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Bilan intermédiaire La Suisse naturalise Rousseau pour son 300e anniversaire

Vue de l’Ile Saint-Pierre vers 1790 par Johann Joseph Hartmann (1752-1830)

Vue de l’Ile Saint-Pierre vers 1790 par Johann Joseph Hartmann (1752-1830)

Ce 28 juin marque le point d’orgue des célébrations du philosophe genevois, dont la Suisse est la principale initiatrice. Une reconnaissance officielle tardive, mais naturelle, tant l’auteur de La Nouvelle Héloïse a contribué à façonner l’image de marque du pays.

Ce n’est pas encore Woodstock. Mais les manifestations organisées pour l’anniversaire de Jean-Jacques Rousseau, né le 28 juin 1712, témoignent, par leur ampleur et leur diversité même, du vif intérêt que suscite encore ce Genevois du XVIIIème siècle.

«Le personnage et son œuvre tiennent. Qui d’autre aurait pu donner lieu à une diversité pareille d’événements culturels. Cela montre que les gens veulent en être », se réjouit Yvette Jaggi, ancienne responsable de l’agence de promotion culturelle Pro Helvetia et grande lectrice du philosophe.

Autre passionné, le journaliste et ancien directeur de la télévision suisse francophone Guillaume Chenevière souligne: «C’est la première fois que la Suisse de façon générale revendique Rousseau comme partie de son patrimoine. Les ambassades ont créé des événements Rousseau un peu partout dans le monde. C’est pour moi une surprise.»

Ce que confirme à Paris Tanguy L’Aminot, chargé de recherche au CNRS, à propos de ce tricentenaire. «C’est un produit suisse; en 2007, Genève a lancé un appel pour être le fédérateur des célébrations du tricentenaire. Cela arrange tout le monde, les Français en premier », précise le fondateur de la revue Etudes Jean-Jacques Rousseau, dans le hors-série que Le Monde consacre à Jean-Jacques Rousseau, le subversif.

 

Ultime geste de reconnaissance helvétique, le ministère des affaires étrangères (DFAE) fait paraître ce 28 juin une plaquette sur Rousseau et la Suisse.

Dans sa préface, le chef du DFAE Didier Burkhalter écrit : «Chicané de son vivant par les Suisses et les Français, qui se réclament aujourd’hui de son héritage, Jean-Jacques Rousseau se révèle, 300 ans après sa naissance, comme un précurseur de la Suisse moderne, qui brille avant tout par sa créativité et par son esprit innovateur.»

La construction d’un mythe

Cette reconnaissance officielle de la Suisse peut sembler tardive, tant Rousseau a popularisé l’image de la Suisse au XVIIIème siècle dans l’Europe entière, en particulier avec son best-seller Julie ouLa Nouvelle Héloïse (1761).

Dans la lettre XXIII de ce roman épistolaire, Rousseau brosse, par exemple, un tableau idyllique des montagnards valaisans. «Il raconte que l’argent est fort rare en Valais, mais que c’est pour cela que les habitants sont à leur aise car les denrées y sont importantes et les travaux des champs un plaisir », rappelle l’historien et journaliste valaisan Gérard Delaloye.

 

La réalité est pourtant moins rose, souligne Gérard Delaloye: «Pendant tout l’Ancien régime, les familles paysannes envoyaient leurs enfants se faire massacrer sur les champs de bataille d’Europe contre monnaie sonnante et trébuchante.»

Dans sa correspondance avec Charles François de Montmorency, l’un de ses protecteurs, Rousseau précise sa vision de la Suisse : «La Suisse entière est comme une grande ville divisée en treize quartiers, dont les uns sont sur les vallées, d’autres sur les coteaux, d’autres sur les montagnes (…) On ne croit plus parcourir des déserts quand on trouve des clochers parmi les sapins, des troupeaux sur les rochers, des manufactures dans des précipices, des ateliers sur les torrents.»

En dépeignant ainsi la Confédération des XIII cantons (1481-1789, dont Genève ne faisait pas partie), Rousseau reflète et renforce même un engouement naissant en Europe pour le petit pays alpin.

A partir du XVIIIème siècle, la Suisse devient en effet une destination très courue, comme le souligne Le voyage en Suisse, une anthologie composée par Claude Reichler et Roland Ruffieux (Robert Laffont, 1998). «Après 1760, la Suisse fait partie des lieux que l’on visite (…) Genève, le lac Léman, l’Oberland bernois, le lac de Zurich et celui des Quatre-Cantons devinrent des lieux célèbres (…) De 1780 à 1840 environ, ce fut comme un délire. Les écrivains, les peintres, les musiciens, les nobles qui avaient retrouvé leur fortune, les bourgeois enrichis, tous vinrent en Suisse», écrit Claude Reichler.

