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Collection Sigg La Chine va-t-elle bannir Ai Weiwei du musée M+?

Ai Weiwei et Uli Sigg qualifient leur amitié d'«intense».

Ai Weiwei et Uli Sigg qualifient leur amitié d'«intense».

(Dahai Shao, swissinfo.ch)

Uli Sigg possède la plus vaste collection d'art contemporain chinois au monde. Il en a offert une partie à un nouveau musée hongkongais. Mais Pékin pourrait censurer certaines oeuvres. Il en a débattu à Berne avec Ai Weiwei et Jaques Herzog.

Vêtu tout de bleu, Uli Sigg est appuyé contre l'embrasure de la porte, un Coca light à la main. Il observe Ai Weiwei, le visage éclairé par les spots des caméras, se faire interviewer par des journalistes de la télévision suisse au sujet de son projet de film sur la crise des migrants en Europe. Derrière lui, on aperçoit l'une de ses oeuvres, «Fragments», exposée au Centre Paul Klee de Berne. Non loin de là, la foule se presse, prenant des photos de l'artiste avec leurs smartphones.

Les deux hommes entretiennent une relation «intense, haute en couleur», et Uli Sigg comprend à l'évidence l'attrait exercé par Ai Weiwei. Tous deux sont là pour promouvoir l'exposition «Chinese Whispers», qui livre un aperçu de la collection d'art contemporain chinois amassée par le Suisse durant quatre décennies.

Personnage controversé

Mais au moment de pénétrer dans la salle où se tenait la conférence de presse, mercredi dernier, Uli Sigg a choisi de rester en retrait, laissant Ai Weiwei affronter les caméras tout seul. La présence de ce dernier avait en effet aussi pour but d'annoncer son projet de film sur la crise des migrants en Europe, dont la sortie est prévue pour l'année prochaine.

Il a fini par répondre à une nuée de questions sur des thèmes aussi divers que son compte Instagram – «Ce que je suis aujourd'hui, je le dois à l'internet», a-t-il confié – ou la démocratie en Chine – «J'ai de la peine à dire quand nous aurons atteint une phase que l'on pourra qualifier de démocratique», a-t-il déclaré.

Mais l'amitié qui lie l'artiste chinois au collectionneur helvétique est également source d'ennuis. Sur les 1510 oeuvres qu’Uli Sigg a prévu d'offrir au nouveau musée M+ de Hong Kong, 24 ont été réalisées par ce personnage controversé. En 2014, ses oeuvres avaient dû être retirées d'une exposition consacrée à la collection d'Uli Sigg à Shanghai. Faut-il craindre que cela se reproduise lorsque M+ ouvrira ses portes en 2019?

Très critique face au gouvernement chinois, l'artiste a souvent eu maille à partir avec les autorités ces dix dernières années. En 2011, il a été propulsé sur le devant de la scène internationale lorsque Pékin l'a emprisonné durant 81 jours. Sitôt son passeport récupéré, en 2015, iI a déménagé à Berlin. Il y possède désormais un studio et son fils y est scolarisé.

Plateforme de rencontres

Cet évènement bernois a marqué les retrouvailles entre Uli Sigg et Ai Weiwei. Ils ont été rejoints par un autre collaborateur de longue date, Jacques Herzog, du célèbre cabinet d'architecture suisse Herzog & de Meuron, pour un panel de discussion sur l'avenir de l'architecture en Chine.

Ai Weiwei a apporté sa contribution au Nid d'oiseau, le surnom donné au stade construit pour les Jeux olympiques de Pékin en 2008. Plus récemment, il a participé à la conception du musée M+, un bâtiment qui ressemble à un T majuscule inversé, une forme destinée à l'ancrer dans le quartier de West Kowloon.

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La valeur combinée de la donation effectuée par Uli Sigg à M+ est estimée à 163 millions de dollars. Il s'agira de l'un des plus grand musées d'art au monde. «M+ n'est pas juste un musée, écrivent Herzog & de Meuron dans le matériel de présentation de cette institution. M+ sera un espace public, une plateforme bâtie destinée à favoriser les échanges, les rencontres et les activités des gens et de l'art.»

