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Sous haute surveillance, Moutier vote à nouveau sur son appartenance cantonale

Les citoyens de Moutier doivent choisir entre rester dans le canton de Berne ou rejoindre le canton du Jura. © Keystone / Peter Klaunzer

Dernier soubresaut de la Question jurassienne, le sort de Moutier sera à nouveau soumis au vote populaire le 28 mars après un premier scrutin invalidé par la justice. Les citoyens de la ville décideront-ils de rester dans le canton de Berne ou de rejoindre le Jura? Le suspense est entier. 

Ce contenu a été publié le 28 février 2021 - 10:00
Alain Meyer

Au milieu des années 1950, alors que la Question jurassienne rebondissait et que le canton de Berne reconnaissait l’existence du peuple jurassien dans sa Constitution, entre les murs d’un estaminet de Porrentruy, au nord du Jura, le parolier québécois récemment disparu Raymond Lévesque griffonnait les premières strophes de «Quand les hommes vivront d’amour». Un hymne popularisé ensuite par des chansonniers québécois comme Gilles Vigneault, Robert Charlebois et Céline Dion.

Inspirée par les événements en Algérie, l’antienne est devenue au Canada l’un des emblèmes du Québec libre. En Romandie, ces vers ont symboliquement résonné auprès des séparatistes du Jura, aspirant à l’autonomie territoriale, politique et linguistique.

Écart ténu

Se séparer du canton de Berne d’obédience alémanique et protestante n’était plus une utopie pour ces francophones en majorité catholiques. Des années plus tard, et en dépit de l’entrée en souveraineté du canton du Jura en 1979 puis de la création dans les années 2000 d’un organe neutre (Assemblée jurassienne) pour définir l’avenir institutionnel de cette région, la Suisse n’en a toujours pas fini avec la Question jurassienne.

Son épilogue est malgré tout annoncé le 28 mars. Ce dimanche, les habitants de Moutier ayant le droit de vote seront appelés à résoudre pour la seconde fois en quatre ans la question de l’appartenance cantonale de leur ville. Sera-t-elle jurassienne? Restera-t-elle bernoise?

Invalidé sur décision de justice pour cause d’irrégularités — cas suspects de tourisme électoral —, le premier vote du 18 juin 2017 demandait un transfert dans le canton du Jura à 51,7% des voix, avec un écart minime (137 voix). La différence pourrait être tout aussi ténue dans un mois, car les opinions n’ont guère varié en quatre ans.

Des pro-jurassiens manifestent le 30 août 2019 à Moutier, après la décision du Tribunal administratif du canton de Berne de confirmer l'annulation du vote sur le transfert de Moutier dans le canton du Jura. © Keystone / Jean-christophe Bott

Bataille de lecteurs

Privés de campagne en raison des mesures sanitaires, pro-bernois et pro-jurassiens ont usé des réseaux sociaux et du courrier des lecteurs des journaux de la région (Quotidien jurassien et Journal du Jura) pour exprimer leurs états d’âme. Pandémie oblige, beaucoup s’inquiètent de la pérennité de l’hôpital de Moutier. D’autres craignent des hausses d’impôts ou se réjouissent d’une potentielle baisse de la charge fiscale. certains remettent sur le tapis la question de la langue comme un ciment d’appartenance.

Bien que bilingue, le canton Berne négligerait à leurs yeux les francophones. «Le Jura bernois germanisé? Un mythe qu’ils ressortent depuis 50 ans», s’est insurgé dans la presse l’ancien député au Grand Conseil bernois Guillaume-Albert Houriet.

Enfin, des partisans pro-bernois mettent en avant l’absence de continuum géographique entre Moutier, ville située dans une cuvette, et le Jura. Si le rattachement avec le nord se confirme, ces derniers redoutent «une incohérence géographique». Moutier pourrait devenir «une enclave en terre bernoise», prédisent-ils.

