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Suffrage féminin: la Suisse manque-t-elle de manageuses en raison d'un réveil tardif?

Deux fois cheffes: la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga (à droite) et Nicole Loeb, responsable de la chaîne de magasins Loeb. Quelle est l’influence de la politique dans le fait que le femmes soient sous-représentées dans les postes dirigeants? Keystone / Peter Klaunzer

La politique est un bon tremplin pour lancer sa carrière dans le privé. Mais les Suissesses n’y avaient pas accès voici cinquante ans encore. Un facteur parmi d’autres pouvant expliquer leur sous-représentation parmi les postes de cadres.  

Ce contenu a été publié le 02 avril 2021 - 11:00

Les Suissesses ne peuvent élire et voter que depuis 50 ans. Cette donnée expliquerait que moins d’un tiers des postes de cadres sont aujourd’hui occupés par des femmes en Suisse, selon l’Organisation internationale du travail (OIT). Leur marginalisation en politique les aurait prétéritées?

L’administration et les partis politiques jouent le rôle de formateurs pour les cadres en Suisse. En effet, il n’est pas rare de retrouver d’anciens édiles à des postes à responsabilité dans le privé après leur passage en politique. Leur habilité à gérer les dossiers et leurs carnets d’adresses plaident en leur faveur.

L’imbrication entre élites politique, économique et parfois militaire fait d’ailleurs depuis longtemps partie du paysage suisse, ainsi que l’a souligné un jour la Neue Zürcher Zeitung: «Mâle suisse, avocat ou ingénieur, officier à l’armée, libéral-radical: voilà le profil type des représentants de l’élite économique qui a tenu la barre de ce pays jusque dans les années 1980».

Pour Stéphanie Ginalski, chercheuse à la Faculté des sciences sociales de l’Université de Lausanne, le fait que seuls les hommes pouvaient élire et voter jusqu’au début des années 1970 au niveau fédéral a joué «un rôle déterminant» dans cette sous-représentation à l’échelle des cadres.

Le suffrage, mais pas seulement

Une question se pose: les pays qui ont introduit le suffrage féminin avant la Suisse ont-ils nécessairement plus de femmes à des postes à responsabilité?

Pour y répondre, comparons les statistiques de l’année 2019 de l’OIT en fonction de l’époque où le suffrage féminin a été introduit dans un pays et la proportion de femmes qui y ont atteint depuis un niveau professionnel médian ou supérieur. Sans doute pouvions-nous alors nous attendre à une proportion de femmes plus importante dès le moment où ce droit a été introduit plus tôt.  

Mais comparaison n’est pas raison. Il s’avère qu’il n’y a souvent aucun lien direct entre ces chiffres. La corrélation est parfois nulle, voire négative.

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Dans un premier temps, il s’est avéré que des pays ont connu des bouleversements importants dans leur économie et leur politique alors même que le suffrage féminin y avait été introduit. Attention aux miroirs déformants. Dans un second temps, nous avons donc limité notre analyse aux pays-membres de l’Union européenne et à ceux membres de l’Association européenne de libre-échange (AELE), dont la Suisse fait partie, pour lesquels les statistiques et données pour l’année 2019 sont dorénavant disponibles.

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Cette évaluation-ci permet de mieux discerner le lien entre l’avènement du suffrage féminin et les changements qui ont suivi. Pour autant, cette corrélation n’est pas toujours évidente. Dans des pays où ce suffrage a été introduit il y a longtemps, des pionniers comme l’Islande ou la Suède, la part des femmes qui occupent des postes de direction est certes importante. Mais on remarque aussi qu’au Portugal, l’avant-dernier pays d’Europe avant le Liechtenstein à avoir introduit ce suffrage, une part relativement élevée de femmes occupent désormais de tels postes. Des chiffres comparables à la Finlande, premier pays au monde à avoir misé sur le suffrage féminin dès 1906.

