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Démocratie directe «Les initiatives ne peuvent pas jouer avec le feu»

Le système politique suisse souffre d’un surdimensionnement de la souveraineté populaire, diagnostique Katja Gentinetta. Cette philosophe de la politique met en garde contre le fait de «jouer avec le feu»: des citoyens mécontents qui ont envie de donner une bonne leçon à l’élite politique en acceptant des initiatives contestées ne sont même pas conscients qu’ils violent ainsi la Constitution. Interview.



Katja Gentinetta.

Katja Gentinetta.

(SRF/Oscar Alessio)

swissinfo.ch: Etes-vous fière, en tant que citoyenne suisse, d’avoir davantage que tous les autres droit au chapitre en matière politique?

Katja Gentinetta: Fière n’est pas le bon mot, car le mérite ne m’en revient pas. Ces droits politiques sont plus un cadeau de l’histoire, quelque chose d’unique dont on doit être conscient. Il faut prendre soin de ces droits en les utilisant.

swissinfo.ch: Le phénomène vintage est très à la mode. Est-ce que le recours à la démocratie directe, où la volonté populaire prime sur toute autre considération, ainsi que le pense l’Union démocratique du centre (UDC / droite conservatrice), pourrait représenter la transposition de ce phénomène dans le domaine politique?

K. G.: C’est exactement le contraire. Ce parti incorpore de manière très cohérente les possibilités de communication de la société médiatique moderne dans son travail politique. Ce n’est pas un retour au passé, mais l’utilisation des possibilités de communication les plus récentes. En ce qui concerne le contenu, ce parti véhicule naturellement l’image d’une Suisse traditionnelle, mais c’est une autre histoire.

swissinfo.ch: Vous avez parlé, dans le cadre du vote sur l’initiative «Contre l’immigration de masse» du 9 février 2014, d’une «tyrannie de la minorité». A quel moment une décision populaire se transforme-t-elle en «tyrannie»?

K. G.: Je voulais dire par là que l’UDC, qui ne représente en fait qu’environ 30% de l’électorat, parvient avec de telles initiatives à créer une majorité, même si ce n’est que d’une très courte tête.

Selon moi, c’est là que se trouve l’un des points cruciaux du système. Nous avons une démocratie de concordance qui vit du fait que les partis ne parviennent pas à un pouvoir absolu, mais doivent trouver des compromis entre eux. Mais l’UDC, qui connaît actuellement un grand succès, mise systématiquement sur la majorité et cela avec des initiatives populaires qui sont problématiques.

Katja Gentinetta

Docteur ès philosophie, Katja Gentinetta gère depuis 2011 avec Heike Scholten «Gentinetta*Scholten Wirtschaft Politik GesellschaftLien externe», une firme qui conseille des entreprises, des institutions et des personnes en matière de questions relevant du domaine socio-politique. Elle donne aussi des cours auprès de différentes universités et hautes écoles de Suisse.

Elle a animé pendant quatre ans «Sternstunde Philosophie», une émission de philosophie de la télévision alémanique. De 2006 à 2011, elle avait aussi été vice-directrice d’Avenir Suisse, le laboratoire d’idées de l’économie suisse.

Katja Gentinetta a écrit plusieurs livres traitant de l’Etat social et le la politique européenne de la Suisse. 

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swissinfo.ch: Pourquoi l’UDC réussit-elle ce power play politique contre d’autres acteurs politiques – gouvernement, parlement, partis, associations et organisations – qui menaient autrefois le bal?

K. G.: Ce qui est sûr, c’est que le monde a changé depuis le non à l’Espace Economique Européen, en 1992, il y a un peu plus de 20 ans. Nous vivons dans un monde globalisé où marchés et frontières sont devenus plus ouverts. Nous vivons dans un monde politique où la limite entre politique intérieure et politique extérieure n’est plus aussi bien définie. En Suisse, la politique étrangère a été pendant longtemps le pré carré du Parti radical, alors que l’UDC déterminait la politique agricole. Mais dans un monde marqué par l’Organisation mondiale du commerce (OMC), cela ne fonctionne plus.

Depuis cette rupture, c’est l’UDC qui s’est le plus concentrée sur le travail à la base. Au cours de ces 20 dernières années, elle a continuellement recruté du personnel qu’elle a envoyé à la rencontre des gens. Elle a de plus disposé de gros moyens financiers – ce qui est d’ailleurs toujours le cas. Ces 20 ans ont changé la culture politique de la Suisse.

swissinfo.ch: Qu’en est-il des autres acteurs politiques, en particulier des partis?

