Avertissement lancé à Genève: pas d’impunité pour les responsables d’atrocités en Libye

Des combattants fidèles au gouvernement reconnu par les Nations Unies après la prise de la ville de Tarhouna (située à 65 kilomètres au sud-est de Tripoli), le 5 juin 2020. Keystone / Str


Alors que le conflit libyen s’est largement internationalisé, le Conseil des droits de l’homme de l'ONU a adopté lundi le principe d’une mission d’enquête sur les crimes de guerre perpétrés en Libye depuis 2016. La résolution ad hoc est appuyée par une diplomatie suisse engagée de longue date dans la lutte contre l’impunité. Décryptage avec Hasni Abidi, spécialiste du monde arabe.

Ce contenu a été publié le 23 juin 2020 - 08:25

L’adoption de la résolution onusienne intervient à un moment critique de la guerre en Libye depuis que le maréchal Khalifa Haftar, l'homme fort de l’est libyen, a tenté dès avril 2019 de prendre Tripoli pour s’emparer du pouvoir. Une offensive soutenue par l’Égypte, les Émirats arabes unis, la Russie et moins ouvertement par la France. Grâce à l’entrée en jeu de la Turquie qui y a envoyé des armes, notamment des drones très performants, et des miliciens syriens, le gouvernement d’union national de Faïez Sarraj - reconnu par les Nations Unies en mars 2016 - a repoussé depuis le début de l’année les troupes du maréchal et reconquis plusieurs villes proches de Tripoli.

La résolution a été adoptée à l’unanimité par le Conseil des droits de l’homme à l’issue de sa 43e session ce lundi. Présentée par l’Union africaine et co-parrainée par l’Allemagne, l’Espagne, la Turquie ou encore le Qatar, elle demande à la Haute-Commissaire aux droits de l’homme (Michelle Bachelet) de «mettre sur pied et envoyer en Libye une mission d’enquête» chargée de «documenter les allégations de violations du droit international des droits de l’homme et du droit international humanitaire (…) commises par toutes les parties en Libye depuis le début de 2016 (…) afin de garantir que les auteurs de telles violations et atteintes aient à répondre de leurs actes».

La Suisse inquiète face à l'intensification du conflit

La proposition d’un mécanisme d’enquête indépendant avait été soutenue l’année dernière déjà par la diplomatie helvétique. Vendredi dernier, lors du débat accompagnant la présentation du rapport ad hoc de Michelle Bachelet, la représentante suisse Samira Cizero Ntasano a souligné l’inquiétude de Berne face à l’intensification des hostilités et les violations du droit international humanitaire «par toutes les parties au conflit». Pour y faire face, «la Suisse soutient la mise en place d’un mécanisme d’établissement des faits pour garantir une reddition des comptes et briser le cycle d’impunité

Et la diplomate de préciser: «Le conflit a conduit à une répression accrue tant à Tripoli qu’à Benghazi. La Suisse s’inquiète de l’absence de protection des migrants et des réfugiés. (…) La détention arbitraire, les violences sexuelles, le travail forcé et autres formes de traite des êtres humains, ainsi que les conditions inhumaines dans les centres de détention sont inacceptables et doivent immédiatement cesser.»

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Directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen à Genève, Hasni Abidi enseigne au Global Studies Institute de l'Université de Genève. Il situe la décision du Conseil des droits de l’homme dans la dynamique de cette guerre aux portes de l'Europe.

swissinfo.ch: Quel est le poids de cette résolution dans ce conflit qui semble échapper à tout contrôle?

Hani Abidi: Dans cette période de tension extrême autour de Tripoli et de la ville de Syrte, la dégradation de la situation sécuritaire, alimentée par la présence d’éléments étrangers, comme les mercenaires du groupe russe Wagner ou les miliciens syriens envoyés par la Turquie, complique la situation interne en Libye. D’autant que l’absence de l’État de droit est totale, puisque les deux gouvernements qui s’affrontent sont incapables de faire face au risque d’intensification des combats et à l’arrivée massive d’acteurs étrangers.

