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Les fonds détournés d’une université mexicaine auraient transité par la Suisse

Keystone / Ahn Young-joon

Le recteur de la faculté d’Hidalgo, au centre du Mexique, a été arrêté. Il est accusé d’avoir siphonné plus de 125 millions de dollars, selon un schéma connu des enquêteurs. Cet ancien révolutionnaire avait notamment choisi la Suisse pour placer son magot.

Ce contenu a été publié le 06 octobre 2020 - 16:59
Marie Maurisse, Gotham City*

«L’amour, l’ordre et le progrès». Tel est toujours le slogan de l’Université autonome de l’État d’Hidalgo, inspiré de la formule du scientifique français Auguste Comte, choisi lors de son inauguration en mars 1868. Avec 2000 professeurs et plus de 50’000 étudiants, l’établissement public est un fleuron de l’éducation dans cette région située au nord de Mexico.

L’honneur de l’institution vient cependant d’être mis à mal: fin août, le président de son conseil d’administration, Gerardo Sosa Castelán, a été interpellé et placé en détention préventive par le Procureur général de la République, qui l’accuse de détournements de fonds, de blanchiment et de fraude fiscale.

Selon la presse nationale, 151 millions de dollars lui appartenant auraient été placés sur des comptes en Suisse. L’Office fédéral de la justice (OFJ) confirme à Gotham City avoir reçu «une demande d’entraide judiciaire des autorités mexicaines le 21 août 2019. La demande a été exécutée par le Ministère public de la Confédération (MPC); par lettre du 16 avril 2020, l’OFJ a transmis les documents requis aux autorités mexicaines».

Des placements chez Credit Suisse

Voilà plus d’un an qu’au Mexique l’Unité d’investigation financière enquête sur les flux financiers de l’Université d’Hidalgo, qui possédait pas moins de 224 comptes à son nom ou au nom de son président dans plusieurs pays, dont le Royaume-Uni et la Suisse. En réponse à leurs questions, Gerardo Sosa expliquait que l’argent correspondait à l’épargne d’employés accumulée depuis vingt ans. Il justifiait ainsi cette internationalisation de la trésorerie dans La Jornada: «Le placement s’est fait chez Credit Suisse parce que la banque proposait de meilleurs taux d’intérêt et que nous cherchions à dégager plus de rentabilité pour ces fonds».

L’explication n’a pas convaincu les enquêteurs. En mai 2019, ils bloquaient une partie des comptes au Mexique, dont certains ont été libérés par la suite, afin de permettre le paiement des salaires au personnel de l’université. Ce qu’ils soupçonnent, c’est que Gerardo Sosa aurait détourné de l’argent public qui aurait dû revenir à l’institution en payant des sociétés fictives pour des prestations qu’elles n’ont en réalité jamais effectuées.

Ce schéma, bien connu des autorités mexicaines, a été découvert à l’occasion d’une gigantesque enquête démarrée en 2017 et surnommée la «Estafa maestra» (la fraude magistrale). Une équipe de journalistes d’Animal político, en collaboration avec l’association Mexicanos contre la corrupción y la impunidad, a en effet révélé que le gouvernement fédéral avait signé des contrats avec 128 entreprises, certaines fictives, d’autres réelles, mais qui n’auraient jamais dû recevoir de fonds publics.

Des universités qui «diversifient» leurs activités

Dans ce cas, expliquent les journalistes, «le gouvernement n’a pas signé les contrats directement avec les entreprises, il les a d’abord conclus avec huit universités publiques qui par la suite engageaient les entreprises. Pour jouer ce rôle d’intermédiaire, les universités ont facturé des millions de commissions».

Au total, 400 millions de dollars auraient été siphonnés des caisses de l’État mexicain. Ce scandale national a fait les gros titres, mais n’a pas eu beaucoup de suites judiciaires. Quelque 44 procédures pénales sont en cours, a récemment annoncé le Secrétariat de la fonction publique. À l’origine, Gerardo Sosa n’était pas cité dans les révélations de la «Estafa Maestra». Mais dans la presse, son arrestation est clairement décrite comme le nouveau volet de cette gigantesque affaire.

À 65 ans, Gerardo Sosa, qui dispose encore de sa page dédiée sur le site de l’institution, ne s’attendait sûrement pas à un tel revers. Dans sa jeunesse, il a présidé la Fédération des étudiants de l’Université d’Hidalgo, puis milité au sein des jeunesses révolutionnaires liées au Parti révolutionnaire institutionnel (PRI). Cet appui lui a permis de construire sa carrière politique: il fut d’abord député local en 1981, puis recteur de l’université et député fédéral. En 2015, il a modifié la loi organique de l’université afin de permettre au Conseil d’administration, qu’il présidait, de conserver de l’influence.

Sous son mandat, l’université a diversifié ses activités en contrôlant pas moins de 21 entreprises dont un journal, un ranch, des clubs sportifs et un hôtel. À titre personnel, Gerardo Sosa possède la splendide Hacienda Yemila, spécialisée dans la production de jus de pommes et qui accueille aussi de nombreux événements, dont des mariages, explique Milenio.

Après l’arrestation de son président, l’université a diffusé sur son fil Twitter un communiqué de presse signé par le recteur et plusieurs membres de l’administration, affirmant leur soutien inconditionnel à Gerardo Sosa. «Cette université et sa communauté souveraine triompheront envers et contre tout. Tout au long de l’histoire, la loyauté nous distingue. Dans l’unité, nous sommes la voix qui jamais ne sera tue. Dans la solidarité, nous sommes une force qui vaincra tous les obstacles».

* Fondée par les journalistes d’investigation Marie Maurisse et François Pilet, Gotham City est une newsletter de veille judiciaire spécialisée dans la criminalité économique.

Chaque semaine, elle rapporte à ses abonnés les cas de fraude, corruption et blanchiment en lien avec la place financière suisse, sur la base de documents de justice en accès public.

Tous les mois, Gotham City sélectionne l’un de ses articles, l’enrichit et le propose en accès libre aux lecteurs de swissinfo.ch.

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