Comment la démocratie directe absorbe la peur des étrangers

Un spectacle courant dans le boom des années 60 en Suisse: des travailleurs étrangers, appelés saisonniers, attendent sur le quai d'une gare le départ du train qui les ramènera chez eux. Ils ne recevaient que des permis de travail temporaires et devaient ensuite quitter à nouveau la Suisse. hmsg.ch

Les étrangers sont un thème récurrent en Suisse depuis plus d'un demi-siècle. Ces 75 dernières années, 42 initiatives ou référendums populaires ont été déposés sur cette question. L'initiative de limitation de l'UDC, sur laquelle le peuple suisse se prononcera le 27 septembre, sera le 43e objet portant sur cette question. Pourquoi les Suisses ont-ils donc peur des étrangers?

Ce contenu a été publié le 04 juin 2020 - 13:00

«Dans le village de mon grand-père, tout le monde se serrait les coudes et s'entraidait. Mais le dimanche, les hommes retrouvaient ceux du village voisin et se battaient.»

Marc Bühlmann sourit. Le professeur de sciences politiques de l'Université de Berne aime à donner cet exemple lorsqu'on lui demande pourquoi la Suisse débat sans cesse de questions de territorialité.

Selon lui, «les histoires du genre ‘nous sommes solidaires et nous nous défendons contre les attaques extérieures’ sont parmi les récits les plus puissants de l’humanité».

L’initiative de limitation

Le 27 septembre 2020, la Suisse votera sur l’initiative populaire «Pour une immigration modérée» des pays de l’UE. En cas de oui à la requête de l’UDC (droite conservatrice), la Suisse devra mettre fin à l’accord de libre circulation des personnes avec l’UE/AELE dans un délai d’un an. Les opposants y font donc référence en tant qu’initiative de résiliation. Compte tenu de la clause guillotine de Bruxelles, un oui aurait pour effet la résiliation de l’ensemble des Bilatérales I. Les conséquences qu’il aurait sur l’accord-cadre entre l’UE et la Suisse ne sont, quant à elles, pas encore claires.

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La Seconde Guerre mondiale, dont la Suisse est sortie pratiquement indemne, a déclenché ce réflexe défensif au niveau national. C’est à cette époque que sont arrivés les premiers Italiens en Suisse, suivis plus tard d’Espagnols, de Turcs et de Yougoslaves. Pour la plupart des hommes, car les femmes et les enfants restaient au pays.

Les travailleurs étrangers, comme on les appelait, ont littéralement bâti la Suisse moderne: ses routes, ses autoroutes, ses barrages, ses centrales électriques, ses écoles et universités, ses immeubles d’habitation et de bureaux et ses stations d’épuration.

Les travailleurs étrangers, comme on les appelait, ont littéralement bâti la Suisse moderne: ses routes, ses autoroutes, ses barrages, ses centrales électriques, ses écoles et universités, ses immeubles d’habitation et de bureaux et ses stations d’épuration.

Un étranger clairement identifiable

Pour Marc Bühlmann, dès que les premiers travailleurs étrangers sont arrivés dans la Suisse d’après-guerre, on a commencé à penser «qu’ils nous volaient notre travail, notre terre et nos femmes». On les reconnaissait à leur apparence physique. «Les Italiens avaient la peau plus halée et des cheveux foncés, ils parlaient vite et fort et gesticulaient beaucoup, ils sifflaient les femmes et mangeaient de drôles de choses», disait-on.

James Schwarzenbach a été le premier à en parler. Fils d’une famille d’industriels et cousin de l’auteure Annemarie Schwarzenbach, il a fait ses classes au sein du Front national fasciste et était un admirateur de Mussolini. Dans les années 60, il voulait protéger la Suisse d’une surpopulation étrangère.

En 1970, le pays comptait un million d’étrangers, dont plus de la moitié étaient des Italiens. Communément appelés «ritals», ils étaient considérés comme des envahisseurs «non assimilables» qui représentaient un danger pour la culture suisse.

Une expulsion massive évitée

James Schwarzenbach a voulu combattre ce prétendu danger au moyen d’une initiative populaire – le fleuron de la démocratie directe en Suisse. Dans l’initiative qui porte son nom, il exigeait que la proportion d’Italiens soit plafonnée à 10% dans chaque canton.

Le 7 juin 1970, les votants suisses ont rejeté l’initiative à 54%. Mais cela signifie que 46% ont voté oui, un chiffre choquant pour l’époque. Il s’en est fallu de peu pour que 400'000 Italiens aient à faire leurs valises et quittent la Suisse.

Cette votation a une valeur historique car elle a politisé des générations et posé les jalons d’une série d’initiatives populaires à caractère xénophobe. Le taux de participation de près de 75% reste l’un des plus élevés à ce jour.

De la fin de la Seconde Guerre mondiale à ce jour, le peuple suisse a voté sur 508 propositions. Quarante-trois d'entre elles concernaient la réglementation des relations entre les Suisses et les étrangers.

Le côté positif de la démocratie directe

Comment se fait-il que le nombre de votations sur ce sujet soit si élevé? «En Suisse, la démocratie directe permet de faire remonter ces craintes à la surface et de les organiser», explique Marc Bühlmann. «On discute des initiatives sur le contrôle de l’immigration en politique et dans la société. C'est le côté positif de la démocratie directe: les peurs de la population s’invitent à la table, que vous les partagiez ou non».