K. G.: On ne peut pas mettre la «faute» uniquement sur l’UDC. Il y a aussi les autres partis qui ont pratiqué une politique politicienne au cours de ces 20 ans. La question est de savoir pourquoi ceux-ci ont été plus faibles que l’UDC. Avaient-ils les mauvaises réponses? Etaient-ils moins bruyants? Avaient-ils moins d’argent?

La complexité croissante due à la mondialisation a aussi joué un rôle. Elle a rendu les gens plus craintifs et il est plus simple de faire de la politique avec des peurs qu’en présentant des possibilités et des chances.

swissinfo.ch: Mais il existe aussi des chiffres qui montrent que dans cette économie mondialisée, la Suisse a mieux supporté que ses voisins européens les conséquences de la crise financière de 2008-2009.

K. G.: Jusqu’à un certain moment, l’argument «si quelque chose est bon pour l’économie, c’est bon pour la Suisse» était valable. Mais avec le sauvetage d’UBS par la Confédération et l’acceptation de l’initiative «Contre les rémunérations abusives» des top managers, cet argument ne fonctionne plus. Cela marque une rupture tout à fait fondamentale dans la politique suisse que nous ne gérons pas encore.

swissinfo.ch: La démocratie de cette Suisse multiculturelle et multiforme dispose d’un système finement équilibré qui assure notamment sa sécurité, sa prospérité et sa stabilité. Faut-il encore affiner quelque peu ce système?

K. G.: Cela soulève une question fondamentale par rapport au système. Je n’aimerais ni restreindre ni abolir la démocratie directe. Mais je trouve que la proposition de l’ancienne chancelière de la Confédération Annemarie Huber-Hotz, qui est de revenir aux racines du droit d’initiative, mérite réflexion. En 1891, ce droit a été créé non pas pour les partis établis, c’est-à-dire participant au pouvoir, mais pour des parties de la population qui n’étaient pas directement représentées par des acteurs politiques ou des autorités.

J’avance toujours l’idée d’établir une Cour constitutionnelle, bien que ce soit presque impensable en Suisse. L’analyse "De la démocratie en Amérique" (1835) d’Alexis de Tocqueville reste aujourd’hui encore fascinante. Il en arrive à la conclusion qu’une démocratie directe est quelque chose de magnifique, tant qu’elle a un frein. La Cour constitutionnelle est l’instance qui peut mettre un terme à ce qu’il appelait la «tyrannie de la majorité».

swissinfo.ch: Et quand exactement faut-il tirer sur le frein?

K. G.: La Cour constitutionnelle rappelle qu’il existe certains principes que l’on ne peut pas remettre en cause démocratiquement. Le système en Suisse souffre d’un surdimensionnement de la souveraineté populaire. On ne se demande plus si le peuple peut et doit décider de tout et de rien.

Cette question est d’une brûlante actualité dans le cadre de la discussion autour du droit national et du droit international. Il s’agit en fin de compte de savoir si nous voulons ou si nous pouvons nous prononcer démocratiquement sur les droits de l’homme et leur validité. Pour moi, on atteint ici la limite. Il faut de telles limites pour régler les choses fondamentales de notre vie en commun.

swissinfo.ch: Vous dites que ce ne sont plus le consensus et le compromis qui dominent la politique suisse, mais le raffut et la radicalisation. Comment peut-on concrètement renforcer le consensus et la concordance, si les propositions symboliques de l’UDC, qui présentent un haut degré de polarisation, font office de modèle de succès politique?

K. G.: Tous les acteurs politiques, mais également les citoyens doivent réfléchir pour savoir quelle Suisse nous voulons et quels sont les prérequis pour parvenir à cette Suisse.

Dans le cas des initiatives, qui ont un effet sur le plan constitutionnel, il faut une prise de conscience: on ne peut pas les utiliser pour jouer avec le feu ni pour flanquer une bonne leçon à quelqu’un. Le citoyen qui exprime ainsi son mécontentement n’est pas conscient qu’il ne donne pas une leçon, mais qu’il approuve un article constitutionnel. Il faut que cette différence entre à nouveau dans nos têtes, afin que l’on prenne mieux conscience de la portée de telles décisions. 


(Traduction de l’allemand: Olivier Pauchard), swissinfo.ch

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