temps préhistoriques pour fabriquer bijoux et ornements. Aux époques celtique et romaine, on l’utilise pour frapper monnaies. Il est aussi utilisé sous forme d’objets comme moyen d’échange et de thésaurisation.

Industrie. A partir du 15e siècle, la bourgeoisie urbaine goûte bijoux, objets d’art et domestiques qu’elle commande aux artisans locaux. La bijouterie et l’horlogerie, qui s’établissent à Genève dès les 15e et 16e siècles puis dans tout l’Arc jurassien un peu plus tard, font un large usage de l’or.

 

Monnaies. Au 19e siècle, la frappe de monnaie diminue avec l’émergence des billets de banques. Mais l’or devient la référence pour fixer la valeur des monnaies dans le cadre du système monétaire international (étalon-or). Un système proche a fonctionné entre 1946 et 1971.

Avec le Dictionnaire historique de la Suisse

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Stocks et Scrap

«On a aujourd’hui une forte demande, qui peut excéder les stocks d’or directement disponibles, explique Frédéric Panizzutti. Ce qui fait que le prix monte. Mais de l’or en circulation, il y en a passablement.»

«La question est toujours temporaire: avec une demande soudaine sur quelques jours ou quelques mois, l’or n’est pas forcément disponible en suffisance sur le moment. Mais il le sera après-coup. Très souvent, quand le prix de l’or monte, on observe de la vente de Scrap (or recyclé) qui vient alimenter la demande.» 

«On voit beaucoup moins de Scrap depuis quelques mois, probablement parce que le marché reste très haussier et que les vendeurs susceptibles de la faire ne vendent pas. Ce qui contribue à ce cycle haussier.»

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