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Prostituée et écrivain, un ticket gagnant

Grisélidis Réal a fait de son expérience de prostituée la matière de ses livres.

Grisélidis Réal a fait de son expérience de prostituée la matière de ses livres.

Gallimard publie «Mémoires de l’inachevé», recueil de lettres écrites par la courtisane, peintre et poète genevoise Grisélidis Réal (1929-2005). Elles reflètent les multiples vies d’une femme qu’a bien connue l’auteur et journaliste français Jean-Luc Hennig.

Pour utiliser une expression commune, on dira que Grisélidis Réal exerçait «le plus vieux métier du monde». Mais il n’était pas son unique métier. Elle en avait d’autres, tout aussi vieux: la peinture et l’écriture. Elle peignait souvent sur des foulards et elle écrivait des romans, des poèmes, mais des lettres surtout. Une partie de celles-ci a déjà été réunie dans deux ouvrages dont un, «La passe imaginaire»,  publié en 1992 en Suisse (éditions de l’Aire) avant d’être repris par la maison Gallimard en 2005.

Cette même maison fait paraître aujourd’hui, sous le titre «Mémoires de l’inachevé», des lettres inédites de Grisélidis Réal (rédigées entre les années 1950 et 1970), au fil desquelles se lit l’histoire de la courtisane genevoise, son refus d’être exploitée, sa lutte pour les droits des prostituées, son amour blessé et violent pour son amant Ahmed Hassine, son amitié pour des notables des lettres romandes, comme l’éditeur Bertil Galland et le grand poète romand Maurice Chappaz.

Ce qu’il y a d’«inachevé» dans ces mémoires, ce sont les réactions des destinataires. Aucune réponse aux innombrables lettres de Grisélidis n’est publiée ici. On sait pourtant que la courtisane en a reçu, des réponses. Ce livre marque donc une amputation, car les plis semblent garder dans leurs plis la solitude d’une femme enfermée dans son monologue intérieur. C’est  du moins l’impression que nous laissent ces «mémoires».

Interrogé à ce sujet, Jean-Luc Hennig, écrivain français, journaliste et grand ami de Grisélidis Réal, y voit là «un simple choix de l’éditeur Gallimard». Il ne nous en dira pas davantage. Mais il nous parlera de la courtisane qu’il a fréquentée très longtemps. Entretien.

swissinfo.ch: Dans une interview parue récemment dans le journal Le Monde, vous confiez: «Sans moi, Grisélidis n’existerait pas, littérairement parlant». Qu’est-ce qu’elle vous doit au juste?

Jean-Luc Hennig: C’est très simple, elle l’explique dans l’une des lettres qu’elle m’a envoyée juste avant sa mort: «Vous êtes pour moi comme un grand météore qui illumine le crépuscule de mes agonies terminales. Je vous dois TOUT». Aujourd’hui, je peux dire que je suis à l’origine de trois ouvrages qui dévoilent la personnalité de Grisélidis et son talent.  Il y a donc eu, d’une part, «Grisélidis courtisane» que j’ai signé et dans lequel paraît mon très long entretien avec elle. Et, d’autre part, «La passe imaginaire» et «Les Sphinx», qui rassemblent des lettres qu’elle m’a adressées durant 25 ans, entre 1981 et 2005.

Sans ces trois livres, aucune maison d’édition française ne se serait lancée dans la republication de son œuvre ces derniers temps.  Son roman «Le noir est une couleur» (Paris, Editons Balland) avait essuyé un échec en 1974. En 2005, Gallimard l’a réédité, ainsi que «Carnet de bal d’une courtisane» et «Suis-je encore vivante?» (2008), tous les deux signés Grisélidis.

swissinfo.ch: Et «Mémoires de l’inachevé» alors?

J-L.H.: Ce sont là des textes inédits retrouvés par Igor Schimek, le fils de Grisélidis, et réunis par Gallimard également, dans sa collection Verticales. Les lettres qui y figurent s’adressent, entre autres, à de grands noms du monde littéraire. Elles témoignent des difficultés existentielles que rencontre l’auteur entre les années 1950 et 1970. On peut y voir des appels au secours que Grisélidis lançait à ses proches et amis.

swissinfo.ch: Vous dites que «la lettre pour elle ressemblait à une passe». Elle vous a beaucoup écrit. Vous courtisait-elle pour autant?

J-L.H.: «Tout ce que je fais, c’est par amour», affirmait-elle. Elle m’en a donné la preuve en me confiant son carnet noir que j’ai publié à la fin de «Grisélidis courtisane» et dans lequel elle consignait ses remarques sur la personnalité de ses clients.

