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Blockchain et chaîne d’approvisionnement durable: la noce gagnante?

Les entreprises commencent à utiliser la blockchain pour contrôler les chaînes d'approvisionnement à risque, comme celle de l'huile de palme. Keystone / Dedi Sinuhaji

Pour connaître l’origine des ingrédients de votre snack favori, scannez le code au dos de l’emballage avec votre téléphone… C’est l’idée d’un nouveau système de suivi de la chaîne d’approvisionnement basé sur la blockchain. Les multinationales y ont recours. On est pourtant loin de la solution miracle.

Ce contenu a été publié le 07 décembre 2020 - 16:05

Nous sommes dans le Mexique rural où l’on sue. Un camion stoppe aux abords d’une plantation de palmiers à huile pour charger un lot de fruits récoltés il y a peu. Le véhicule les emportera jusqu’au moulin situé à 20 km de là. Ils y seront transformés en huile de palme. Une huile utilisée dans ses produits alimentaires par la multinationale suisse Nestlé. L’histoire toutefois ne se résume pas à cette seule description…

Chacun des lots de fruits du palmier est muni d’une puce RFID. Au moment d’être chargé sur le camion, un capteur embarqué l’enregistre et suit son trajet de la plantation au moulin au moyen d’une technologie satellite des plus sophistiquées. L’ensemble des données générées et collectées au fil des étapes est envoyé au siège de Nestlé via OpenSC, un système de gestion de la chaîne d’approvisionnement basé sur la blockchain.

«Cette technologie permet de s’assurer que le camion ne s’est pas arrêté en route pour emporter les fruits d’une autre ferme. Elle garantit que ceux arrivant au moulin proviennent effectivement de l’exploitation indiquée», explique Benjamin Dubois, en charge du déploiement de la blockchain chez Nestlé.

Parier sur la technologie

À la suite des critiques formulées par l’ONG Greenpeace, Nestlé a cherché cette dernière décennie à s’assurer qu’elle n’utilise pas d’huile de palme liée à la déforestation. Elle a commencé par s’approvisionner en huile certifiée «propre» par la RSPO (Table ronde sur l’huile de palme durable).

Elle a enuite entrepris de surveiller ses fournisseurs via satellite. Malgré ces tentatives, Nestlé n’atteindra pas son objectif de disposer d’une chaîne d’approvisionnement zéro-déforestation cette année. Jusqu’ici, un peu plus de 70% de son huile de palme est certifiée «propre», 62% pouvant être tracés jusqu’à la plantation, 93% jusqu’au moulin.

Le projet monté au Mexique est la plus récente des tentatives de Nestlé pour contrôler sa chaîne d’approvisionnement. La multinationale a entamé son exploration de la technologie qui sous-tend aussi le Bitcoin en 2017. Cette année-là, elle a rejoint l’écosystème IBM Food Trust. Une solution toute faite très appréciée des entreprises. En 2019, Nestlé était en mesure de proposer aux consommateurs un lot de données obtenues au moyen de la blockchain pour sa purée de pommes de terre Mousline et son lait infantile Guigoz en France. Même chose, un an plus tard, pour son café Zoégas en Suède. Au moyen d’un smartphone, les consommateurs peuvent en savoir plus sur les agriculteurs, les périodes de récolte, le stockage en entrepôts ou les routes maritimes empruntées.

La firme suisse élargit actuellement son usage de la technologie à des matières premières plus complexes à appréhender, comme l’huile de palme, et à des outils plus ouverts recourant à la blockchain. Par exemple OpenSC, une plateforme développée par BCG Digital Ventures et le WWF Australie. OpenSC repose sur une automatisation usant de la technologie IdO (l’internet des objets), à l’image du tag RFID, du code QR ou des capteurs pour surveiller la température des produits.

Cette approche doit permettre à tout client d’un produit de la multinationale d’avoir accès aux informations concernant sa chaîne de production. Nestlé teste actuellement OpenSC pour l’huile de palme dans les Amériques et pour le lait produit en Nouvelle-Zélande.

«On n’en est pas encore aussi loin qu’en matière d’IBM Food Trust, explique Benjamin Dubois. Mais c’est également bien plus complexe et nécessite le développement de nouvelles sources de données.»

Pour quelle sécurité?

Spécialiste en management de la logistique à l’EPFZ (École polytechnique fédérale de Zurich), Christoph Schmidt se dit favorable aux systèmes plus ouverts tels qu’OpenSC, même si leur implémentation exige beaucoup plus de travail de la part des entreprises. En revanche, il s’interroge sur la dimension sécuritaire.

«Je pense qu’OpenSC est un pas dans la bonne direction étant entendu qu’il s’agit d’un consortium et non d’un petit nombre d’entreprises. Mais cela présente toujours des risques pour les entreprises en termes de sécurité des données.»