Tout cela a accéléré l’augmentation de la criminalité, des crimes de guerre, de crimes contre l’humanité, comme en atteste la découverte récente de charniers.

Cette résolution répond à cette dégradation sécuritaire et ses conséquences humanitaires. Elle répond aussi à un changement de paradigme et une timide relance diplomatique après la victoire du gouvernement de Tripoli et le retrait des forces du maréchal Haftar.

Après l’échec des pourparlers de paix mené sous l’égide de l’ONU et la démission en mars de Ghassan Salamé, le chef de la mission des Nations unies pour la Libye, l’Union africaine et les pays associés essayent de combler le vide, cette fois-ci sur le plan du droit international.  

Le gouvernement de Faïez Sarraj est pourtant le seul à être reconnu par l’ONU. Cette reconnaissance n’a-t-elle donc aucun poids?

En fait, le conflit échappe aux Libyens. La Libye est devenue l’otage des alliances et des arrangements entre les puissances impliquées dans cette guerre. Mais elle est aussi l’otage d’une guerre d’influence livrée par un nombre important de puissances régionales. Cette résolution est une manière de rappeler que le gouvernement du maréchal Haftar n’est pas légitime, qu’il est hors la loi, d’autant plus avec la présence de mercenaires qui n’obéissent à aucune règle en matière du droit et des conventions internationales.

Il y a eu beaucoup de critiques sur le silence international, et européen en particulier, sur ses immixtions étrangères, alors que la Libye était livrée à des miliciens peu concernés par les Conventions de Genève, en particulier dans les territoires contrôlés par le maréchal Haftar. Cela a motivé les rédacteurs de cette résolution qui s’appuie sur la reconnaissance internationale du gouvernement à Tripoli présenté plutôt comme une victime.

Les partisans du maréchal Haftar, notamment la France, le présentent comme le meilleur rempart contre les islamistes, essentiellement la mouvance des Frères musulmans. S’agit-il d’un danger réel?

Invoquer le péril islamiste est un élément mobilisateur. Le maréchal Haftar a surexploité cet argument pour engranger des soutiens internationaux. Et c’est un fait qu’à l’ouest de la Libye, la présence islamiste est importante avec des Frères musulmans et d’autres islamistes qui sont devenus des acteurs politiques. Mais le maréchal Haftar a aussi à ses côtés une importante milice dirigée par des islamistes radicaux. Et Faïez Sarraj n’a pas les moyens d’ouvrir un front interne avec des miliciens qui le soutiennent aujourd’hui.

Reste que la question idéologique n’est pas l’élément décisif de cette guerre qui expliquerait cette compétition effrénée entre puissances étrangères. C’est bien plus une question économique liée aux importantes ressources énergétiques du pays et à la position stratégique de la Libye.

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La résolution consacre plusieurs paragraphes au sort des migrants et des réfugiés en Libye. Qui contrôle leur situation?

Depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye est devenue un pays de transit, alors qu’il était surtout un pays d’immigration. L’arrivée des migrants depuis la frontière avec l’Égypte est moins contrôlée qu’à l’ouest frontalier de la Tunisie et de l’Algérie. Le Sud est aujourd’hui sous le contrôle de plusieurs tribus fidèles au maréchal Haftar. La responsabilité est donc partagée.

Le traitement des réfugiés et des migrants échappe complètement au gouvernement de Tripoli. Des bandes criminelles s’enrichissent en recourant au trafic de ces migrants. La chute des corps constitués de l’Etat à l’Est comme à l'Ouest a encouragé ces bandes qui sont devenues intouchables, dotées de finances importantes et de systèmes de défense conséquents.

Elles agissent en toute impunité. C’est un élément que veulent utiliser certains gouvernements européens, une raison pour inciter certains États ou l’OTAN à intervenir pour protéger les migrants, le risque étant de refaire une guerre «humanitaire», à la manière de celle qui a produit le chaos actuel en Libye.

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