A la suite d’une dispute avec son parti Action nationale pour le peuple et la patrie, James Schwarzenbach a fondé son propre mouvement avec les républicains, mais ce dernier n’a pas rencontré le succès escompté. Depuis le début des années 90, c’est l’Union démocratique du centre (UDC) qui se fait l’écho de la peur de l’étranger. Tout a commencé en 1992 avec le surprenant «non» des Suisses à l’adhésion à l’Espace économique européen (EEE): «L’UDC est une pionnière et un leader dans ce rôle en Suisse. Dans le même temps, elle assume des responsabilités gouvernementales», dit Marc Bühlmann.

Autres victoires importantes pour l’UDC lors de votations: initiative populaire «Pour protéger la société contre les délinquants dangereux» (2004), initiative populaire «Contre la construction de minarets» (2009), initiative populaire «Pour le renvoi des étrangers criminels» (2010), initiative populaire «Contre l’immigration de masse» (2014).

L’UDC est souvent accusée d’être un parti qui cherche à faire peur. Pour Marc Bühlmann, «les peurs sont une réalité. Et le travail des partis est justement de mettre les problèmes en lumière et de les organiser.» Cela, dit-il, permet tout d’abord d’objectiver les problèmes. Ensuite, lorsqu’un parti politique leur laisse entendre qu’il va s’occuper d’elles et leur donner une voix, les personnes concernées se sentent prises au sérieux.

En fin de compte, cela aboutit à une plus grande confiance dans le système politique et le peuple est également plus satisfait de ses représentants au Parlement et au gouvernement.

Un tabou explosif

Si la politique ne s’emparait pas de ces peurs, cela conduirait à un tabou. «Les partis d’extrême droite pourraient alors s’engouffrer dans la brèche et faire muter de simples craintes en véritable colère, comme c’est le cas en Allemagne avec l’AfD ou en France avec le Rassemblement national.» En Suisse, cette colère est également présente, mais les cas de violence physique contre des étrangers sont moins nombreux que dans ces pays. Marc Bühlmann y voit le signe d’une objectivation réussie. «Lorsque cette dernière l’est réellement, elle peut conduire à une meilleure prise de conscience, voire même à de l'acceptation.»

A la suite des succès remportés par l’UDC avec ses initiatives populaires xénophobes, la politique migratoire s’est durcie. Tel est le prix de l’organisation sociale et de la prise en compte des peurs par le parti populiste de droite. Ses succès en matière de démocratie directe ont d’ailleurs fait de l’UDC la principale force au sein du Parlement et l’un des piliers en matière de responsabilité gouvernementale.

La xénophobie seule ne suffit pas

«L’UDC est toujours leader en matière de politique d’immigration. Mieux encore, on lui attribue la meilleure compétence dans ce domaine» 

Martina Mousson, politologue

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Les dernières élections législatives ont entraîné des pertes historiques pour l’UDC: moins 12 sièges au Conseil national. Cela signifierait-il que le parti, habitué au succès, a perdu sur son terrain de prédilection? «Non, il est toujours leader en matière de politique d’immigration. Mieux encore, on lui attribue la meilleure compétence dans ce domaine», explique Martina Mousson, politologue à l’institut de recherche gfs.bern. 

Le climat politique actuel est toujours important dans une campagne électorale. «Un parti ne peut gagner des électeurs que s’il s’identifie clairement à un thème.» Les élections 2019 sont entrées dans l’histoire comme étant celles du climat, une thématique que l’UDC n’a tout simplement pas traitée, ce qui a eu pour conséquence la perte de ces 12 sièges. 

Prise de conscience

Les votations sur les étrangers sont le fil rouge de la démocratie directe suisse. Mais les Suisses sont-ils vraiment racistes? Selon une thèse de Hans-Ulrich Jost, aujourd’hui professeur émérite d’histoire à l’Université de Lausanne, un tiers des Suisses font preuve d’un racisme latent.

Pour Martina Mousson cependant, ce chiffre généralise trop. «D’après l’enquête sur le vivre ensemble en Suisse, environ 40% des Suisses sont critiques envers l’islam. Mais les tendances explicitement islamophobes sont nettement moins nombreuses. Elles représentent moins de 20%.»

Un chiffre plus récent est également révélateur: dans le suivi de l’enquête de 2018, 59% des personnes interrogées considéraient le racisme comme un problème grave en Suisse. «Il y a donc une prise de conscience du problème», affirme-t-elle. 

La mondialisation comme moteur

Selon Martina Mousson, la mondialisation est également responsable du fait que la xénophobie reste à l’ordre du jour. «D’une part, elle engendre euphorie cosmopolite et foi dans le progrès. Mais d’autre part, elle encourage la xénophobie et l’exclusion.» La fracture se situerait au niveau éducatif.

Pour autant, les personnes qui possèdent un bon niveau d’éducation ne sont pas à l’abri du racisme. «J’en ai fait l’expérience dans mon milieu universitaire à Zurich. J’ai été sidérée de voir à quelle vitesse la venue de professeurs allemands dans les universités suisses provoquait peurs et racisme.»

Pour la chercheuse, la mondialisation a ravivé le nationalisme dans le monde entier. «Elle fait que les gens en Suisse se sentent petits et à la merci des autres. Elle encourage ainsi le besoin de disposer de frontières sûres et protectrices. Le coronavirus en fournit un bon exemple. La mondialisation joue aussi un grand rôle dans la relation de la Suisse avec l’Union Européenne (UE).» 


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