Politique familiale au centre  

D’autres facteurs justifieraient donc aujourd’hui pourquoi il est plus aisé pour une femme de faire carrière dans certains pays plutôt que dans d’autres.

«La principale raison est d’abord liée à des questions familiales», selon Katja Rost, professeure en sociologie à l’Université de Zurich. On remarque la présence de plus de femmes cadres dans des pays où les notions de travail et de famille sont prises en considération. Où la garde des enfants relève de la tâche de l’Etat et où la durée du travail n’excède pas les 42 heures par semaine. La Suisse offrirait ainsi aux femmes des conditions moins favorables que les pays scandinaves, estime cette spécialiste en sociologie économique.   

Mais l’exemple des Etats-Unis prouverait le contraire. En dépit de services de garderies souvent privatisés et d’un travail hebdomadaire plus long, ce pays compte, selon les statistiques de l’OIT, une proportion plutôt élevée de femmes qui occupent aujourd’hui des postes à responsabilité. De l’ordre de 42%. Pour Katja Rost, deux facteurs expliqueraient ce résultat. D’abord « une bataille acharnée pour conserver les talents», les entreprises finançant elles-mêmes leurs propres structures de garderie tout en offrant des congés-maternité conséquents pour attirer d’abord, puis retenir des femmes à haut degré de qualification. Ensuite, le débat qui a lieu aux Etats-Unis autour de la discrimination raciale a également eu une incidence en faveur des femmes.

«Mauvaises mères et mauviettes»

Autre constat: selon une étude réalisée en Espagne en 2018, les pays qui ont imposé des quotas recensent davantage de femmes cadres. Idem lorsque cette question des quotas a au moins une fois été abordée à l’intérieur d’un pays.  

Mais Katja Rost relativise la notion de quota. Des études montreraient que leur introduction n’est pas seulement positive pour les femmes, mais qu’elle dope aussi les hommes, qui en deviennent plus performants. «La pression et la concurrence sont plus fortes et les hommes en bénéficient aussi dans leur promotion eu égard à leurs performances». Mais la discrimination la plus criante n’est pas liée au genre de la personne, mais plutôt à la classe sociale à laquelle celle-ci appartient. «Avec l’introduction de quotas pour les femmes, ce sont à la fois les élites masculines et féminines qui en ont d’abord profité».

Mais l’introduction de quotas de femmes induit aussi des effets positifs. La manière dont la société se positionne vis-à-vis de celles qui désirent embrasser une carrière professionnelle est bien différente. Selon la sociologue Katja Rost, les valeurs normatives et identitaires continuent toutefois de jouer un rôle essentiel dans nos sociétés. Dans des pays plus machistes – elle cite la Suisse, l’Allemagne ou la France, les femmes rencontrent encore des difficultés pour creuser leur sillon. Le reproche de «mauvaise mère» leur est brandi. Dans ces pays-là aussi, la pression qui s’exerce sur les hommes en quête de carrières est également plus forte pour qu’ils n’apparaissent pas «pour des mauviettes».

Autre exemple, au Japon, où la culture et les valeurs défendues dans ce pays peuvent influer là aussi sur les perspectives en terme de carrière pour les femmes. Selon le journal Nikkei, moins de 8% des postes de direction sont actuellement occupés par des femmes au pays du Soleil-Levant. «On fait d’abord confiance aux patriarches. Ni les jeunes ni les femmes n’ont là-bas de réelles chances de faire carrière», relève Katja Rost. Pour elle, le passage de plusieurs générations sera nécessaire pour faire bouger cette culture-là.

Faut-il en conclure que malgré l’introduction de quotas, l’ouverture de crèches et des possibilités accrues de pratiquer du temps partiel, c’est encore et toujours l’environnement culturel qui détermine et ralentit l’ascension professionnelle des femmes? La sociologue est en persuadée. «Plus des instruments de régulation sont employés dans un pays, plus de femmes accèdent à des postes de cadres. Les stéréotypes se déplacent lentement».

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