Maintenant qu’elle est partie, je peux avouer qu’elle a été une des femmes de ma vie, même si notre amour fut platonique. Bon… parler comme ça de notre relation n’est pas chose facile. Nous nous sommes brouillés en 1992. Ce qui ne m’a pas empêché, quand j’ai appris en 2002 qu’elle avait le cancer, de lui proposer de retravailler ses lettres pour qu’elles aient la chance d’être publiées à Paris. J’ai mis trois ans pour lui trouver un éditeur.

swissinfo.ch: Dans «Mémoires de l’inachevé», le ton des lettres adressées aux hommes varie selon le destinataire. Cela va de la violence psychologique à la tendresse. Grisélidis Réal jonglait bien avec les sentiments, non?

L-L.H.: Je ne formulerais pas les choses comme ça. Je dirais qu’il y avait dans sa vie deux sortes d’hommes: ceux qu’elle recevait «professionnellement», et ceux avec lesquels elle a eu des amours... impossibles. Elle n’en est pas sortie indemne, car ces amours-là comptaient aussi bien des repris de justice que de grands poètes.

swissinfo.ch: Maurice Chappaz occupe une place très importante dans ces «Mémoires de l’inachevé». Plus d’un tiers du livre est consacré aux lettres que Grisélidis lui envoyait, implorant très souvent son aide. Faut-il y lire une demande d’amour de la part de Réal?

J-L.H.: Grisélidis avait beaucoup d’admiration et de respect pour Chappaz (elle l’avait connu par l’intermédiaire de Suzi Pilet, photographe et amie de l’écrivain romand et de son épouse). Mais d’ici à dire qu’elle l’aimait, non. C’est en tout cas ce qui transparaît dans ses «Mémoires de l’inachevé». Elle avait tout simplement confiance en lui et lui demandait beaucoup de services. Je pense que c’était plutôt Chappaz qui désirait Grisélidis. Vous savez, les écrivains sont des hommes, avec des pulsions d’hommes qu’ils libèrent parfois chez des filles de joie. Il est très possible que Grisélidis se soit refusée à Chappaz sachant que ce dernier la considérait comme une catin et non comme un auteur.

swissinfo.ch: Prostituée et écrivain, est-ce un ticket gagnant selon vous?

J-L.H.: Non, c’est une association exceptionnelle. La combinaison prostituée, révolte et art est inédite dans l’histoire de la littérature. La Grèce Antique a connu de grandes courtisanes comme Aspasie, mais elles n’ont jamais écrit.  Idem pour les hétaïres au XIXe siècle, dont parlent Emile Zola ou Barbey d’Aurevilly. Il y a eu, en revanche, des écrivains qui ont pratiqué la prostitution, mais cette activité n’était pas au centre de leur création.

swissinfo.ch: La dépouille de Grisélidis Réal a été transférée, en 2009, au cimetière des Rois, Panthéon genevois. Que dites-vous à ceux qui s’offusquent encore aujourd’hui de ce transfert?

J-L.H.: Je leur dis qu’il faudrait plutôt qu’ils déplorent la présence de Calvin dans ce cimetière.

Grisélidis Réal

Ecrivain, peintre et prostituée genevoise, née en 1929, à Lausanne, et décédée en 2005.

Elle est la fille du grand helléniste suisse Walter Réal.

Elle passe une partie de son enfance à Alexandrie et à Athènes où son père travaille.  

A la mort de son père, elle a 9 ans. Elle rentre alors en Suisse et reçoit l’éducation très rigide de sa mère.

Mariée à 20 ans, puis divorcée, elle est la mère de 4 enfants.

Elle tente d’abord de gagner sa vie comme artiste peintre.

Partie à Munich avec un Noir américain, confrontée à la violence de son amant et à son manque de ressources,  elle décide, en 1961, d’exercer le plus vieux métier du monde.

Incarcérée en Allemagne pour trafic de marijuana, elle écrit et peint en prison. 

Libérée et rapatriée en Suisse, elle devient une activiste et lutte pour les droits des prostituées.

De son expérience de prostituée, elle fait la matière de ses livres.

Ses textes sont d’abord publiés dans la revue Ecriture.

Parmi ses livres: «Le Noir est une couleur», «A feu et à san » (un recueil de poèmes), «Suis-je encore vivante», «Mémoires de l’inachevé»…

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Jean-Luc Hennig

Ecrivain français né en 1945 à La Charité-sur-Loire.

Agrégé de grammaire, il a été professeur à l'Université du Caire, journaliste à Libération, rédacteur en chef à Rolling Stone France, et animateur sur Fréquence Gaie, Europe 1 et la Radio Suisse Romande.

Il a publié une trentaine d'ouvrages, essentiellement des essais sur le sexe et la mort.

Parmi ses dernières publications: «Grisélidis courtisane», «Brève histoire des fesses», «Petit inventaire excentrique», «Femme en fourreau»…

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