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«Sauvage»: la montagne pour huis-clos



Bideau-Beaugrand: rencontre étonnante en altitude.

Bideau-Beaugrand: rencontre étonnante en altitude.

Un film épuré, qui embarque le spectateur des trottoirs de Genève aux versants alpins… Vendredi soir, dans le cadre du Festival du Film français d’Helvétie, le réalisateur suisse Jean-François Amiguet a présenté son nouveau film, «Sauvage», avec Jean-Luc Bideau et Clémentine Beaugrand. Entretien.

Son chien s’appelle «Narco». C’est dire. Adriana est une jeune femme de 22 ans qui fait la manche, dessine sur les trottoirs de Genève et ‘délinque’ pas mal. Suite à un vol trop gros pour elle, elle s’enfuit, avec son chien, dans la montagne. Là, elle va tomber sur un drôle d’ermite, un autre fissuré de la vie, Bernard, dont le seul compagnon est un loup, furtif.

Haine et incompréhension d’abord. Malentendu ensuite. Et puis, et puis… la vie continue. Mais pas pour tous nécessairement. Concerto tendu pour deux humains et deux animaux, le film de Jean-Louis Amiguet joue de l’espace, du temps, et du silence.

swissinfo.ch: Pourquoi et comment «Sauvage»?

Jean-François Amiguet: «Sauvage» est né d’une petite aventure personnelle. Il faut savoir que le principe du malentendu est au cœur de tous mes longs métrages de fiction. On y trouve toujours quelque chose qui relève de cette problématique: le jeu, le mensonge, le malentendu. Comment le malentendu va amener à une forme de vérité.

En l’occurrence, j’étais seul dans un restaurant, un soir à Lausanne. Je mangeais un steak tartare, je m’en souviens parfaitement. Et je m’étais pris pour moi tout seul une bonne bouteille de Bordeaux. Je suis servi ce soir-là par une belle femme blonde de 22-23 ans, que très vite je reconnais. Je lui dis: « Mais tu es Tina!» Elle me regarde d’un drôle d’air, semble acquiescer sans vraiment dire oui, et je considère donc qu’elle est Tina – la fille d’une femme avec laquelle j’avais vécu 12-15 ans plus tôt, et que je n’avais jamais revu depuis, ni sa fille.

A la fin du repas, je redis à la jeune femme: «Tu es Tina…» Et celle-ci me répond: «Ce coup-là, on me l’a déjà fait, les vieux dragueurs comme vous, y en a marre». Bref, je comprends qu’elle n’est pas Tina, alors que pendant tout le repas, j’avais échafaudé un scénario où je revoyais la petite fille devenue femme. J’avais fait une projection, lié sans doute à une forme de culpabilité.

Et je me suis dit qu’il fallait que je fasse un film de cinéma à partir de ce malentendu-là. Après, bien sûr, il a fallu épurer, j’ai retranscrit la chose dans la neige, la montagne, avec des animaux. J’ai fait en sorte de me réapproprier cette matière brute, de la transcender pour qu’elle soit à l’arrivée plutôt une sorte d’estampe japonaise, d’épure.

swissinfo.ch: Un film épuré, en effet: on ne voit les visages que de deux personnages. Ce n’est pas un peu frustrant pour un réalisateur?

J.-F.A.: J’ai pris un plaisir énorme à tenter de faire rebondir l’action uniquement avec ces deux protagonistes. C’est un exercice de style assez compliqué. J’avoue m’être inspiré au départ du «Limier» de Mankiewicz, dans lequel il n’y a que deux acteurs. Pour exprimer la forme d’enfermement psychologique dans lequel se trouvent cet homme et cette jeune femme, je voulais trouver une forme cinématographique qui relaie cela. Buñuel a dit: «La liberté est un fantôme», autrement dit, la liberté n’existe pas, sinon à travers celle qu’on veut bien s’octroyer. En fait, je me suis senti extraordinairement libre dans cette limitation délibérée.

swissinfo.ch: Le choix de Jean-Luc Bideau et Clémentine Beaugrand, c’était une évidence?

J.-F.A.: Ce n’est jamais une évidence. Pour Clémentine, je cherchais un personnage à la fois capable de communiquer avec des êtres qui vivent dans la rue, ce qui est sa situation au début du film, et qui soit capable d’aller scanner l’âme de cette jeune femme rebelle pour en faire un personnage qui puisse produire des émotions à l’écran.