Cet attrait pour les cimes helvétiques a permis à une industrie du tourisme de se développer tout au long du XIXème siècle. Toujours plus industrielle, la Suisse se drape alors en Suisse éternelle. Et réinvente son folklore pour servir aux touristes une image traditionnelle et idyllique du pays. Et ce, comme le rappelle Gérard Delaloye, en réussissant des prouesses technologiques pour construire hôtels et chemins de fer en pleine montagne.

Parole au peuple

«En réalité, la Suisse a très peu pris à Rousseau. Elle l’a même beaucoup et longtemps ignoré. C’est plutôt Rousseau qui a beaucoup pris à la Suisse et qui la considère comme un modèle », souligne Guillaume Chenevière. « Jean-Jacques a eu cette vision de la Suisse comme l’endroit au monde où on avait le mieux marié la nature sauvage et l’activité humaine. Selon Rousseau, la Suisse est une grande ville si bien organisée que les forêts, les précipices et les champs entourent de manière harmonieuse les maisons et les fabriques», déclare encore l'auteur de Rousseau, Une histoire genevoise, (Labor et Fides, 2012).

Mais l’exaltation de la nature n’est pas la seule raison pour laquelle Rousseau se passionne pour la Suisse. Le Genevois passe une partie de son enfance dans le quartier populaire de Saint-Gervais où son père horloger tient son atelier, «dans un milieu de militants contestataires épris de leurs droits. Cela a eu une importance décisive dans l’élaboration de son œuvre», écrit Tanguy L’Aminot.

Ce que confirme Guillaume Chenevière : «Rousseau a été très influencé par l’organisation politique de Genève  et sa «stadtgemeinde» (assemblée de ville) calquée sur le modèle helvétique des «Landsgemeinde » (assemblée de campagne), une organisation qui fait du citoyen le souverain suprême.

C’est donc sans grande difficulté que l’auteur le plus cité dans le Manifeste du parti communiste de Marx et Engels, dixit Yvette Yaggi, se retrouve célébré par le milliardaire et chantre de la démocratie directe helvétique Christoph Blocher. Sur l’Ile Saint-Pierre, le tribun de l’UDC (droite nationaliste) organise en effet en 2001 et à ses frais une représentation du Devin du village, une pastorale entre bergers et bergères célébrant une Suisse idéalisée, comme le raconte Gérard Delaloye dans Aux sources de l'esprit suisse - De Rousseau à Blocher (l’Aire, 2004).

"La terre n'est à personne"

Le philosophe des Lumières s’en retrouve-il pour autant « momifié » par tant d’hommages et de récupérations ? Certainement pas, répond Christian Delécraz, commissaire de l’exposition «C’est de l’homme que j’ai à parler. Rousseau et l’inégalité» organisée par le Musée d’ethnographie de Genève.

En ces temps où les inégalités se creusent à nouveau, où les puissances tentent de s’accaparer terres et ressources naturelles, quel propos plus actuel, souligne Christian Delécraz, que cette sentence de Rousseau : «Les fruits sont à tous, la terre est à personne.»

Rousseau et la Suisse

Le DFAE et Présence Suisse ont  fait  paraître le 28 juin 2012 une plaquette intitulée «Jean-Jacques Rousseau et la Suisse ».

Le but est «de mieux faire connaître à un large public, via le réseau des représentations suisses à l’étranger, la modernité et la « suissitude » de la pensée de Rousseau

(…) Ce livre doit contribuer à diffuser une image positive de la Suisse à l’étranger.»

Ce sont les éditions Slatkine à Genève qui éditent la plaquette.

A l’occasion de ce tricentenaire, les édition Slatkine publient les œuvres complètes du philosophe.

Une édition scientifique en 24 volumes menée en moins de quatre ans.

Sources : DFAE, Le Temps

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«Les travaux sont les plaisirs »

«L’argent est fort rare dans le Haut-Valais, mais c’est pour cela que les habitants sont à leur aise: car les denrées y sont abondantes sans aucun débouché au dehors, sans consommation de luxe au-dedans, et sans que le cultivateur montagnard, dont les travaux sont les plaisirs, devienne moins laborieux. [...]

Les enfants en âge de raison sont les égaux de leurs pères; les domestiques s’asseyent à table avec leurs maîtres; la même liberté règne dans les maisons et dans la république, et la famille est l’image de l’Etat.»

Jean-Jacques Rousseau, La Nouvelle Héloïse, 1761

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