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Journées de Soleure 2017 «Il n’est pas nécessaire de faire de chaque idée un film»

Le cinéma suisse devrait être plus sélectif et soutenir davantage ses talents : telle est l’opinion de Saraina Rohrer, à la tête des Journées de Soleure depuis six ans. Energique et désinvolte, cette femme de 39 ans défend l’idée d’une Suisse ouverte sur le monde, comme son cinéma. Interview.

Licenciée en cinéma, Seraina Rohrer a pris les rênes du Festival de Soleure en 2012.

Licenciée en cinéma, Seraina Rohrer a pris les rênes du Festival de Soleure en 2012.

(Keystone)

swissinfo.ch: en tant que vitrine du cinéma suisse, le festival de Soleure constitue une sorte de miroir de la société. Que nous révèle l’édition de cette année sur notre pays et sur le monde qui nous entoure?

BIO EXPRESS

Née en 1977 dans le canton de Zurich, Seraina Rohrer a étudié le cinéma et les sciences des médias à l’Université de Zurich.

Pendant plusieurs années, elle a voyagé entre les Etats-Unis et le Mexique pour sa thèse de doctorat sur les productions transnationales à petit budget.

Ancienne responsable du bureau de presse du Festival du film de Locarno, Seraina Rohrer a été entre autres une des promotrices du projet «Réseau Cinéma CH».

En 2012, elle a repris la direction des Journées de SoleureLien externe. C’est la première femme à la tête du festival.

Seraina Rohrer: C’est vrai, les films présentés à Soleure sont un miroir de la société qui nous entoure, mais pas seulement. Ils représentent aussi un moteur, car ils mettent le doigt là où ça fait mal, et affrontent des thématiques globales souvent ignorées.

Le fil conducteur de cette édition est sans aucun doute l’intérêt marqué des réalisateurs suisses pour «l’ailleurs». Comme pour nous rappeler que la Suisse ne s’arrête pas à ses frontières. La force de ces cinéastes réside dans leur capacité à observer et analyser le monde, fondamentaux dans une époque dans laquelle on a tendance à ne pas regarder plus loin que le bout de son nez.

Les films dépeignent un monde marqué par des tensions et des changements, et par des personnes à la recherche d’un sens à donner à tout cela.

swissinfo.ch: Cet intérêt pour l’autre n’est pas un aspect nouveau du cinéma suisse. Néanmoins, le festival présente cette année une sélection de films de la première moitié du 20e siècle intitulée justement «voyages loin du pays»…

S.R.: Dans un certain sens, cela fait partie de l’ADN du cinéma suisse. Dans les années 1930 déjà, certains réalisateurs sont partis à la découverte de l’Afrique ou de l’Himalaya.

Aujourd’hui toutefois, l’approche est différente. Ce qui pousse les cinéastes, c’est le désir de comprendre le monde, alors que dans les années 1930-1950, il s’agissait plus d’une recherche de l’exotique, dans un esprit d’opposition entre «nous» et «eux». Aujourd’hui, la Suisse est utilisée comme un terrain neutre pour interroger le monde, non plus comme un modèle avec lequel se confronter.

swissinfo.ch: Parmi les jeunes cinéastes actifs en Suisse, nombreux sont les immigrés de première ou de seconde génération. Dans quelle mesure leur regard influence-t-il le cinéma suisse?

S.R.: La Suisse a toujours été un pays d’immigration, et c’est là-dessus qu’elle a construit sa prospérité. Je trouve honteux de définir des réalisateurs comme Mano Khalil, Andrea Staka ou Esen Isik «d’étrangers» parce qu’ils sont nés à l’étranger ou parce qu’ils n’ont pas le passeport suisse. Ce sont nos stars au niveau international, et leurs films ont laissé une trace dans l’histoire du cinéma helvétique. Pour moi, ces réalisateurs sont suisses, tout comme leurs films.

A part cela, il est clair qu’ils ont influencé l’évolution du cinéma suisse; ils ont contribué à sa diversité et à son ouverture sur le monde. Dans un film on raconte d’abord ce qu’on connaît, et sa naissance est souvent liée à des expériences personnelles.

swissinfo.ch: Sur les dix longs-métrages en concours cette année, huit sont des documentaires: est-ce l’expression de la force des documentaires suisses, ou peut-être plutôt de la faiblesse des films de fiction?

S.R.: Cela témoigne sans l’ombre d’un doute de la grande valeur des documentaires, qui font la force du cinéma suisse. L’année dernière, des films comme «Raving Iran», de Susanne Regina Meures, ou «Europe she loves», de Jan Gassmann, ont fait le tour du monde.