Pour Jean-Luc, le choix était plus évident dans la mesure où j’ai toujours eu envie de travailler avec lui. J’étais convaincu qu’il porte en lui une spécificité qui lui permet de visser à l’intérieur de lui-même ce que parfois il extériorise dans le jeu. Toute cette violence qu’il peut sortir de lui quand il est à l’écran, dans la majorité de ses films, je lui ai demandé, oui, de la «visser» à l’intérieur. Raison pour laquelle il ne parle quasiment pas… La distributrice m’a dit: on a fait une version sous-titrée en allemand pour Bienne, ça n’a rien coûté!

swissinfo.ch: Le côté épuré, la lenteur, les silences, les dialogues courts et prosaïques, la montagne… on a un peu l’impression de se replonger dans LE fameux «cinéma suisse»…

J.-F.A.: Je conteste ce que vous dites. Le cinéma suisse de la fin des années 60 et des années 70, Tanner, Soutter, Goretta, étaient des films où beaucoup de choses passaient par les dialogues. On y parlait beaucoup. Ma source est plutôt à chercher du côté du cinéma japonais des années 60. Le cinéma suisse de ces années-là était très en phase avec la société, alors que ce film n’a rien à voir avec les problèmes politiques de notre époque.

swissinfo.ch: Mais si l’on pense à des films comme «Les années lumière»…

J.-F.A.: Peut-être que chez Alain, dans «Les Années lumière», il y avait une volonté d’aller vers une forme d’expression par la gestuelle, le décor. Dans ce sens-là, il peut y avoir une sorte de filiation. Mais ce n’est pas spécifique au cinéma suisse…

swissinfo.ch: Aujourd’hui, les cinéastes suisses touchent à des approches multiples, y compris au cinéma de genre. Une démarche que vous pourriez envisager?

J.-F.A.: Je pars toujours du principe que si je fais un film, un autre cinéaste, à priori, ne le ferait pas mieux. Or, si je pense au polar, ou à la comédie à la française, il y a des gens qui ont des moyens – aussi bien financiers qu’au niveau de leur talent – que je n’ai pas. J’ai donc compris très tôt que si je voulais tenter d’avoir une certaine forme de continuité dans mon travail d’auteur, je n’allais faire que des films où je serais scénariste ou en tout cas coscénariste, réalisateur, et impliqué dans la production. Je suis donc dans cette logique ‘auteuriste’ qui fait que lorsque je dis «moteur!», en général, je suis à l’origine de l’idée qui va être développée pendant 90 minutes. Et ça me plaît bien.

Le cinéma suisse souffre d’un incontestable manque de moyens. En même temps, il faut profiter des avantages qu’il nous offre. Là, par exemple, j’ai joui d’une liberté artistique absolue, que je n’aurais pas eue s’il y avait eu une collaboration en France, avec Canal+ par exemple, ce qui a été envisagé. Mais cela aurait eu un prix: si j’avais fait ce film comme on me l’a suggéré, il aurait fallu cinq à six fois plus de dialogues, et Clémentine Beaugrand n’aurait pas eu le rôle, mais une autre comédienne. Avec mon producteur, Pierre-André Thiébaud, nous avons dit non. Je lui suis très reconnaissant d’avoir été solidaire de cette petite flamme qui fait que, pendant cinq ans, six ans, on vit en phase avec un projet de cinéma. Inconvénients, certes, que d’être cinéaste en Suisse, mais avantages aussi. Et moi, les avantages, j’en profite.

Jean-François Amiguet

Vevey-Lausanne. Jean-François Amiguet est né en 1950 à Vevey. Il est licencié en Sciences Politiques de l'Université de Lausanne.

Technicien. Il a été technicien sur plusieurs films, entre autres pour Alain Tanner, Marcel Schüpbach et Yves Yersin.

Zagora. En 1991, il est le co-fondateur de la société de production Zagora Films SA à Genève.

Docus, courts, longs. Réalisateur de nombreux courts-métrages et documentaires, il a signé notamment les longs métrages suivants: La méridienne (1988), L'écrivain public (1993), Au sud des nuages (2003), Sauvage (2010).

Sauvage. Son dernier film sortira sur les écrans le 27 octobre.

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FFFH

6ème. La 6ème édition du Festival du film français d'Helvétie (FFFH) a lieu à Bienne du 15 au 19 septembre.

Dites 33. Au programme, 33 films et 33 invités, dont le comédien Vincent Pérez, parrain de la manifestation cette année.

Premières. Parmi les 14 premières, «Sauvage» de Jean-François Amiguet, «Les petits mouchoirs» de Guillaume Canet, «Hors-la-loi» de Rachid Bouchareb, «Donnant donnant» d'Isabelle Mergault ou «Chantrapas» d'Otar Iosseliani.

Pont(s). Le FFFH se veut un pont entre les communautés romande et alémanique en utilisant le langage universel qu'est le cinéma – francophone en l'occurrence. Mais aussi un pont entre le public et les professionnels du cinéma: de très nombreux podiums et rencontres sont organisés. Les discussions lors des podiums sont traduites et la grande majorité des films bénéficient d'un sous-titrage en allemand.

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BIENNE

Bilingue. Bienne (environ 50.000 habitants) est située au pied du Jura (francophone) et dans le canton de Berne (à majorité germanophone).

Langues officielles. Le français et l'allemand sont les deux langues officielles de la ville.

60-40. 60% de la population est germanophone, 40% est francophone.

1-2-3. 36,9% des habitants sont monolingues, 32,9% bilingues et 20,3% sont trilingues ou plus.

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