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Des chercheurs suisses comptent les sans-abri pour la première fois

Cet abri fait de branches et de vieilles tentes, sur les rives de l'Arve à Genève, fait office de domicile pour un adolescent marocain. Mark Henley / Panos Pictures

Le sans-abrisme est un phénomène difficile à quantifier. Certains pays disposent d’estimations précises. Ce n’est toutefois pas le cas de la Suisse, qui préfère peut-être ne pas savoir combien sont ceux qui dorment dans la rue au cœur de l’un des pays les plus riches du monde. Un premier projet national espère donner la réponse à cette question.

Ce contenu a été publié le 24 décembre 2020 - 13:00

Certains Etats ou certaines autorités locales se montrent innovants dans leur manière de soutenir les personnes sans domicile fixe. Au Canada, des sans-abri ont récemment reçu une aide financière unique de 5200 francs. Il s’agissait d'une expérience sociale destinée à les aider à se remettre sur pied.

Le projet, baptisé New Leaf, a sélectionné 50 personnes qui s’étaient récemment retrouvées à la rue dans la région de Vancouver et leur a donné l'équivalent d’une année de rente de l’aide sociale dans la province de Colombie-Britannique. Un an plus tard, par rapport à un groupe témoin qui n'avait pas reçu d'argent, les bénéficiaires sont parvenus à améliorer davantage leur situation, en ce qui concerne la stabilité du logement, la sécurité alimentaire et leur niveau de dépendance aux services sociaux, selon une étudeLien externe.

Si le droit à un logement adéquat est inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948, on estime en 2020 que 150 millions de personnes dans le monde cLien externeontinuent à ne pas avoir d'endroit où dormir. Et malgré les richesses qu’elle abrite, la Suisse ne fait pas exception. Chaque hiver, lorsque les températures baissent, les hébergements d'urgence ne peuvent pas répondre à la demande de lits chauds, ce qui suscite un débat sur le nombre de personnes vivant dans la rue.

Dans l'une des villes les plus chères d'Europe, plusieurs habitants de tentes dorment et se baignent cachés sous un pont. Mark Henley/panos Pictures

Une population difficile à cerner

Il n'est pas facile de quantifier de manière fiable le nombre de sans-abri à l'échelle nationale. De nombreux pays en Europe et ailleurs ont cependant publié au moins une estimationLien externe. En 2017, les États-Unis ont recensé 553'700 personnes sans-abri (0,17% de la population totale). Le Danemark en comptait 6635 (0,11%) et la Corée du Sud 11'000 (0,02%). Les autres pays, dont la Suisse, ne mentionnent que le taux de pauvreté.

Des chercheurs de la Haute école spécialisée du nord-ouest de la Suisse (FHNWLien externe) ambitionnent de combler cette lacune helvétique. Début 2020, une équipe dirigée par le professeur Jörg Dittmann a lancé la première étude nationale visant à établir une estimation du nombre de sans-abri en Suisse. Elle devrait livrer ses premiers résultats au printemps prochain. Une série d'entretiens individuels conduits pendant la première semaine de décembre constitue le cœur de cette recherche.

Sur le terrain 

«Nous devions toucher une population très difficile à atteindre. Vous ne pouvez pas envoyer le questionnaire aux gens s'ils n'ont pas de maison, ce qui est une technique d'enquête standard», explique Christopher Young, qui a coordonné les entretiens.

Un univers parallèle est visible sous le Pont des Acacias sur l'Arve qui traverse Genève pour rejoindre le Rhône. Ce groupe de tentes caché est habité par des jeunes du Maroc, d'Algérie et de Libye. Mark Henley/panos Pictures

«Si nous leur avions donné un questionnaire de 10 pages et un stylo, cela n’aurait pas fonctionné. En général, ces personnes ont d'autres préoccupations», explique Christopher Young, qui souligne que la langue et le niveau d'éducation peuvent également varier au sein de cette population. «Bien sûr, nous avons été confrontés à des gens qui ont refusé de participer. Mais en général, nos interlocuteurs ont fait preuve de bonne volonté.»

Méthodologie

Dans certaines institutions, au moins la moitié des personnes présentes ont accepté de répondre aux questions des enquêteurs. «Je pense que l'attitude générale positive envers l'étude montre que la participation n'était pas principalement une question financière, mais aussi une occasion pour les gens de raconter leur histoire et de parler d'eux-mêmes, même s'il s'agit d'un entretien structuré», déclare le chercheur.

Les données des entretiens n'ont pas encore été analysées. L'équipe a suivi l’évolution du nombre global d’hôtes dans ces institutions, afin d'évaluer le pourcentage de participants à l'enquête. Leurs résultats intermédiaires seront comparés aux chiffres fournis par les organisations des villes s'occupant des sans-abri, avant que les chiffres définitifs ne soient calculés.

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Les défis de la recherche

La manière dont le problème des sans-abri est traité varie d'un pays à l'autre. Jörg Dittmann, qui dirige le projet helvétique, fait également partie du réseau européen de mesure du sans-abrisme en Europe. Il a ainsi comparé les méthodologies et trouvé la meilleure façon d'étudier le sujet en Suisse.

«À Berlin, Paris ou Bruxelles, de grandes enquêtes ont été réalisées dans la rue, au cours desquelles les sans-abri dormant dehors étaient comptés», relève Christopher Young. «Nous avons décidé de ne pas procéder de la sorte pour diverses raisons, principalement parce que nous n'avions pas assez de ressources.»

«Chaque méthode de comptage du sans-abrisme a ses lacunes»

Christopher Young, chercheur 

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Les pays d'Europe du Nord sont plus conséquents dans leurs enquêtes. «Il y a des pays scandinaves qui ont enregistré les sans-abri. Au Danemark, des chiffres sont régulièrement publiés, tous les deux ans. Mais il y a toujours des définitions différentes. Chaque définition et chaque méthode de comptage du sans-abrisme a ses lacunes», relève Christopher Young.

Un sans-abri se tient au bord de l'Arve, sous le Pont des Acacias à Genève, où il dort. Mark Henley/panos Pictures

En Suisse, les données disponibles ne concernent souvent qu'une institution, et rarement une ville entière. Une étude de la même haute école s’était concentrée sur la ville de Bâle, concluant qu’une centaine de personnes y dorment dans la rue ou dans les centres d'hébergement d'urgence. La ville de Zurich a estimé qu'au moins une douzaine de personnes dorment dans la rue toute l'année.

Ce qui vient après

Si le problème des personnes sans domicile fixe est difficilement quantifiable, cela ne signifie pas qu'il est inutile de s'y attaquer. Au contraire, estime Christopher Young, «notre objectif est de fournir des données qui permettent un changement social et qui constituent une base pour revoir la politique à l'égard des sans-abri ou même en créer une.»

Dans une résolutionLien externe adoptée le 24 novembre, les parlementaires européens réunis à Bruxelles ont appelé l'UE et ses États membres à éradiquer le sans-abrisme d'ici 2030. La Suisse ne dispose toutefois pas encore de stratégie nationale en la matière.

«Une direction que nous pourrions certainement prendre pour améliorer la situation serait d'offrir aux sans-abri une approche plus intégrée», souligne Christopher Young. Malgré la myriade d'institutions qui aident ceux qui n’ont pas de toit, cette population est constamment contrainte de se déplacer d’un endroit chaud à l’autre. 

Pour qu'une situation change, il faut d'abord qu'elle soit connue. Ce fut certainement une motivation pour les personnes et les institutions qui ont pris part à l’étude, estiment les chercheurs.

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