Albertine: «Une âme d’artiste veillait sur notre maison»

Keystone / Salvatore Di Nolfi

Illustratrice, dessinatrice et peintre genevoise, Albertine a grandi dans un milieu encourageant l’esprit créatif. Lauréate du prestigieux prix Hans Christian Andersen 2020, pour l’illustration, elle égaie de son trait coloré, joyeux et fin de nombreux livres pour la jeunesse, dont «Toute une vie à écrire», publié récemment. Entretien.

Ce contenu a été publié le 12 août 2020 - 15:15
Ghania Adamo

Il faut remonter le cours du temps pour dire comment l’art est entré dans la vie d’Albertine. «Il s’y est glissé par le jeu, cet espace de légèreté, mais de réflexion aussi, qu’enfant j’ai appris à connaître aux côtés de mes parents», confie l’illustratrice, dessinatrice et peintre genevoise, lauréate du prix Hans Christian Andersen, 2020, pour ses illustrations de livres consacrés à la jeunesse. Trois autres Suisses ont déjà été récompensés par ce prestigieux prix considéré comme le Nobel de littérature pour les jeunes. Albertine, 53 ans, garde néanmoins la tête froide. Notez que c’est très utile par cette journée de juillet caniculaire durant laquelle elle travaille, retirée dans son atelier sis à Dardagny, près de Genève.

Albertine

«Je bosse telle une folle, par tous les temps, même quand je souffre de la chaleur comme aujourd’hui», souffle-t-elle au téléphone, alors qu’on entend sonner auprès d’elle un autre appareil: «Ah! c’est ma mère», dit-elle, avant de marquer quelques secondes de pause et de préciser: «Elle est céramiste». Albertine a donc grandi auprès d’une créatrice et d’un père assistant-réalisateur pour des émissions télévisuelles. «Il adorait la scénographie et les décors de théâtre. Une âme d’artiste veillait sur notre maison».

Germano

Bon sang ne saurait mentir! Albertine, née Gros, commence donc par faire ses études à l’école des Arts décoratifs de Genève, avant de se lancer dans l’illustration et le dessin et d’affirmer un talent que complète aujourd’hui Germano Zullo, son mari d’origine italienne, scénariste de films d’animation et auteur de livres pour la jeunesse.

Les livres de Germano, Albertine les illustre elle-même, avec un plaisir qui traduit la bonne entente de ce tandem tant de fois primé. Entre les deux, il y a une complicité de couple… à la ville comme sur la page, ou sur la toile. De son Germano, elle a d’ailleurs dressé de nombreux portraits, en donnant parfois un volume exagéré au corps, déformant avec humour telle courbe de tête ou de buste. «J’ai voulu saisir les multiples visages de Germano pendant ses heures de travail, dire qu’il avait de multiples pensées», lâche-t-elle. Il y a parfois quelque chose de douloureux dans la réflexion, qui vous contorsionne la silhouette. Et il y a aussi beaucoup d’influences artistiques dans le trait.

On en repère plusieurs chez Albertine. Si les portraits de Germano s’apparentent à de l’art brut, façon Aloïse Corbaz (peintre et dessinatrice suisse,1886-1964), certaines de ses illustrations parues, par exemple, dans «Marta et la bicyclette» et «La rumeur de Venise» font penser respectivement à Chagall et ses personnages en apesanteur, et à De Chirico et ses motifs architecturaux.

Influences

«C’est votre regard qui déchiffre ainsi mes illustrations, mais moi je ne vois pas les mêmes références que vous, dit-elle. Je ne suis pas une fan de Chagall. J’apprécie en revanche De Chirico et son oeuvre surréaliste. Vous savez, un artiste puise inconsciemment son inspiration chez des créateurs qu’il aime». En l’occurrence, le peintre anglais David Hockney. «Je ne l’ai jamais copié, mais mes portraits de Germano vont un peu dans le sens des portraits que Hockney a fait d’une personne qu’il chérissait: sa mère».

Une connivence est nécessaire à l’accomplissement d’un travail artistique mené en duo. «Il m’est arrivé d’illustrer des histoires qui n’étaient pas forcément celles que j’aurais voulu raconter. Ma tâche consistait alors à me mettre au service du texte». Mais il y a bien sûr des moments enchanteurs où les goûts d’Albertine trouvent un écho chez l’auteur de l’histoire contée. Dessins et narration s’épousent alors avec bonheur.

Albertine

C’est la cas dans «Toute une vie à écrire», publié récemment aux éditons « La joie de lire » (Genève), sous la signature de Sylvie Neeman. La romancière vaudoise y raconte le parcours d’une autre romancière, elle aussi suisse, Corinna Bille (1912-1979). C’est Albertine qui illustre bien sûr ce très beau livre, élaboré tout en finesse.

Reconnaissance internationale

«J’ai reconnu Corinna dans les mots que Sylvie Neeman met dans sa bouche. J’avais l’impression que c’était elle qui parlait. Bille a vécu une période difficile pour les femmes, elle s’en est sortie grâce à une volonté farouche, poussée par le besoin extrême d’écrire». Un peu comme vous pour le dessin? «Oui, on peut dire cela», répond Albertine, qui reconnaît une addiction à son art.

Le prix Andersen est venu renforcer l’engouement pour son œuvre, pas seulement en Suisse, mais dans le monde. Ses illustrations et dessins font l’objet de nombreuses expositions et les livres qu’elle publie avec Germano sont traduits dans plusieurs langues. «Ce sont surtout les Chinois qui en sont friands», précise-t-elle amusée. Avant d’ajouter: «Et les Iraniens ne sont pas en reste. Chez eux, nous avons été reçus comme des rois». 

    

Partager cet article