«Le plus grand problème avec la blockchain en matière de chaîne d’approvisionnement, c’est l’interface avec le monde réel, physique. L’existence de divers points d’entrée le long de la chaîne constitue autant de points faibles.»

La qualité des informations fournies par un système comme OpenSC dépend de l’exactitude des données saisies. Christoph Schmidt y voit un aspect problématique pour les chaînes d’approvisionnement complexes, car le nombre de points d’entrée de données accroît le risque d’erreurs, notamment lorsqu’on a affaire à des agriculteurs mal formés ou des travailleurs pressés par le temps. Il est possible d’automatiser en partie la saisie des données à l’aide de capteurs ou de puces RFID mais, selon le spécialiste, chaque interface induit des risques d’erreurs ou même de manipulation.

Christoph Schmidt estime accru le risque d’une telle manipulation dans les «pays où les gens sont pauvres et pressés de gagner de l’argent». Au rang des solutions, le chercheur propose de faire appel à des tiers certifiant comme Fair Trade ou Rainforest Alliance afin de vérifier la fiabilité des informations saisies dans la blockchain.

Déséquilibre des pouvoirs

L’utilisation de la blockchain risque également d’exclure les fournisseurs qui ne font pas le saut. Quant à ceux qui jouent le jeu, ils risquent de devenir dépendants d’un seul donneur d’ordres.

«Pour communiquer avec les gros acheteurs, les petits fournisseurs sont souvent poussés à adopter des systèmes IT qu’ils n’utiliseraient pas en temps normal, explique Christoph Schmidt. Ceux qui travaillent pour plusieurs grandes entreprises devront s’intégrer à différents systèmes au sein de la blockchain, ce qui peut leur compliquer la vie.»

Même lorsque les fournisseurs prennent le train en marche, les entreprises ont la haute main sur les données qu’elles leurs dispensent. C’est particulièrement vrai au sein d’écosystèmes de la blockchain comme IBM Food Trust, qui octroie aux entreprises davantage de contrôle sur qui peut voir quoi.

En substance, IBM Food Trust prévoit que les utilisateurs puissent définir les autorisations régissant quelles données peuvent être vues par qui – un choix du seul fait du propriétaire de ces données. Les observations téléchargées par un tiers restent la propriété du possesseur initial, précise IBM Food Trust. Soit l’abonné Nestlé dans le cas qui nous occupe.

Pour Christoph Schmidt, cette condition va à l’encontre de l’idée fondatrice de la blockchain qui ambitionne d’assurer transparence totale et partage des données et des informations entre tous les participants.

«On évolue autrement dit vers des bases de données configurées différemment. On détourne la blockchain de sa vocation de départ», explique le chercheur. 

Intervention du régulateur?

Experte en stratégie digitale, Kamales Lardi est basée à Zurich. Sa société BloomBloc a travaillé sur des solutions de traçabilité pour l’industrie malaisienne de l’huile de palme. Elle estime que les régulateurs, et non les entreprises, devraient se charger de développer et mettre en œuvre la blockchain à l’intention de secteurs spécifiques. «La solution doit être démocratique et ne pas être laissée entre les seules mains de quelques entreprises», souligne-t-elle.

Kamales Lardi s’est associée au Malaysian Palm Oil Council (MPOC) pour un projet-pilote qui permet aux producteurs d’huile de palme de tout acabit d’adopter facilement la solution de la blockchain. Selon la spécialiste, entre 30 et 40% des producteurs en Malaisie sont de petits exploitants et la plupart n’ont pas même de smartphone. Ils risquent l’exclusion des solutions fondées sur la blockchain développées par les entreprises alors que les gros producteurs, mieux armés, en tirent profit.

«Certaines plantations d’huile de palme disposent de drones pour surveiller la récolte alors que d’autres n’ont même pas de connexion 2G. C’est pourquoi nous nous sommes concentrés sur une collaboration avec le régulateur», explique Kamales Lardi.

Christoph Schmidt décèle dans cette approche une mise en œuvre potentiellement plus inclusive de la blockchain.

«C’est à mes yeux un pas dans la bonne direction pour les régulateurs de l’industrie. En évitant la gestion par des concurrents, cela permettra aussi d’attirer davantage d’entreprises et de fournisseurs.»

Tout le monde, y compris Nestlé, s’accorde à dire que la blockchain ne peut pas à elle seule garantir la durabilité des chaines d’approvisionnement. Il faut combiner différentes technologies, agences de certification et volonté de transparence dans l’approvisionnement. S’assurer qu’un produit ne contribue ni à la déforestation ni à d’autres activités illégales exige de recourir aux fondamentaux de toute relation d’affaires.

«La blockchain aide à susciter la confiance dans les données fournies par les fournisseurs, pas celle à l’égard des fournisseurs eux-mêmes, constate Christoph Schmidt. Pour cela, il s’agit encore et toujours d’établir de bonnes relations avec eux.»


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