Il faut toutefois préciser que la compétition met l’accent sur les films qui parlent de notre société, et dans ce sens il est plus facile que ce soient des documentaires plutôt que des films de fiction.

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swissinfo.ch: A part quelques rares exceptions, les films suisses ont du mal à passer la frontière. Comment faudrait-il affronter ce problème?

S.R.: Les excellents films n’ont aucune difficulté à se faire connaître à l’étranger. Ils sont présentés dans les festivals et obtiennent souvent des distinctions. Le problème est qu’ensuite, ils ne sortent pas dans les salles ou y restent trop peu. Depuis que la Suisse a été exclue du programme MEDIA [aujourd’hui «Europe Créative»], il est toujours plus difficile pour les films suisses de se faire une place sur le marché européen. Il faudrait donc faire en sorte de pouvoir participer à nouveau à ce réseau.

swissinfo.ch: Le festival dédie cette année une journée à l’éducation à l’image. Contrairement aux pays de l’Union européenne, la Suisse n’a pas encore institutionnalisé une formation ad hoc pour les jeunes. Mais est-elle vraiment nécessaire?

S.R.: Certainement! Les jeunes savent analyser un poème, mais souvent ils ne disposent pas des instruments nécessaires pour analyser le cinéma, pour comprendre ce qu’il y a derrière le choix d’une image ou d’un son. La Suisse est en retard, et devrait faire davantage. Il en va de sa démocratie!

Aujourd’hui, la grande majorité des produits que les jeunes consomment est de type audiovisuel: des smartphones jusqu’aux vidéoclips ou aux séries. Et pourtant, ils ne sont pas sensibilisés à la valeur de ces images: ils les consomment sans s’interroger sur leur provenance.

Le risque est d’avoir une société privée d’esprit critique, dans un pays où le peuple est appelé à s’exprimer régulièrement, et où les médias traditionnels ont toujours moins d’influence, parce que les rédactions ferment et les nouvelles arrivent par internet.

swissinfo.ch: Ces dernières années, les Journées de Soleure ont particulièrement mis l’accent sur les nouvelles générations. Qu’est-ce que vous voudriez dire aux jeunes réalisateurs?

S.R: Pour faire du cinéma, il faut savoir se battre, et cela vaut pour les jeunes comme pour les moins jeunes. Il ne faut pas se laisser déprimer par la première déception, par le premier refus de financement. Ça fait partie du jeu, et il est nécessaire d’apprendre à vivre avec cela.

swissinfo.ch: Est-ce qu’il n’y a pas peut-être trop de réalisateurs pour un marché aussi petit que la Suisse?

S.R.: Je ne crois pas, aussi parce que nombreux sont ceux qui travaillent également dans le domaine de la publicité ou pour la télévision. La question est toute autre: sommes-nous sûrs que tous les films méritent d’être réalisés? Personnellement, j’estime qu’il n’est pas nécessaire de transformer chaque idée en un film, même si cela implique de décevoir un certain nombre de personnes. Ça permettrait aussi de donner une plus grande visibilité aux films suisses et peut-être de faciliter leur sortie dans les salles.

swissinfo.ch: 52e édition: quel est le coup de foudre de Seraina Rohrer?

S.R.: Sans aucun doute le film d’ouverture «Die göttliche Ordnung». Petra Volpe est une réalisatrice pleine de talent. Elle a su raconter sur un ton léger la bataille pour l’introduction du droit de vote des femmes. Un film très réussi!

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Soleure 2017

La 52e édition des Journées de SoleureLien externe se déroule du 19 au 26 janvier 2017

Dix films sont en concours pour le «Prix de Soleure»:

ALMOST THERE de Jacqueline Zünd, documentaire

CAHIER AFRICAIN de Heidi Specogna, documentaire

DIE GÖTTLICHE ORDNUNG de Petra Volpe, fiction

DOUBLE PEINE de Léa Pool, documentaire

I AM TRULY A DROP OF SUN ON EARTH de Elene Naveriani, fiction

IMPASSE de Elise Shubs, documentaire

LA VALLÉE DU SEL de Christophe M. Saber, documentaire

MIRR de Mehdi Sahebi, documentaire

RUE DE BLAMAGE de Aldo Gugolz, documentaire

WEG VOM FENSTER – LEBEN NACH DEM BURNOUT de Sören Senn, documentaire 

(Traduction de l’italien: Barbara Knopf)

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