Pas d'art à Hong Kong

Hong Kong a été choisie pour abriter ce musée en raison du climat plus libre qui y règne, de l'avis même des autorités locales. Mais la ville ne possède pas une longue tradition dans le domaine de l'art. «Shanghai et Pékin sont des villes bien plus artistiques, a jugé Jacques Herzog à Berne. Hong Kong n'a pas d'art. Une culture visuelle, oui, mais pas d'art.»

Uli Sigg

(Dahai Shao, swissinfo.ch)

Pour Ai Weiwei, la cité portuaire représente toutefois un choix avisé: «Hong Kong fait partie de la Chine, sans être entièrement chinoise, a-t-il dit. La ville possède une certaine indépendance.» Mais ce statut est menacé. «La Chine cherche à renforcer son emprise sur Hong Kong, a-t-il poursuivi. Les dirigeants de ce territoire sont pratiquement des membres du parti communiste chinois. Ils n'osent pas prendre la moindre décision qui pourrait déplaire à Pékin. Il est devenu très difficile de les satisfaire.»

Il juge la situation actuelle très volatile. «Mais au bout du compte, l'avenir de Hong Kong dépendra de la façon dont la Chine évolue, a-t-il précisé lors du panel. Et la Chine ne sait pas très bien elle-même dans quelle direction aller.»

Incertitude politique

Les tensions qui opposent les Hongkongais à Pékin datent de la rétrocession de ce territoire par les Britanniques en 1997. En 2012, un candidat soutenu par la Chine a été propulsé à la tête de cette région administrative spéciale. Il cèdera sa place à un nouveau chef de l'exécutif l'an prochain.

L'identité de ce dernier et la façon dont il façonnera les relations entre Hong Kong et Pékin représente une grande inconnue pour les promoteurs du musée. Personne ne sait quel impact cela aura sur le type d'art contemporain qui pourra être montré dans la ville.

Uli Sigg reste malgré tout «relativement convaincu que le musée verra le jour». Il ne sait pas en revanche si les oeuvres de Ai Weiwei pourront y être exposées. «Il s'agit d'un grand point d'interrogation à ce stade, estime-t-il. Hong Kong est actuellement agité par un vaste débat sur la liberté d'expression, que le mouvement des parapluies n'a fait qu'accentuer.»

Les Hongkongais n'ont pas peur

Il cite le cas d'une exposition consacrée à une partie de sa collection qui vient de s'achever à Hong Kong. «Nous avons mené des discussions approfondies avec les autorités et celles-ci nous ont finalement permis d'exposer toutes les oeuvres que nous voulions montrer, même celles avec un fort contenu politique ou ayant trait aux évènements de Tian'anmen en 1989», a-t-il expliqué à swissinfo.ch.

Il y a vu un signal fort pour la ville de Hong Kong, qui va bien au-delà des enjeux artistiques. «Nous ne pouvons que spéculer sur ce qui se passera en 2019, a-t-il ajouté. Mais je souhaite ardemment que toutes les oeuvres pourront continuer à être exposées à Hong Kong, comme par le passé.»

Si certaines devaient être censurées, cela provoquerait un débat animé au sein du public, selon lui. Les Hongkongais d'aujourd'hui sont «complètement différents de ceux qui peuplaient la ville à l'époque britannique. Ils n'ont pas peur de s'exprimer. La situation est complètement ouverte.»

Mission achevée

En offrant ses œuvres au musée M+, Uli Sigg a parachevé la mission qu'il s'était auto-imposée. «L'époque où personne ne s'intéressait à l'art contemporain chinois ou ne prenait la peine de bâtir une collection pour faire connaître ces œuvres au reste du monde est révolue, a-t-il estimé. De nombreux particuliers et institutions s'en préoccupent aujourd'hui. Il n'y a plus besoin de gens comme moi.»

Cet ancien ambassadeur s'est rendu en Chine pour la première fois en 1979 pour y faire des affaires. Ses premières pièces datent de l'époque de la Révolution culturelle.

Il ne compte pas se retirer complètement du milieu de l'art chinois après 2019. Il continuera de délivrer des prix aux artistes et aux critiques d'art. Il envisage aussi de créer une récompense destinée aux institutions culturelles, afin de contribuer à la mise en place de standards de qualité. «Il y a encore beaucoup à faire en Chine», a-t-il conclu.

Fin de l'infobox


(Traduction de l'anglais: Julie Zaugg), swissinfo.ch

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