«Tous avec Moutier»

Dans les Franches-Montagnes, où la lutte d’indépendance du canton du Jura avait pris corps pendant les années de braise (1971-1978), on brandit l’arme du t-shirt pour fédérer le maximum de sympathisants autour du sort de Moutier. Né dans l’esprit d’entrepreneurs de la région, le t-shirt «Tous avec Moutier» est porté par des internautes d’ici et d’ailleurs. La chanteuse française Nicoletta l’arbore, confessant tout le plaisir qu’elle a de venir se reposer dans le Jura. À Delémont, la population a été invitée cet automne à déplier des drapeaux jurassiens aux fenêtres «en solidarité avec Moutier». Une ferveur peu observée du côté pro-bernois.

Quant au gouvernement du canton de Berne, il a misé sur des arguments chiffrés plutôt qu’émotionnels pour tenter de faire pencher la balance lors de cette campagne inédite, contrôlée à distance depuis la capitale fédérale par le Département de justice et police (DFJP) de la ministre Karin Keller-Sutter. Après s’être empressé en 2017 de présenter le premier vote à Moutier comme le plus sûr de l’histoire suisse, le DFJP veut éviter un nouveau camouflet. «Le contrôle du registre électoral par la Chancellerie d’État bernoise et la Chancellerie de Moutier a été approfondi», assure-t-on à Berne.

Des militants pro-bernois fêtent le vote du 17 septembre 2017 des citoyens de la commune de Sorvilier, qui ont décidé de rester dans le canton de Berne. © Keystone / Anthony Anex

À Delémont, dans l’antre du gouvernement jurassien, on croise les doigts et on planifie déjà la rédaction d’un concordat d’une quinzaine d’articles. Cet accord entre les deux cantons devrait fixer les modalités du transfert de Moutier. Faut-il encore que ce texte soit accepté par les parlements et populations des deux cantons.

Ne négligeant aucun détail dans la préparation de ce vote crucial, un questionnaire a également été envoyé à plusieurs centaines de personnes pour clarifier leur domiciliation politique. En cas d’embrouille, une médiation de l’Office fédéral de la justice (OFJ) est planifiée. En amont, une charte a été conclue par les cantons de Berne et du Jura pour éviter tout dérapage durant la campagne et réaffirmer la volonté des deux parties d’achever ce vote dans l’apaisement. Une Conférence tripartite (Confédération, cantons de Berne et du Jura) a enfin été mise en place pour accompagner tout le processus.

Enchères sur l’emploi

Mais en janvier, la bataille des arguments a repris lorsque le canton de Berne a communiqué aux médias «qu’à Moutier, un emploi sur cinq était lié» aux activités du canton, ravivant la surenchère autour du nombre de fonctionnaires que pourrait garantir chaque gouvernement à cette ville de 7400 habitants. De la retenue a aussi été exigée des autorités de la ville en cette période.

Pour contrôler la votation du 28 mars, «il y aura six observateurs fédéraux» ce dimanche-là à Moutier, le même nombre que lors de la première votation, nous a confirmé Jean-Christophe Geiser, responsable du dossier jurassien à l’OFJ. «À ceux-ci s’ajouteront dix collaborateurs chargés spécifiquement du contrôle des cartes de légitimation». Le DFJP a également demandé aux cantons concernés de coordonner leur communication le 28 mars pour éviter tout couac ou malentendu.

Tout a donc été fait pour assurer la paix des ménages. Mais des sceptiques appréhendent déjà l’après 28 mars. Pour l’ex-maire de Moutier, Jean-Rémy Chalverat, le premier autonomiste à avoir occupé ce poste vers la deuxième moitié des années 1980, «si le non l’emporte, les autonomistes seront révoltés du fait que leur victoire de 2017 leur aura été volée sous des prétextes futiles».

D’autres redoutent qu’un «oui» leur donne, au contraire, des ailes pour conquérir d’autres terres vers le sud. «Du lac de Bienne aux portes de la France» comme l’envisage la Rauracienne, le chant de ralliement des autonomistes jurassiens.

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