A Lampedusa, la jeunesse tunisienne rêve d'Europe

Comme au pays, les Tunisiens de Lampedusa sont en majorité jeunes. Keystone

Malgré la chute du dictateur Ben Ali, des milliers de Tunisiens, ayant souvent un travail chez eux, ont envahi l’île de Lampedusa. Un Genevois d’origine tunisienne est allé à la rencontre de ces jeunes qui n’ont qu’un rêve: aller en France. Aucun ne semble vouloir venir en Suisse.

Ce contenu a été publié le 25 février 2011 - 17:15
Isolda Agazzi, swissinfo.ch

«Je suis très étonné, s’exclame Jalel Matri, de retour d’un séjour de quatre jours à Lampedusa. Je m’attendais à trouver des gens dans la misère totale, mais il n’en est rien.» Ce membre de l’Association des Tunisiens de Suisse a tenu à se rendre sur la petite île italienne pour rencontrer personnellement ses compatriotes qui fuient leur pays, pourtant libéré du joug de Ben Ali.

Installés dans le salon de «L’America» - le club de billard du quartier genevois des Pâquis qu’il avait transformé en lieu de rassemblement des opposants au dictateur déchu - cet infatigable militant nous raconte être déjà allé à Lampedusa en 2009, où il avait eu le plus grand mal à communiquer avec les immigrés, retenus dans le centre d’accueil. Mais cette fois c’était différent.

«Quand 5200 Tunisiens se promènent dans un village de 6000 âmes, tu les vois! s’exclame-t-il. J’ai pu m’entretenir longuement avec eux et tous m’ont raconté la même histoire: la majorité a entre 18 et 26 ans. Entre 60 et 70% travaillent, surtout dans le tourisme. Mais en raison de la baisse des flux touristiques qui a suivi la révolution, ils sont au chômage technique. D’autres sont chauffeurs de bus, mécaniciens et menuisiers. La plupart n’ont jamais quitté la Tunisie, car ils ne pouvaient pas obtenir de visa. Mais cette fois ils peuvent aller en Europe sans craindre de se faire arrêter par la police tunisienne. Ils rassemblent les 2000 dinars (environ 1500 francs suisses) nécessaires au voyage, se mettent ensemble, achètent un bateau et partent.»

Rejoindre la famille en France

Jalel Matri affirme qu’ils viennent presque tous du Sud tunisien touristique et qu’il n’a rencontré aucun homme originaire des régions défavorisées d’où est partie la révolution. Parmi les premiers arrivés, il y avait aussi des évadés de prison et des policiers de Ben Ali.

Leur rêve, c’est de rejoindre leur famille en France. Ils ne veulent ni rester en Italie - à quelques rares exceptions près - ni, encore moins, venir en Suisse. «Beaucoup d’hommes du Sud tunisien ont émigré en France il y a des décennies, nous explique le Genevois, laissant leurs enfants au pays. Aujourd’hui ceux-ci ont grandi et ils ont envie de rejoindre leurs parents.»

Certains sont venus parce qu’entraînés par leurs copains de quartier, d’autres pour relever le défi d’aller en Europe. «Vos parents sont-ils au courant ?», s’enquiert le militant tunisien. «Non, sinon ils ne nous auraient jamais laissés partir !», est la réponse presque unanime.

Car la traversée, qui dure entre 24 et 30 heures, est périlleuse. «J’en ai rencontré un dont le frère a coulé avec 22 autres, continue-t-il. La plupart disent qu’ils ne le referaient pas. Un jeune m’a même dit que si on le retenait encore, il allait rentrer chez lui !»

Habitants cordiaux, mais inquiets

Les jeunes tuent le temps aux terrasses des bistrots, où les cafetiers ont reçu l’ordre de leur servir du café, mais pas d’alcool. Ils jouent au foot sur le parvis de l’église, vont au «cimetière des bateaux» voir les dizaines d’embarcations confisquées qui s’empilent, hèlent les nouveaux arrivants - très souvent des copains de quartier.

«Avec les habitants il y a eu quelques problèmes au début, relève Jalel Matri, mais en général les Tunisiens les trouvent très hospitaliers et les remercient.»

Les Italiens, eux, sont un peu nerveux. Mercredi, les autorités de Lampedusa et les habitants ont reçu des parlementaires pour qu’ils les aident à trouver une solution. Ils craignent pour le tourisme et leur famille - il suffit d’une bagarre pour que ça dégénère. S’ils savent que le flux des Tunisiens va s’arrêter, ils craignent l’arrivée des Africains chassés de Libye.

Les jeunes vaquent à leurs occupations. «N’ayant pas de papiers d’identité, ils ne peuvent ni entrer dans une banque, ni téléphoner. Ils me demandaient de changer de l’argent - certains me présentaient 2000 dinars d’un coup ! -, de leur acheter des puces pour leurs portables, de souscrire un compte dans un Internet café pour qu’ils puissent se connecter à Facebook.»

Jalel Matri est songeur: «Je me demande pourquoi les autorités tunisiennes les laissent quitter le pays. On sait exactement d’où ils embarquent, veut-on vider des villages entiers? A Zarat, où il y a 5000 habitants, 250 hommes sont partis. A Mahres, sur 3000 âmes, 300 ont pris la mer. Certes, aujourd’hui il y a moins de policiers en Tunisie, mais la garde nationale et l’armée sont toujours là. Est-ce pour demander davantage d’aide à l’Union européenne ?»

massif et inattendu

Un caillou. Depuis le 10 février, trois ou quatre bateaux de pêche en provenance de Tunisie débarquent chaque jour à Lampedusa, un caillou pelé, planté à 200 km de la Sicile et à seulement 160 km des côtes tunisiennes.

Embarcations. Au début il s’agissait de gros chalutiers de 200 personnes, amenés par des passeurs, mais aujourd’hui il y aurait même de petits bateaux de quatre mètres, pouvant transporter une trentaine de passagers.

Des hommes. La rumeur a circulé qu’il s’agissait de bateaux libyens - un moyen pour Kadhafi d’essayer de déstabiliser la révolution tunisienne. Il n’en est rien selon Jalel Matri. Tous les jours 200 hommes - il n’y a pas de femmes - sont acheminés vers le continent, où ils sont rassemblés dans dix centres d’accueil. On leur donne trois mois pour quitter le territoire. 

Euros. L’Italie a demandé 100 millions d’euros à l’Union Européenne pour faire face à cette vague d’immigration impromptue.

Frontex. D’après Jalel Matri, il n’y aurait actuellement que des Tunisiens à Lampedusa et quelques Egyptiens. Frontex, l’agence européenne pour la surveillance des frontières, a été mobilisée. Créée en 2005 et dotée d’un budget de 80 millions d’euros, elle ne dispose cependant pas de moyens propres et la surveillance des frontières reste du ressort des Etats membres.

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Isolda Agazzi

L’auteur de cet article est journaliste professionnelle à temps partiel.

De nationalité suisse et italienne, elle écrit depuis cinq ans pour des médias suisses et internationaux en français, anglais et italien.

A côté de cela elle travaille, à temps partiel, comme chargée de programme chez Alliance Sud, la coalition des ONG suisses. Ses deux activités n'ont strictement rien à voir l'une avec l'autre.

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