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«Stopper la guerre entre tumeur et tissu sain»

Eduardo Moreno: «la majorité des cancers commence avec une seule cellule malade».

Eduardo Moreno: «la majorité des cancers commence avec une seule cellule malade».

(swissinfo.ch)

Le cancer détruit l’interaction entre les cellules. Forte de cette découverte, une équipe bernoise étudie les possibilités de freiner ce processus. Entretien avec Eduardo Moreno directeur du projet et lauréat 2011 du Prix Joseph Steiner, le «Nobel» de la recherche sur le cancer.

Depuis 2007, l’Organisation mondiale de la santé a proclamé le 4 février Journée mondiale contre le cancer. Au Département de biologie cellulaire de l’Université de Berne, Eduardo Moreno et son équipe ont apporté à la recherche sur ce fléau une compréhension nouvelle des mécanismes à l’œuvre lors des premières phases de la détérioration cellulaire et l’identification des gènes ou des molécules qui provoquent cette détérioration et entrainent la formation d’une tumeur. Des travaux couronnés en octobre 2011 par le Prix Joseph Steiner.

Eduardo Moreno estime que nous ne sommes qu’au début des recherches sur l’interaction cellulaire.

swssinfo.ch : Votre équipe l’a démontré: une tumeur se développe lorsque l’interaction cellulaire ne fonctionne pas bien…

Eduardo Moreno: En effet. Ce qui m’intéresse, c’est de savoir comment les milliards de cellules qui forment notre corps interagissent; comment elles communiquent entre elles. En approfondissant ses recherches, mon équipe a pu observer que parfois l’interaction cellulaire se détériore quand les gènes qui assurent son bon fonctionnement s’altèrent. Ce qui mène au cancer ou à d’autres maladies.

Vous êtes biologiste et non chercheur dans le domaine du cancer. Pourquoi donc vous a-t-on attribué le Prix Joseph Steiner?

Mon intérêt pour le domaine de l’oncologie est évident. Il s’agit pour moi de comprendre l’interaction cellulaire, son fonctionnement, mais aussi son dysfonctionnement qui entraine des maladies comme le cancer. Si donc ce Prix m’a été attribué, c’est parce que j’ai découvert que les premières phases du cancer sont le résultat d’une mauvaise communication des cellules entre elles.

Expliquez-nous avec des mots simples comment les cellules communiquent entre elles ?

Nous avons cherché à savoir comment les cellules normales identifient une voisine comme anormale ou dangereuse et comment elles l’éliminent. Ce système de communication et de coordination des cellules voisines, nous l’avons appelé «Interaction Flower», par analogie avec les «guerres florales» que se livraient autrefois les Aztèques et leurs voisins, avant l’arrivée des Espagnols au Mexique. Dans ces affrontements, les gagnants et les perdants ne s’éliminaient pas sur le champ de bataille. Le perdant était capturé et marqué à la peinture bleue. Ensuite, on le sacrifiait pour apaiser la colère des Dieux.

Dans leur lutte contre les cellules dangereuses, les cellules saines usent du même procédé. A cette différence près que les cellules perdantes sont marquées par une molécule, qui tient lieu, dirons-nous, de peinture bleue. A partir du moment où la molécule marque la cellule, l’étiquetant comme problématique ou de mauvaise qualité, commence un processus de communication avec d’autres cellules pour savoir si la cellule malade doit être éliminée ou si elle doit rester marquée provisoirement, le temps de récupérer.

La destruction des cellules faibles au profit des cellules fortes constitue la base de l’interaction cellulaire.

Mais qu’est-ce que cela a à voir avec le début d’un cancer?

Cette interaction cellulaire - normalement bénéfique parce qu’elle permet de sélectionner les cellules saines - peut être perturbée par des cellules précancéreuses. Ces cellules, que nous avons appelées «super compétitives», utilisent l’«Interaction Flower» pour faire croire aux cellules saines que ce sont elles les perdantes et pour les pousser ainsi à disparaître.

Après ces premières succès de votre équipe, que promet l’avenir?

Nous souhaitons modifier cette interaction cellulaire et mettre fin à la guerre entre tumeur et tissu sain. Il nous faut donc savoir si en bloquant les molécules de l’«Interaction Flower», on peut éviter le développement d’une tumeur. J’ajouterai qu’il est très important pour nous de comprendre comment les cellules lisent l’«Interaction Flower». Comment elles se comportent avec leurs voisines. Nous avons déjà découvert la molécule qui marque les cellules perdantes ou gagnantes, comme à la peinture bleue, pour reprendre cette image . Mais nous ne savons toujours pas quelle est la molécule qui reconnaît cette marque.

Un cancer signifie que des centaines de milliers de cellules sont affectées. Mais la majorité des cancers commence avec une seule cellule malade.

A partir de quelle taille une tumeur est-elle identifiable par un médecin?

Ce que les médecins reconnaissent comme une «petite tumeur» signifie que des millions de cellules sont déjà affectées. Une tumeur peut prendre plusieurs années pour grandir. Et quand elle devient identifiable, il est malheureusement déjà bien tard.

La science a donc du retard dans la détection des tumeurs?

Oui, en effet. Nous espérons que dans 10 ou 20 ans nos enfants bénéficieront de recherches scientifiques plus avancées. Il ne faut pas oublier néanmoins que l’on guérit aujourd’hui beaucoup plus de cancers qu’autrefois.

Eduardo Moreno

Il est le premier chercheur de l’Université de Berne à recevoir le Prix Joseph Steiner, considéré comme l’équivalent du Nobel pour la recherche sur le cancer. Une récompense qui vient s’ajouter aux six pris déjà obtenus pour ses recherches.

D’origine espagnole, ce scientifique de 41 ans a été de 2004 à 2010 chercheur principal du Centre national de recherches en oncologie de Madrid. Ici, il partage son Prix, doté d’un million de francs, avec le Professeur Christoph Klein, de l’Université de Ratisbonne, en Allemagne.

Depuis 2011, Edurardo Moreno dirige une équipe multiculturelle au Département de Biologie cellulaire de l’Université de Berne, qui mène des études pionnières sur l’interaction et la cohésion sociale des cellules.

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Le cancer

reste la principale cause de mortalité dans le monde. Ses formes les plus meurtrières sont les cancers des poumons, de l’estomac, du foie, du colon et des seins.

Le cancer résulte d’une prolifération anarchique et incontrôlée des cellules. Il peut faire son apparition dans n’importe quelle partie du corps.

S’il est détecté très tôt, il peut guérir, soit par ablation chirurgicale de la tumeur et de ses éventuelles métastases, soit par la chimiothérapie ou par la radiothérapie.

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Cancers en Suisse

36'000 nouveaux cas par année. 15'600 décès annuels.

Les plus fréquents chez les hommes:

Prostate: 29,6%

Poumon: 12,5%

Colon: 11,3%

Mélanome: 4,8%

Chez les femmes:

Sein: 31,9%

Colon: 11,1%

Poumon: 7,6%

Mélanome: 5,8%

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Traduit et adapté de l’espagnol par Ghania Adamo, swissinfo.ch


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